#2
Il y a à être très beau dans la vie.

Christophe Manon investit le Labo de création de Ciclic pour "Poèmes pour les temps présents", une série de cinq ciné-poèmes, composés à partir des films archivés sur le site de Ciclic Mémoire. Un rendez-vous à suivre au fur et à mesure de la production de ces ciné poèmes, jusqu'à l'automne 2020 ! 


Écoutez, regardez et découvrez ici le deuxième épisode.

« Il y a à être très beau dans la vie.  »
Dominique Fourcade

Et sitôt ouvre le feu et souffle les bougies et bondis vers l’avant à pieds joints dans la rage et d’empoigner ses cheveux pour mordre les lèvres et bonjour dit-il et rien d’autre, rien d’autre et davantage. Comme si le désir soudain se concentrait sur ses seins puis repartait vers de nouvelles zones sensibles. Le joli, le très joli mois de mai à occuper l’usine, à discuter assis sur un banc, à lire le journal, à tuer le temps, à paresser et penser libre et jouer aux boules dans la cour et arracher l’affiche et ouvrir le portail. Disperser et dispersion. Oh comme c’est, comme oui, oh c’est beau si beau, c’est si beau ainsi. « Panoramique sur un parc où se trouvent des tribunes, des stands et de nombreuses personnes. » Un visage égaré dans les périphéries. Un regard inquiet et curieux et pétillant et tendre, attentif et gris, un regard d’une douceur simple assez pour fendre la pierre, un vrai regard bouleversant qui fait battre le cœur. Une célébration, la furieuse et féroce rumeur du monde comme cette multitude murmurante qui vient de l’intérieur. Ce fut un siècle de discorde, une longue suite de désastres qui décuplaient les sentiments. Les oiseaux crient et s’enflamment et demeurent cependant dans la brutale souveraineté de l’air. Et les avions vrombissant en vol rapproché pour détruire et tuer ce n’est pas davantage un signe. Ni les larmes ni les regrets. Un geste, un geste de tendresse, un geste insensé de totale conviction de tendresse, c’est de la politique, peut-être. Tous ont passé comme passe / le temps tous ont trépassé ils / ne reviendront plus troupeau fantomatique / et martial de bêtes égorgées ou / mutilées sous les drapeaux voici / un siècle un abîme qui n’est / presque rien toutefois car / nous avons sourires semblables et / rêves à pareille démesure aussi / fâcheusement fauchés par le réel / et celles que nous aimons auront / toujours les mêmes yeux / d’azur ou de charbon le même / regard un peu mélancolique de qui / sait les peines les joies toutes / les affres de l’existence humaine. Volontaire n’est pas volonté mais préparation souple d’une action. À perdre la tête, à s’embrasser avec violence et ferveur, à souffrir et peiner, à se tenir dans la belligérante stupeur de vivre, à marcher, marcher un peu vite qui ressemble à lent sous le juste soleil brutal, à frôler l’éphémère et entrer enfin dans le silence ultime, peut-être content. Est-ce que cela a changé ? Car nous avions un appétit féroce de joie et de beauté et l’insatiable besoin d’être aimés comme des enfants et cela rien ne pouvait nous l’ôter et cependant nous ne récoltions que des ruines. Courges, carottes, poireaux et navets défilent en fanfare et les habitants se muent en abeilles qui, au lieu de produire du miel ont su, tout au contraire, donner des fleurs. Et peut-être beaucoup, beaucoup trop, mais ce n’est jamais assez faute de baisers et d’accolades. Pendu au plafond comme un gros soleil ivre dans l’aveuglante poussière translucide des événements. Quand gisent sur le quai leurs carcasses éventrées. Quand flotte le rouge à toutes les fenêtres. Quand gronde l’orage. Quand tu lis les lignes de la main. À la mer, à la montagne, à la campagne, en Espagne, en Italie, en Suisse, au bord de l’eau, en Algérie, dans le désert, sous la pluie, en tous lieux, en Italie. Éphémères piégés dans la lumière du jour. Hommes, très nobles bêtes, plantes de toutes sortes manifestent la sauvage résolution de vivre pleinement. Et pourtant nous nageons dans un futur incertain..

[Christophe Manon]