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Ce sont des boutons imbéciles ceux qui commandent aux bombes

Christophe Manon investit le Labo de création de Ciclic pour "Poèmes pour les temps présents", une série de cinq ciné-poèmes, composés à partir des films archivés sur le site de Ciclic Mémoire. Un rendez-vous mensuel jusqu'à l'été prochain à ne pas manquer !


Écoutez, regardez et découvrez ici le premier épisode.

« Ce sont des boutons imbéciles ceux qui commandent aux bombes. »
Lyn Hejinian


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La lumière est un foyer de couleurs dont les rayons se concentrent entre les fentes et la poussière. Une présence comme une disparition. Un visage égaré dans les périphéries. Une émotion. Comme flotter à la surface du regard sans se retourner. Jamais. La mémoire se diffuse au ralenti, dans un silence impeccable. La voix titube entre les lignes en projetant du désir sur les contours, par capillarité. Le temps est nu. Quand ses lèvres s’exhibent la chaleur envahit les membres. Viens dit-elle à son soupir. Quand la cigarette se consume tout autour. Quand je scrute mes déroutes en fixant le mur. Derrière n’est pas toujours. C’est le risque. Lyrique. Pendu au plafond comme un gros soleil ivre dans l’aveuglante poussière translucide des événements. À regarder la vitre cassée de l’intérieur. C’était / au temps où les melons poussaient / sur la tête des hommes au temps / où ils portaient bicornes canotiers et / calots et ceux qui sont morts / on les honore à présent d’un bouquet / de fleurs ou d’un poème patriotique lu / par de jeunes filles en tenues / traditionnelles se tenant ahuries / devant des monuments / de pierre un beau parterre de vieux / messieurs affublés de moustaches de franche / couperose et d’écharpes tricolores. Maintenant la nuit exulte. Le passé maintenant. Provisoires les êtres vivants. Provisoires les baisers brûlent. Brûlent. Provisoires les obstacles maintenant quand je scrute mes déroutes. Parfois les morts sont sans scrupule, mais il est trop tard puisqu’aussitôt brûlent. Qu’est-ce que la sauvage douleur d’être homme ? Comme une disparition. La douleur, la sauvage d’être homme. C’est cela qui nous fut demandé. Passe. Passe la main dans ses cheveux par anticipation du plaisir. Comme c’est beau, d’une élégance radicale, à la limite du soutenable, tellement c’est beau c’est provisoire. Tellement. Rouge pâle et bleu et tellement brillant avec des reflets verts. Viens dit-elle à son soupir, dans toute sa nudité. Ici commence ici. J’en ai peur. Pas plus tard qu’hier, ensuite. Des hommes venus d’au-delà des mers se battre en short dans les rizières et mourir sous les drapeaux. Est-ce que cela a changé ? Saisir l’instant, accepter la perte. C’est cela qui nous fut demandé. C’est une caresse en oscillation dans les régions voluptueuses qui produit un éblouissement, un tremblement, une vibration de l’épiderme. Un précipité de couleurs et de sons qui reflète l’absence. Un bras puis l’autre, vertige de sensations comme l’appel désinvolte et violent du réel. Une image seule n’est pas splendeur. Ce qu’il reste de leur souffle, vapeur, ombres dansant fixées sur la pellicule. Ce fut un siècle de discorde, une longue suite de désastres qui décuplaient les sentiments. Les mêmes bêtes, les mêmes arbres, les mêmes troupeaux, mêmes champs, la même grâce. Lyriques et brillants et provisoires. Errant parmi les tombes une couronne à la main. Toutefois ce sont des particules en suspension dans l’atmosphère, des griffes de givre dans les arbres que les vagues emportent. Les dromadaires et réels et apparaissent enfin. Les lois invraisemblables et cruelles des passions. À l’affût et bien sûr et encore et plus tard et vois donc. Sourire est un salut fraternel, par capillarité, un chant de lutte en rampant dans les hautes herbes avec la peur au ventre. Un siècle de décombres, de cendres et de gravats. À se tenir debout, main dans la main. À vivre et aimer et oublier et partir et faire semblant et va et vient et revient et puis danse et mourir encore.

[Christophe Manon]