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Maintenant seul le temps est sauvage.

Christophe Manon investit le Labo de création de Ciclic pour "Poèmes pour les temps présents", une série de cinq ciné-poèmes, composés à partir des films archivés sur le site de Ciclic Mémoire. Un rendez-vous que vous avez pu suivre au fur et à mesure de la production de ces ciné poèmes ! 


Écoutez, regardez et découvrez ici le cinquième et dernier épisode.

« Maintenant seul le temps est sauvage. »
Lisa Robertson

Mais ce sont, ce sont des temps, des temps immobiles que nous avons connus, des temps immobiles. Pas un mouvement, pas un geste, pas l’ombre, pas le moindre mouvement, et cependant nous étions éperdus et chancelants, car nous sentions sous nos pieds les puissantes vibrations de la Terre et quelque part aux antipodes une immense joie incendiait l’horizon. Mais nous avions tant besoin, nous avions tant besoin d’amour. Pourquoi dès lors, pourquoi ne pas dès lors, pourquoi ne pas nous y résoudre. Qu’un fils a tué son père. Qu’il est plus que jamais nécessaire d’en finir. Que nous avons des yeux pour voir. Si tu veux, j’y consens. Qu’ouvrir les vannes n’est pas s’ouvrir les veines. Comme une appréhension. Qu’à présent nous avons soif. Que nous avons perdu le sens des réalités. Voici longtemps, bien longtemps, que je ne t’ai vue, pas même en rêve. Et cependant nous avions une activité onirique très intense, toutefois sans sommeil. Comme une foule immense et démunie et affamée de créatures entassées sur des embarcations de fortune venues échouer sur de lointains rivages. Vaille que vaille. Où trouver une, où donc, où trouver une place ? Vainqueurs, mais de quoi ? Qu’à cela ne tienne. Nous ne pouvions plus nous étreindre ni nous donner la main ni même partager les fines particules d’air qu’exhalent nos poumons et que polissent nos bouches. Est-ce que cela a changé ? Et courent à travers bois et chassent et s’empiffrent et s’enivrent de mauvaise gnôle et soudain s’en vont par les labours gras se couvrir d’argile et de boue tels des cochons et tout cela ne veut rien dire. Tout cela n’est qu’échecs, suppositions, doutes, hypothèses, questions, ou non. Sens-tu, oh sens-tu, sens-tu combien je te désire ? Vaincus, mais par qui ? Et j’étais étendu sur le lit à contempler mes pieds et le sang s’écoulait et rien ne se passait et c’était bien ainsi. De nouveau les oiseaux nus apprenaient à chanter et s’égayaient fiévreux dans l’air opaque et rouge, la frontière entre la vie et l’effroi n’était plus. Les marchandises s’accumulaient, les désirs s’estompaient. Nous observions les arbres et le roulis des basses nuées derrière nos fenêtres et nous écoutions la rumeur des branches comme un déchirant appel muet lourd d’un mauvais présage. L’espoir, l’espoir s’amenuisait et nichait dans quelque recoin du réel auquel nous n’avions pas accès. Nous passions ainsi du sable entre les doigts. Peut-être déjà n’étions-nous plus que spectres. Que tout cela ne soit pas oublié. Ni les larmes ni les regrets. Rieuse, ardente et le corps souple. Une caresse, aucune caresse. Toutes choses comme elles sont / et comme elles ne sont pas. Grande, très grande est la puissance de l’ennemi penché sur des cartes pour conquérir le monde. De hautes cheminées se dressent dans l’azur et crachent une noire fumée. Bêtise et mensonge et cynisme et corruption et rapacité sont les attributs du pouvoir. Mais nous gardons les poings serrés et nous agitons les bras car rien de ce qui est humain ne nous est étranger. Prédateurs et proies. Frêles et tremblants. Que les os se séparent et que les murs se fendent et que s’ouvrent grand les tranchées. Si nous voulons, pourquoi ne pourrions-nous pas ? Une suffocation. Un vertige. Un saisissement. C’est l’heure, voici venir la nuit, et derrière se tient tout l’énorme univers et les sphères étoilées en leur vaste séjour. Quelle chose, quelle chose prodigieuse, étonnante et magnifique c’est de vivre. Et comme les yeux s’ouvrent, c’est ainsi qu’ils se ferment.

[Christophe Manon]


Titre du poème extrait de Le TempsLisa Robertson, traduit de l'anglais par Eric Suchère, Nous, 2016