Lumière sur… Olivier Mannoni, traducteur

Ciclic consacre le 28e dossier de sa série "Lumière sur..." au métier de traducteur, peu connu du public, voire parfois même complètement ignoré, mais pourtant essentiel à la diffusion des œuvres. Cette rentrée littéraire 2019 compte pourtant 188 livres traduits parmi les 524 romans publiés. Il nous a semblé indispensable de mettre en lumière ce métier de l'ombre à travers le portrait d'Olivier Mannoni, l'un des plus éminents traducteurs français, auteur d'une œuvre considérable, très actif dans la profession et installé depuis de nombreuses années en région Centre-Val de Loire. C'est sa complice Corinna Gepner, avec qui il siège au sein du comité éditorial de la toute nouvelle collection "Contrebande" des éditions La Contre Allée consacrée aux écrits de traducteurs, qui lui "tire ici le portrait".

■ Olivier Mannoni : portrait du traducteur en criminologue


par Corinna Gepner

En lisant le CV du traducteur Olivier Mannoni, on ne peut qu’être impressionné : études de philosophie, journaliste indépendant depuis 1978 (Libération, L’Événement du jeudi, le Magazine littéraire, la Quinzaine littéraire…), traducteur littéraire de l’allemand à plein temps depuis 1987 pour les plus grands éditeurs avec plus de 200 livres à son actif ; nombreux prix dont, tout récemment, le plus prestigieux d’entre eux, le prix Eugen-Helmlé ; auteur de biographies et d’essais sur Manès Sperber et Günter Grass notamment ; engagement associatif à l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF), dont il a été le président de 2007 à 2012 ; formateur de longue date et fondateur en 2011 de l’École de traduction littéraire (ETL) à la demande du Centre national du livre (CNL)… 

Il nous reçoit dans sa maison d’Autrèche, à quelques encablures d’Amboise et de Château-Renault. Un ancien hôtel reconverti en demeure particulière, avec annexes et jardin. D’immenses espaces intérieurs, un bureau de rêve, une bibliothèque à l’avenant, des coins et recoins où l’on sent qu’il y a encore tant à découvrir entre ces murs. Un monde bien à lui, où il vit en famille et travaille avec sa complice de toujours, Françoise Mancip-Renaudie, sa femme, qui a, dit-il en passant, joué un rôle essentiel dans sa vocation de traducteur – dans son passage à l’acte plutôt. Il était germaniste, elle russisante, et leur rencontre a catalysé chez eux le désir de donner, par la traduction, naissance à un troisième univers linguistique. Dernière œuvre en date de leur longue collaboration, un livre co-traduit de Mikhaïl Gorbatchev à paraître le 2 octobre prochain aux éditions Flammarion sous le titre Le Futur du monde global

le mot n’est rien en soi, il ne signifie qu’en contexte

Quand on lui demande comment est né chez lui le désir de traduire, il raconte une anecdote d’enfance : interrogeant un jour ses parents, tous deux professeurs, sur la façon dont se dit en allemand tel terme français, il s’entend répondre « Ça dépend ». Phrase magique, qui lui ouvre un champ de réflexion vertigineux et renvoie pour lui à « l’essence même de la traduction » : le mot n’est rien en soi, il ne signifie qu’en contexte. Habité par ce « questionnement précoce sur les langues », Olivier Mannoni n’aura de cesse de traquer ce que parler/écrire veut dire… Ou plus exactement, ce que les mots dissimulent, consciemment ou non. S’y ajoute – ce n’est pas un hasard – un intérêt profond, une « passion », dit-il, pour « l’essence du judaïsme intellectuel, la Deutung », sa tradition interprétative, comme mode de rapport au monde et au langage. Il poursuit ainsi l’idée qu’on peut interpréter le monde à travers les mots qui le disent et c’est du reste en cela qu’il voit sa tâche de traducteur : il se sent interprète, décodeur, « criminologue », car « il n’y a pas de parole innocente » – son travail sur les textes de Freud serait là pour le lui rappeler s’il lui prenait fantaisie de l’oublier. 

Et comme un fait exprès, les œuvres qu’on lui proposera plus tard de traduire se prêteront particulièrement à cet exercice du doute. Qu’il travaille sur le journal de Goebbels ou Mein Kampf, qu’il traduise Freud ou l’essai sur le surréalisme de Walter Benjamin, les romanciers Martin Suter, Uwe Tellkamp, Frank Witzel ou Robert Menasse, Olivier Mannoni cherche toujours à déceler – et à restituer – ce que le langage construit à des fins qui peuvent être idéologiques, thérapeutiques, pédagogiques ou, en apparence, de simple divertissement. C’est affirmer on ne peut plus clairement que la traduction, en l’occurrence, loin d’opérer une pure translation entre les langues, loin même de vouloir inventer dans la langue « cible » une façon de dire, se veut avant tout une pratique d’interrogation. Une manière d’exploration qui se prive par avance de toute possibilité d’atteindre une certitude. 

provoquer chez le lecteur la conscience intuitive qu’il y a autre chose à comprendre

À cet égard, ce qu’il raconte de son travail sur les romans – policiers – de Martin Suter est particulièrement révélateur. Ce qui l’intéresse, c’est traquer les détails infimes qui, avant même que l’intrigue se précise, indiquent qu’il se trame quelque chose. Des détails qui sont des faits de langue, de minuscules hameçons qui accrochent pour peu que l’on sache lire et qu’on soit sur le qui-vive. Tout ce qui déraille imperceptiblement et fait du traducteur, et du lecteur, les infatigables déchiffreurs d’un monde foncièrement ambigu. Car si, pour Olivier Mannoni, le traducteur s’attache ainsi à interpréter le langage, c’est aussi et surtout pour provoquer chez le lecteur la conscience intuitive qu’il y a autre chose à comprendre, un horizon de sens qu’il convient de dessiner à défaut de pouvoir le saisir. 

Trop souvent, encore, le travail du traducteur se réduit pour beaucoup à une forme de technicité au mépris de son auctorialité et aussi de ce qui l’apparente à une œuvre, au même titre qu’on parle de l’œuvre d’un écrivain. Que l’écrivain cherche au fil des textes qu’il publie à donner forme à ce qui l’habite intimement est chose reconnue. C’est ce qui fait la matière de son travail. On a plus de mal à imaginer qu’il puisse en aller de même pour un traducteur, comme si celui-ci se bornait à traduire un livre après l’autre sans en être changé et sans que cela réponde à une injonction intérieure. Olivier Mannoni offre l’exemple même du contraire. Et il a le sentiment, aujourd’hui, que les pièces du puzzle, si longtemps disjointes, se sont rassemblées et lui offrent l’image d’un parcours cohérent qui aura consisté à analyser le monde à travers le langage. 

le traducteur essaie de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens

Et s’il sait qu’il laissera des livres qui compteront, il sait aussi que toute la part du travail de la traduction risque, elle, de demeurer méconnue. Or elle lui paraît essentielle : « On va laisser des bouquins, mais pas la manière dont on les fait. » Ce qu’il y a derrière, en effet, c’est l’évolution individuelle du traducteur qui se forge au fil de sa pratique, mais aussi, plus largement, celle du « mouvement de la traduction ». On ne traduit plus maintenant comme on le faisait dans les années soixante, par exemple, où l’un des enjeux était d’acclimater au plus vite les textes étrangers au contexte français, sans souci excessif de l’original. La pensée et la pratique de la traduction ont changé, le rapport au langage également. « Aujourd’hui, dit-il, le traducteur essaie de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens. » 

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il ait senti le besoin de s’engager en faveur de la profession. Car, justement, ce qu’il lui importe de faire reconnaître, c’est que la traduction est un métier, qui doit s’exercer dans des conditions décentes. C’est ainsi qu’il est entré au conseil d’administration de l’ATLF, association fondée en 1973 pour défendre les droits des traducteurs littéraires et les aider à se professionnaliser. Sous sa présidence, l’association a notamment renoué des liens avec le Syndicat national de l’édition et engagé, sous l’égide du Centre national du livre (CNL), des discussions qui ont abouti, en 2012, à la signature d’un nouveau « Code des usages pour la traduction d’une œuvre de littérature générale ». Un document de référence, qui redéfinissait notamment le mode de « comptage » permettant de calculer les à-valoir des traducteurs – éternel cheval de bataille –, les pratiques de relecture, et établissait de facto de manière durable des relations plus apaisées entre éditeurs et traducteurs. Ce qui n’est pas dire que tout va pour le mieux, mais au moins, on s’entend désormais sur des règles communes plus claires. 

le traducteur vit et travaille dans la cité

Bref, pas question de s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Traduire la littérature contemporaine, réinterroger les textes de Freud, donner aux lecteurs français accès à tout un corpus de textes sur l’histoire du second conflit mondial – et par là contribuer à forger notre pensée historique –, écrire dans la presse, prendre part aux débats de société, telles les violentes polémiques suscitées par les derniers romans de Günter Grass, œuvrer à améliorer les conditions de travail des traducteurs : tout se tient, le traducteur vit et travaille dans la cité. Et on ne rendra jamais assez hommage à la générosité et à la disponibilité d’un homme toujours prêt à répondre présent pour défendre un livre, parler de traduction, communiquer la passion qui l’habite – et en découdre si besoin est ! 

Et ce n’est pas tout. Au président d’association a succédé le fondateur, puis directeur pédagogique d’une « école de traduction littéraire » d’un genre inédit. Créée à la demande du Centre national du livre, l’ETL se veut un organisme de formation continue dispensant à ses élèves – des promotions d’une vingtaine de traducteurs sinon jeunes, du moins relativement jeunes dans le métier – un « apprentissage » fondé sur des principes innovants : des ateliers de traduction « en multilingue » où l’on s’intéresse aux problématiques de la traduction et non aux difficultés inhérentes à telle langue ; des rencontres avec les acteurs de la « chaîne » du livre, éditeurs, correcteurs, chefs de fabrication, libraires…, et avec des écrivains. Jean-Philippe Toussaint, par exemple, est venu parler du travail qu’il fait avec ses traducteurs. Les formateurs, tous eux-mêmes traducteurs, ne sont pas là pour dispenser un savoir, mais partager leur expérience avec des collègues. Fruit de 40 ans de métier et d’échanges avec les responsables de masters universitaires et tous les acteurs engagés dans la formation des traducteurs, l’ETL est un lieu qui renouvelle aussi le rapport entre apprenants et enseignants, pour le plus grand bénéfice de tous. 

Ce désir de faire entendre la « pratique » de la traduction se retrouve dans un des derniers projets auxquels Olivier Mannoni a été associé : la collection « Contrebande » des éditions La Contre Allée, qui accueille des textes écrits par des traducteurs sur leur parcours et ce qui les fait traduire. Née d’une idée de la traductrice et écrivaine Rosie Pinhas-Delpuech, cette collection a précisément pour vocation de préserver et de faire connaître cette « manière de faire » les livres si chère à Olivier Mannoni. Les premiers textes paraîtront le 18 octobre 2019. Une pierre de plus à l’édifice. 

Alors, « Heureux comme un traducteur en France » ? Peut-être, oui. À coup sûr, heureux de faire ce métier et de contribuer au mouvement des idées, de la pensée, et de poursuivre inlassablement le décryptage du monde par le truchement du langage.