Lumière sur… l'association Livre Passerelle

Depuis plus de vingt ans, l'association tourangelle Livre Passerelle propose des lectures d'albums jeunesse, choisis avec soin, dans des lieux ou la littérature n'est pas ou peu présente, en multipliant les passerelles entre les secteurs du livre, de l'animation, du social et du médical. L'agence Ciclic Centre-Val de Loire met en lumière cet acteur majeur de la médiation du livre dans notre région, en confiant sa présentation à l'universitaire Cécile Boulaire, qui accompagne l'association depuis de longues années.

■ Livre Passerelle, 20 ans de lutte contre l’illettrisme


par Cécile Boulaire

À l’origine de Livre Passerelle, il y a une conviction : lire demande un effort, apprendre à lire plus encore, qu’on ne fournit que si l’on est convaincu qu’il en vaut la peine. Mais comment convaincre ? Livre Passerelle a fait son choix : ce sera par le plaisir.

Venues de la formation pour adultes, les animatrices de l’association font un jour, presque par hasard, une découverte : cherchant à partager avec un groupe d’adultes le plaisir que donne la lecture d’un texte littéraire, elles décident de choisir un album pour enfants. Pourquoi ? Parce que c’est court, laissant la possibilité de lire, relire et savourer, mais aussi discuter et échanger avec ces adultes autour du texte et des émotions qu’il procure. Parce que c’est – apparemment – simple et qu’il s’agit, pour accompagner des adultes dans leur retour vers l’écrit, de ménager des étapes dans la difficulté. Parce que c’est riche, dense, profondément poétique : ça, elles le savent pour partager régulièrement ces textes avec leurs propres enfants. L’expérience aurait pu tourner court, ces adultes auraient pu se sentir offensés qu’on leur propose un livre « pour les mioches »… et c’est le contraire qui se produit. L’émotion passe, chacun (re)découvre avec stupeur la magie des mots lorsqu’on les arrache à leur usage quotidien, et il se noue dans ces quelques instants de partage un pacte qui souvent s’ancre dans l’enfance : « tu vas me raconter une histoire, et je vais me laisser emporter, parce que cette histoire me construit, me nourrit, et m’offre des mots à mettre sur mes désirs et mes angoisses ».

Et, pour l’avenir, 
il faut raconter des histoires aux enfants.

Touchées par cette expérience, Dominique Veaute et Catherine Métais décident alors d’aller plus loin dans la confiance faite à la langue du récit littéraire. Ces adultes, pour lesquels l’écrit était un maquis infranchissable, témoignent devant elles : jamais, au cours de leur enfance, on ne leur a lu d’histoires, ni même raconté à haute voix – personne n’avait le temps, ou n’aurait eu l’idée. Si bien qu’en arrivant à l’école, où il fallait faire tant d’effort pour entrer dans l’écrit, ils ne savaient pas à quoi bon… Les animatrices en sont convaincues, d’autant qu’à la même époque ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) se construit sur les mêmes principes[1] : il faut remonter le temps, reconstruire ce fil d’enfance avec ces adultes en délicatesse avec l’écrit. Et, pour l’avenir, il faut raconter des histoires aux enfants.

Non pas, bien sûr, raconter des histoires à la place des parents, des grands-parents ou des frères et sœurs plus âgés, se substituer à une famille qui serait « défaillante » ou « impuissante ».  Bien au contraire, il faut raconter aux parents aussi, raconter des histoires aux bébés dans les bras de leurs mères, aux bambins sur les genoux de leurs papas, aux garçonnets et aux fillettes qui jouent dans le parc sous le regard des tantes, des mamies et des voisines. Il faut venir, avec les livres, là où on ne les attend pas, là où s’échangent les propos, indispensables mais prosaïques, de la vie ordinaire, et y introduire subtilement les mots des livres, la séduction des histoires, le charme d’un « il était une fois », la suspension d’un récit haletant, l’émotion d’une histoire d’amour. Il faut oser la littérature dans les endroits du soin, du souci, parfois des angoisses : dans la salle d’attente de la protection maternelle et infantile, sur le trottoir devant l’école le matin ou le soir après la classe, au jardin public – mais aussi au centre d’accueil des demandeurs d’asile ou à la « petite maison » qui offre un lieu où attendre le parloir devant la maison d’arrêt.  Et, comme on a convaincu les adultes en chemin vers le retour à l’écrit, il s’agit de convaincre les parents que ces histoires sont à leur disposition, et qu’il n’appartient qu’à eux de produire à leur tour, dans le regard de leur enfant, cet émerveillement qu’ils ont pu observer quand on a lu un album à leur tout-petit. Ici, pas de grands discours, pas de « bonnes pratiques », pas de jugement porté sur les styles ou les gestes de la parentalité : les animatrices de Livre Passerelle sont « juste » là pour lire, et pour rappeler à chacun que toute culture accueille ses bambins avec les mots de la poésie, dans les berceuses, dans les comptines et les petits jeux de la première enfance, dans les contes et les histoires.

Le pari est double. D’une part réactiver, quand c’est possible, le souvenir d’avoir été bercé, soi-même, par ces tournures sans pareilles et par ces histoires merveilleuses, et faire (re)naître le désir autour du partage de ces mots poétiques, quelle que soit la langue dans laquelle ils s’échangent – berceuse berbère, conte bamileke, album de littérature contemporain. D’autre part, donner du plaisir pour faire germer l’envie de partager ce plaisir. C’est parce qu’une mère est transportée en voyant son bébé sourire, en lisant l’émerveillement sur le visage de sa petite fille, en constatant que son garçon si turbulent s’interrompt, le pouce dans la bouche, pour écouter une histoire, qu’elle aura envie à son tour de faire naître ce plaisir en partageant des livres avec ses enfants. Mais c’est aussi parce qu’elle aura été touchée elle-même par la profondeur d’un récit à plusieurs niveaux de lecture, ou par la beauté pure d’un texte ciselé, accessible à des enfants mais composé par un poète pour toutes les oreilles.

« On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre », dit la sagesse populaire. On ne convainc pas les enfants ni les adultes de la beauté de l’écrit avec des textes mal ficelés, « faciles », complaisants ou niais. Pour que la greffe prenne dans tous ces lieux où l’on n’attend pas le livre, Livre Passerelle sait qu’il faut arriver avec ce que la littérature produit de meilleur : beaux textes, belle langue, personnages denses et subtils, histoires profondes qui résonneront en nous longtemps après qu’on aura refermé le livre. Ça tombe bien : l’édition d’albums pour enfants est alors en plein essor, et tous les mois paraissent de magnifiques albums conçus par des artistes, aux textes ambitieux mais accessibles quand on a trois ou cinq ans – ou quand on parle un français hésitant, ou quand on s’est fâché il y a longtemps avec l’écrit et sa langue si particulière. Car le défi est bien celui-là : partout où les statistiques prédisent l’éternel recommencement de l’échec, il faut avec espoir venir rompre la malédiction, et convaincre qu’on a pu s’éloigner, jadis, de l’école et de la lecture, mais qu’il est possible de se réconcilier une fois adulte, et de mener à son tour, en confiance, ses enfants sur le chemin de l’écrit. Parce qu’il n’y a pas de fatalité.

les animatrices de Livre Passerelle sillonnent
quartiers et campagnes avec leur valise remplie d’albums


C’est le fil que suivent depuis 20 ans les animatrices de Livre Passerelle. Aux fondatrices il faut ajouter Emeline Guibert, Sarah Goyer, Christine Barbier, qui inlassablement, de Descartes à Villiers-au-Bouin, du Sanitas à Tours Nord, sillonnent quartiers et campagnes avec leur valise remplie d’albums. En vingt ans, elles ont tissé des liens partout où elles se sont arrêtées : entre les services médicaux et les institutions culturelles, entre les écoles, les travailleurs sociaux et les bibliothèques, entre les associations et les institutions – entre les missions : prévention, santé, lutte contre l’illettrisme, éveil culturel – mais aussi et surtout, entre les gens et les livres. Les enfants ont été les premiers à se laisser convaincre ; les parents ont suivi, conquis par l’évidence. Les autres adultes aussi, petit à petit : assistantes maternelles, infirmières, puéricultrices, enseignants, animateurs, bibliothécaires, médecins de PMI  ont peu à peu été convaincus que le livre, sorti de ces valises, était une passerelle entre eux tous, au service des enfants et de leur acculturation au livre et à l’écrit.

L'atelier passerelle renoue simplement avec l’essence même de la littérature

La dernière-née des aventures de Livre Passerelle est une sorte de retour aux sources : en 2016 naît l’idée de réunir, une fois par semaine, des adultes autour de livres pour enfants. Ça se passe à la bibliothèque Paul Carlat, au cœur du quartier du Sanitas, dans le coin confortable qui accueille ordinairement les enfants – mais c’est à l’heure de la sieste : les plus petits dorment, les autres sont à l’école. Adultes de tous horizons, de toutes conditions et de tous âges se retrouvent alors dans ce havre de littérature, et partagent en toute liberté, pendant une heure, la lecture orale d’albums choisis pour la beauté de leur langue et l’intensité de leur message. Adolescent en rupture avec l’école, militaire à la retraite, mère de famille, jeune migrant en situation précaire, étudiant-stagiaire en carrières sociales, ornithologue amateur, universitaire, adulte en réapprentissage de la lecture, réfugié politique découvrant le français, pharmacien repenti, apprenti électricien en cours de VAE, couturière… L’atelier, ouvert à tous sans la moindre obligation ni le moindre engagement, offre un inattendu espace de partage entre des individus qui n’auraient pas eu d’occasions de se croiser. Les histoires et les textes sont ici partagés avec simplicité : parce que le livre permet ça, objet modeste et maniable, qu’on peut ouvrir au milieu d’un petit groupe de 3 ou 4 adultes, et qui offre ses images à ceux que dans un premier temps le texte impressionne, parce qu’on n’est plus habitué à lire ou que le français est encore une langue étrangère. La rencontre est chaque fois nouvelle, chaque fois intense. Ici, un petit poème traduit de l’arabe fait revenir à la mémoire une récitation apprise à l’école, qu’une mère de famille partage très émue avec ceux qui sont assis autour du livre. Là, un album évoquant l’amitié provoque un débat sans fin sur les valeurs de l’engagement et le sens du concept de « gratitude ». Ailleurs, l’histoire d’amour avortée entre un têtard et une chenille provoque, dans un éclat de rire, une détente salutaire – parce qu’on était un peu impressionné à la perspective de devoir peut-être lire à son tour à haute voix, parce qu’on se sentait un peu gêné d’être ici et pas en train de chercher un emploi ou un logement, parce qu’on ne savait pas trop bien ce qu’on faisait là, avec des inconnus, à lire des livres destinés à des tout-petits, et que soudain on retrouve la fraîcheur simple des émotions partagées. Et d’avoir ri avec les autres permet de s’avancer en confiance dans une autre histoire qui touche des zones plus sensibles : une histoire d’amour et de don de soi, une histoire d’exil et de nostalgie, une histoire d’attachement et de soin. L’atelier passerelle n’est pas thérapeutique. Il n’est pas social. Il n’est pas pédagogique. Il renoue simplement avec l’essence même de la littérature : toucher l’humanité profonde qui est notre partage, grâce à l’art des mots mis en récit par de grands artistes. C’est le vendredi, à 14h, à la bibliothèque Paul Carlat : du café chaud et des histoires envoûtantes vous y attendent.

[Cécile Boulaire, novembre 2019]

[1] Bonnafé Marie, Les livres, c’est bon pour les bébés, Paris, France, Calmann-Lévy, 1993, 199 p.