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C’est chose étroite qu’un couteau et le fruit qu’il tranche, on n’en rejoindra pas les parts.

Christophe Manon investit le Labo de création de Ciclic pour "Poèmes pour les temps présents", une série de cinq ciné-poèmes, composés à partir des films archivés sur le site de Ciclic Mémoire. Un rendez-vous à suivre au fur et à mesure de la production de ces ciné poèmes, jusqu'à l'automne 2020 ! 


Écoutez, regardez et découvrez ici le troisième épisode.

« C’est chose étroite qu’un couteau et le fruit qu’il tranche, on n’en rejoindra pas les parts.  »
Paul Claudel

En ces temps-là, la grève était une joie partagée, un rêve collectif, le monde projeté en ses hauts points de gloire, les enfants toujours à jamais innocents jouaient avec des cerceaux, partaient chercher des escargots, cueillir des champignons chaussés de bottes de sept lieues, leur rire déjà fusait comme une source claire, leurs frêles silhouettes en allant à l’école se perdaient dans la brume, un vieux curé rougeaud régnait sur des ouailles effarées d’être déjà les deux pieds dans l’ère atomique et des supermarchés, Dieu s’était retiré pour contempler dans ses appartements les beaux tableaux qu’avaient laissés en son nom des maîtres oubliés mais sages, de la sagesse énorme du cœur vaincu des hommes, le soir était le soir, la nuit toujours déjà la même nuit et le jour resplendissait comme à son premier jour, pourtant déjà encore toujours tout n’était que plaintes et grincements de dents, les bombes avaient déjà les mêmes trajectoires et tombaient pile en plein sur des êtres vivants. Comme une chose énorme et massive et brutale, désirante et aveugle, nous n’avions d’autre choix que de vivre, et de mourir en somme. Trouver un point de chute, une ligne de fuite, tenir, tenir jusqu’à demain, jusqu’à demain. C’est cela qui nous fut demandé. C’étaient, ce sont toujours de longs baisers, de furtives caresses, les mêmes serments exaltés échangés sous des porches mouillés. Tout cela vibre encore dans l’air immatériel où nous cherchons le souffle, éperdus mais contents d’être ce que nous sommes. Ni les bras qui s’ouvrent à l’étreinte. Ni l’éclat des voix dans le matin glacé lorsqu’il est temps pour tous ou pour chacun d’aller vaquer à son destin ou de prendre le train. Ni les bêtes meuglant leur détresse avant d’être équarries. Ni les oiseaux si affairés à vivre et lutter dans les vents mauvais. Ni les larmes ni les regrets. C’est sur la pierre à présent / que leurs noms sont gravés méditant / sur la place de la mairie battus / par les intempéries la vie / est courte hélas la mise / est inégale elle se perd d’un coup / d’un seul et jamais non jamais / au grand jamais on ne gagne à ce jeu. La beauté, la beauté est un exorcisme, le poème un exercice de respiration en voie de disparition. Il y a des gens. Ils vivent. Ils se meuvent. Ils sont vivants. Un cirque avec son chapiteau, ses roulottes et sa piste aux étoiles, ses cages où tournent sans fin les fauves. Et les flics en rangs serrés font ce qu’ils savent faire le mieux. Prédateurs et proies. Est-ce que cela a changé ? À désirer, à désirer encore, à s’offrir offerts aux aléas de l’existence. À s’obstiner respire. À regarder passer médusés le cortège funèbre, chapeau bas. À se tenir debout, tout droit mais un peu chancelant dans la réalité comme un bonhomme ivre qui cherche dans le fond de ses poches les clés de la chambre où un sommeil bien lourd et mérité l’attend. À manger des glaces, des nougats, des pommes d’amour et des barbes à papa. À rire aux larmes. Éphémères piégés dans la lumière du jour. Émus, comme plongés dans le cœur bleu léger de l’été. Figures transitoires et se considérant comme telles. Oh vois, mais vois donc. La dépouille écorchée d’un lapin. Est-ce que ça brille encore ? Est-ce que cela a un sens ? Qu’est-ce sinon danse de particules ? En tremblant, tremblant comme une feuille, en prenant un bain de mer, en décrochant le téléphone, en s’ouvrant les veines. Et des signaux dans la nuit et des clochers et des meutes de chiens. Et la peur, la peur, toute la peur qui vient. Soudain..

[Christophe Manon]

 


Titre du poème extrait de Partage de Midi, Paul Claudel, Gallimard, 1994