Lumière sur… BD Flash, la petite librairie qui résiste à Amazon

Un peu enclavée dans les ruelles du vieux-Chartres, la librairie BD Flash, qui fête cette année ses quinze ans, s’est peu à peu imposée dans le département de l’Eure-et-Loir comme le lieu de référence de la bande dessinée et de l’illustration jeunesse. Les conseils avisés de Jérémie Barbarin, son gérant, lui valent de conquérir chaque année de nouveaux lecteurs, qui choisissent de se détourner des grandes enseignes de vente en ligne.
À l'occasion de cet anniversaire le journaliste, Xavier Renard, nous présente cette librairie dynamique que Ciclic Centre-Val de Loire soutient depuis plusieurs années. 

■ BD Flash, la librairie spécialisée de Chartres


par Xavier Renard

L’événement fera date. À Chartres (Eure-et-Loir), sur la place des Halles élégamment restaurée, la bande dessinée était en fête samedi 8 juin après-midi. La librairie BD Flash avait invité cinq auteurs – Stéphan Agosto, Jean-François Vivier, Denoël, Benoît Dahan et Cyril Liéron – à rencontrer les lecteurs. Cette séance de dédicaces à ciel ouvert était couplée à une exposition inédite de planches issues, par exemple, des biographies dessinées de Jean-François Vivier, scénariste originaire de Chartres, qui racontent l'histoire de la résistante Geneviève De Gaulle-Anthonioz ou du frère franciscain polonais Maximilian Kolbe (*), interné à Auschwitz. Pour l’occasion, un local en verre avait été alloué de bonne grâce par l’association des commerçants, saisissant l’opportunité d’animer le centre-ville par ce mini-festival destiné à grandir tôt ou tard. Cette perspective ne déplairait pas à Jérémie Barbarin, qui préside aux destinées de la librairie chartraine depuis 2016 : « Il n’y a rien d’officiel à ce jour, mais nous avons été sollicités pour créer un événement autour de la BD en 2021 ». Pour enraciner la librairie BD Flash, qui fête cette année ses quinze ans d’existence, dans le paysage culturel du Centre Val-de-Loire, ce libraire, déjà partenaire de « Bulles en balade », le salon de la bande dessinée et de l’illustration jeunesse à Luisant (**), fait feu de tout bois. Il a récemment participé au « printemps proustien », qui s’est tenu en Eure-et-Loir les 18 et 19 mai 2019 pour commémorer le centenaire du Goncourt décerné à l’auteur d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs ou d’À la recherche du temps perdu. Lors du salon du livre qui s’est déroulé à Chartres, en parallèle des événements organisés à Illiers-Combray, BD Flash et la librairie généraliste indépendante du centre-ville L’Esperluète – avec laquelle il a pour « habitude de travailler en bonne intelligence, c’est-à-dire que nous n’hésitons pas à nous envoyer mutuellement des clients » – se sont partagés un stand, lui offrant une belle visibilité.

Depuis 2013, il remet chaque année le BD Flash d’Or, un prix informel qu’il envisage de renforcer en fondant un jury de lecteurs. Il invite aussi, une fois par mois, des illustrateurs ou des auteurs pour des séances de dédicaces, le samedi après-midi ou le jeudi soir : « cela fait plaisir aux lecteurs qui nous connaissent bien, nos clients fidèles en somme, et cela fait venir de nouvelles personnes ». Ces rencontres laissent derrière elles des souvenirs mémorables. La venue de Steve Cuzor en 2018, pour laquelle « des fans de Normandie ou de Paris s’étaient déplacés spécialement », de Timothé Le Boucher, « qui n’avait plus assez de livres à dédicacer au bout de deux heures », ou de Roberto Ricci, en 2016, l’ont conforté dans cette volonté d’ouvrir en grand les portes de sa librairie. 

Une librairie « généraliste » de la BD 



Ce passionné de BD – plus fan de « Spirou que de Tintin » – qui admirait, dans l’enfance puis à l’adolescence, les Tuniques bleues, sa « madeleine de Proust de toujours », puis Largo Winch et Treize, ne s’imaginait pas lier son destin aux métiers du livre. Au lycée, il se rêvait médecin. Quelques années plus tard, il a entrevu une carrière dans le Septième Art, amorçant un cursus universitaire en cinéma, qu’il a interrompu sans regrets pour rejoindre l’Institut national de formation de la librairie (INFL). Sa rencontre avec Jean-Marie Ozanne, le fondateur en 1981 de Folies d’encre, la première librairie indépendante de Seine-Saint-Denis, a déterminé l’homme qu’il est devenu. « À son contact, je me suis rendu compte que j’aimais bien la vente et le conseil, qui représentent une bonne moitié du travail de libraire ». Cette figure tutélaire lui a fait également comprendre que le métier de libraire ne consistait pas à vendre les ouvrages « que les gens attendent ». C’est ce qu’il tente, à son tour, de transmettre aux jeunes, en particulier les apprentis qu’il forme dans sa librairie. « Pour être à l’écoute des clients et saisir les tendances, il n’y a pas de secret. Il faut travailler, lire le plus possible, connaître les dernières sorties ». Ce positionnement volontairement généraliste lui a donné raison. Chaque année, il écoule entre 15 000 et 20 000 livres et « pour un panier moyen d’environ 40 euros ». Chez lui, la BD traditionnelle franco-belge assure 60% des ventes, tandis que les mangas et les comics se partagent équitablement les 40 % restants. Il ne se prive toutefois de mettre en valeur ses coups de cœur comme Cinq branches de coton noir (Dupuis, collection Aire libre, 2018) de Steve Cuzor et Yves Sente, dont il a vendu une centaine d’exemplaires, ou Le Voyage d’Abel (Les Amaranthes, 2014) de Lisa Belvent et de Bruno Duhamel. Publiée à compte d’auteurs, cette remarquable bande dessinée s’est arrachée comme des petits pains. Au total dans sa librairie : 140 ventes « pour un tirage à 1 000 exemplaires, c’est pas mal ! ». Cette subtile sélection est, en somme, une invitation offerte aux plus curieux à « sortir de leur zone de confort, à se laisser guider ». Les plus fidèles jouent le jeu. Et comme Jérémie Barbarin étant «un adepte du satisfait-remboursé », la prise de risque est « réduite ».

 

Des travaux pour stimuler l’activité et consolider le chiffre d’affaires

Pour ce quadragénaire, l’aventure a réellement démarré en 2004. À cette époque, un groupe de trois libraires – de Creil, Rambouillet, Enghien-les-Bains –  de l’association Canal BD (***) se sont associés pour racheter ce fonds de commerce. « Ils avaient besoin d’une personne pour gérer la librairie. J’ai commencé en tant que salarié ». En 2013, ce jeune homme originaire de Montreuil (Seine-Saint-Denis) a repris les parts de l’associé établi à Creil. Ses responsabilités se sont accrues trois ans plus tard, devenant le seul gérant de l’enseigne. Les deux autres associés ont néanmoins conservé des parts minoritaires dans cette entreprise qui emploie à tiers temps depuis 2017 Jean-Baptiste Niel. Entre les deux hommes, une solide amitié s’est nouée il y a 38 ans. Un peu à l’image de Quick et Flupke, ce duo complice et rigolard met ce qu’il faut de bonne humeur pour que les clients aient envie de revenir : « Jean-Baptiste connait bien les habitués. C’est un peu pour cette raison que je n’ai pas repris d’apprentis alors que nous en avions accueilli trois en six ans ». Mais la question du recrutement se reposera inéluctablement si le chiffre d’affaires croît significativement à court terme.

Avant d’embaucher un nouveau libraire, Jérémie Barbarin souhaite « consolider la trésorerie ». À plus forte raison, qu’en 2016, il a engagé d’importants travaux, avec l’aide de Ciclic Centre-Val de Loire, cassant des murs pour agrandir de 15 m2 l’espace de vente, de cette petite boutique, située un peu à l’écart des principaux flux commerciaux du centre-ville. Un beau parquet en bois massif a remplacé la vieille moquette poussiéreuse aux couleurs incertaines, tandis qu’un éclairage « led » inonde dorénavant d’une lumière douce et homogène les rayonnages copieusement garnis. « C’est un cercle vertueux. J’ai pu augmenter mes stocks, ma capacité d’accueil et, par voie de conséquence, le nombre d’événements », se réjouit-il. La deuxième phase du chantier s’est poursuivie en octobre 2018 par la restauration de la façade « qui en avait bien besoin », dit-il, esquissant un sourire. Investissant au total 65 000 euros, « aides comprises, 21 000 euros de la part de Ciclic Centre-Val de Loire (****) », il n’envisage pas un instant d’emménager ailleurs, quand bien même il trouverait un local plus central ou plus grand. D’autant plus que son propriétaire, « un type en or », lui demande un loyer modique et qu’il s’est toujours montré « compréhensif, même quand cela allait moins bien ».

L’influence de ces travaux sur le résultat financier de l’entreprise s’est immédiatement fait sentir. En deux ans, le chiffre d’affaires a grimpé de 200 000 à 250 000 euros. L’année 2019 a démarré sur une même dynamique. En dépit de la concurrence féroce des vendeurs de livres en ligne et de la présence de la FNAC dans le centre-ville de Chartres, Jérémie Barbarin et Jean-Baptiste Niel, qui se félicitent de « créer une trentaine de nouvelles cartes de fidélité chaque mois », sont convaincus que cette petite librairie indépendante n’a pas encore atteint tout son potentiel de développement.

Xavier Renard 


(*) avec le concours des dessinateurs Stéphan Agosto et Régis Parenteau-Denoël
(**) la onzième édition de ce festival de Luisant se déroulera les 5 et 6 octobre 2019.
(***) Ayant pris la forme d’une coopérative, le réseau Canal BD comprend à ce jour 123 membres, parmi lesquels 115 sont établis en France métropolitaine et une dizaine répartis entre les DOM-TOM, la Suisse, la Belgique et le Canada.Jérémie Barbarin est membre du Conseil d’administration de Canal BD.
(****) Ciclic Centre-Val de Loire lui a octroyé une première aide de 15 000 euros pour l'agrandissement et la rénovation de la boutique puis de 6 000 euros pour la restauration de la façade