Lumière sur... les éditions du Silence qui roule
25 ans de livres d'artiste créés et édités par Marie Alloy

La poésie est le domaine éditorial le plus réprésenté par les maisons d'édition implantées en région Centre-Val de Loire, principalement en raison d'une présence significative d'éditeurs de bibliophilie contemporaine sur le territoire. Probablement aussi grâce à la beauté du paysage ligérien, source d'inspiration inépuisable pour les artistes, des jardins et une nature préservée... 
Ciclic consacre le cinquième numéro de sa série thématique "Lumière sur...." à l'une de ces maisons d'édition, qui fête cette année son 25e anniversaire : Le Silence qui roule, créée par Marie Alloy, artiste aux multiples facettes, amoureuse de la nature et de la poésie.
L'agence s'est entretenue avec cette artiste qui donne voix aux poètes et vous propose de découvrir le travail de sa maison d'édition, placée sous le signe de la rencontre entre la peinture, la gravure et la poésie.  

"Quand le poème s'ouvre au regard et accueille la vision de l'artiste, le livre d'artiste commence à vivre, à trouver son unité de lieu, il entre en résonance avec la voix de l'auteur". Marie Alloy 

► En quelques mots, comment définissez-vous votre maison d’édition Le Silence qui roule ?

Elle est d’abord la maison d’édition d’un peintre et graveur qui, ouvrant son atelier à l’Autre, travaille à relier poésie et peinture, dans un dialogue sensible, réceptif, éveilleur de pensées et d’émotions. La « vocation » de cette maison, par la pratique sans cesse renouvelée du livre d’artiste, est de servir la poésie, de se mettre à son écoute, de l’entendre, puis d’entrer en résonance avec des créations graphiques et picturales qui lui répondent avec justesse. En accompagnant la voix de poètes contemporains dans des livres de création en duo, en croisant regards et lectures, chaque poème peut y trouver une plus ample respiration, et par la présence des gravures, crées spécifiquement pour lui, accueillir un souffle différent de celui qui lui a donné l’élan initial.

La maison d’édition Le Silence qui roule accueille des poèmes inédits de poètes avec lesquels elle se sent en affinité, des poèmes longs ou courts qui seront, pour la plupart, repris ultérieurement dans des éditions courantes chez d’autres éditeurs. Mais pour ces poèmes édités au Silence qui roule, c’est une forme de validation de pouvoir vivre dans de tels livres, et donc aussi une valorisation. Ils se seront déployés autrement en regard des estampes et dans une mise en page singulière leur donnant plus de présence au monde – ils auront vécu leurs premières années dans un livre de création et de dialogue, certains diront livre « d’exception », « livre rare » ou encore « de bibliophilie », peu importe, l’essentiel est la nécessité intérieure qui aura permis leur mise en valeur, car cela les aura en quelque sorte sortis du lot. Un seul poème peut faire l’objet d’un livre ; la lecture d’un poème est infinie et multiple, tout comme pour un tableau. Vinci disait que « la poésie est une peinture qui se voit »…

Bien que ces livres soient le résultat d’un très gros travail de création et de réalisation, je veille à ce qu’ils soient authentiques (et non fabriqués) qu’ils se présentent avec simplicité, sans surenchère d’effets ou de luxe, hors de toute préoccupation de rentabilité et de précipitation. C’est un peu faire acte de résistance artistique et politique, que de persévérer dans cette voie étroite qui unit art et poésie, hors des réseaux voraces de la consommation culturelle et hors des circuits marchands dominants. Il s’agit de créer et non de produire, d’aller vers le moins en quantité mais de féconder la pensée, le geste et le regard par leur contact avec toutes les formes d’altérité possibles.

L’esprit du graveur combat par la patience et la maturation de sa réflexion toute immédiateté. Le livre d’artiste au Silence qui roule est un livre de durée. Les images éphémères du monde nous atomisent, aussi faire un livre, un tableau ou un poème, et les faire se rejoindre, c’est se rassembler au présent, reconnaître l’interdépendance du moi et de l’autre dans l’espace intime de livre.

Beaucoup pensent que le livre d’artiste est un objet élitiste parce que cher ; pourtant chaque livre l’est beaucoup moins qu’un tableau, et ne connaît pas la spéculation - seulement la passion de quelques rares collectionneurs et amateurs de beaux livres qui, par leur investissement fidèle, soutiennent leur existence. Mes livres contiennent de nombreuses gravures originales créées et tirées par mes soins, une typographie de grande qualité réalisée par un professionnel et des mois et des mois de travail pour l’artiste-éditeur. La question n’est pas tant de posséder ces livres « au beau papier » que de les montrer, pour qu’ils puissent exister au monde, être vus, lus et reçus dans leur beauté propre et l’émotion palpable qu’elle procure aux regards attentifs et sensibles.

Mais, en partie pour répondre à ce jugement trop répandu et peu objectif, j’ai décidé de créer également des livres en édition courante à partir de cette année  2018 afin de les rendre plus accessibles aux lecteurs, tout en gardant des critères exigeants dans le choix des poèmes, la justesse de leur mise en page et la sobriété esthétique.

 

► En 25 ans, avez-vous vu évoluer l’univers du livre d’artiste (visibilité, marché…) ?

Oui effectivement, les lieux de monstration des livres d’artiste ont bougé et changé depuis Uzerche, le Saga, salon de l’estampe et du livre d’art à Paris, Morlaix ou Marseille. Certains salons se sont arrêtés d’autres ont persévéré et se sont installés dans un rituel annuel qui est devenu une référence au moins nationale – et depuis le changement de lieu de la Porte de Charenton pour Paris Centre (Bastille Design Center et Palais de la femme, Paris 11e), cette référence semble désormais commencer à s’ouvrir à l’international.

Les orientations d’origine du livre d’artiste se sont diversifiées et démultipliées. De nombreux salons (salon de Bruxelles, salons français en régions, salons confidentiels, expos-salons d’ateliers) et diverses manifestations continuent d’être créés depuis une décennie, dédiés au livre d’artiste, au livre objet, au livre d’art, au livre rare, d’exception, au « Délire de livres », au livre de peintre...etc. plus qu’à la poésie proprement dite, bien qu’elle y fasse acte de présence, la plupart du temps a minima.

Le développement des rencontres poétiques lors de lectures publiques a sensibilisé un auditoire plus vaste mais de façon ponctuelle, sans enracinement véritable. La dimension liée au spectacle, théâtre et musique compris, ajoute souvent un côté festif qui, à mon sens, ne répond pas vraiment à l’intimité silencieuse et exigeante que requiert la poésie.

Les techniques employées pour le livre sont devenues très hétérogènes, mêlant par surimpressions diverses, collages et toutes autres sortes de cuisines, photographiques, picturales…etc. L’impression numérique du texte, faisant de la typographie au plomb une technique onéreuse en voie de disparition, ouvre de nouvelles possibilités tout en préservant encore pour quelque temps la typographie pour les incorruptibles du « beau livre ». Cependant cette diversification des approches a entraîné avec elle le tout est possible, le chacun peut en faire autant, et donc au final une banalisation du livre d’artiste, noyé dans un afflux de propositions inégales en qualité tant artistique que poétique.

Des livres d’artiste virtuels commencent à vivre sur nos écrans, mêlant poésie et créations artistiques, pour un effet vitrine, un semblant de visibilité mais, à mon humble avis, un dévoiement de la réalité concrète, palpable du livre, au profit de son image. Une lecture à l’écran est toujours un peu factice même si elle crée un intérêt pour le regard, elle n’a pas la même incarnation que dans un livre où le toucher tient une part essentielle dans la tenue et la durée du livre. On ne relit que très rarement un livre à l’écran, son contenu nous échappe, ne nous requiert pas en profondeur. Je le dis par expérience, car j’ai aimé participer à cette revue en ligne « Ce qui reste », créée par Cécile A. Holdban, en accompagnant les poèmes de Marc Dugardin de mes gravures, mais cela n’a pas vraiment de réalité durable, c’est davantage une occasion de rencontre en ligne comme sur les réseaux sociaux, mais de l’ordre de l’impermanence.

Un autre phénomène est apparu, sous l’influence du « livre pauvre » institué par Daniel Leuwers, celui de la création de papiers « livres » montés en leporello, de quelques pages, sur lesquelles artistes et auteurs se font plaisir en écrivant et peignant conjointement. Ces productions, vivantes, amicales, réalisées à un très petit nombre d’exemplaires sont néanmoins numérotées et signées, créant des confusions dans la notion même d’édition et de livre.

Le marché a changé du fait des restrictions budgétaires des acteurs institutionnels du livre et cela d’autant plus pour le livre d’artiste jusqu’ici préservé par les acquisitions patrimoniales, au moins régionales, mais c’est déjà une autre époque. La numérisation des livres risque de porter préjudice à l’art et à la présence (au sens donné par Yves Bonnefoy) dans tous les domaines de la vie. Elle est un outil précieux mais ne doit pas contribuer à la disparition de l’objet livre (et non le livre-objet).

Il y a aussi à gérer pour les bibliothèques un problème de surabondance des livres qui entraine petit à petit leur don (boîtes à livres) ou leur prix cassé (diverses braderies, en ligne ou in situ), ce qui banalise le livre, en désacralise la nécessité et accentue paradoxalement la chute du nombre de lecteurs, voire son désintérêt. Où se place le livre d’artiste dans un tel contexte d’engorgement ? Participe-t-il de cette surabondance malgré sa rareté ? Surabondance de propositions oui, aussi comment se donner une visibilité différente, une identité idéalement repérable dans cet univers saturé d’images et de commentaires ?

En fait la rareté du livre d’artiste est devenu un critère de choix (et de vente). Ceci est le plus gros changement. Il y a vingt cinq ans, je pouvais tirer un livre d’artiste à 30 exemplaires et donc assumer pleinement le fait d’être éditeur, le texte était encore porteur et le tirage notifié au colophon d’une grande importance. Désormais même tiré à quinze exemplaires, le livre d’artiste devient difficile à vendre (à cause de sa multiplication) et les éventuels acheteurs vont préférer le livre unique à l’édition, afin d’avoir entre les mains un objet unique ou un exemplaire dit « augmenté» (contenant des tirages supplémentaires et des essais non retenus d’estampes).

Certains libraires dont la clientèle est amatrice de bibliophilie recherchent des grands noms reconnus de la littérature et de la poésie, même d’époques passées, ils ont une méconnaissance de la poésie contemporaine et peut-être aussi des incertitudes sur sa validité. Je persiste à ne pas en tenir compte et à maintenir une création engagée dans la poésie vivante d’aujourd’hui, avec ses forces et fragilités.

Enfin un autre phénomène idéologique s’est instauré ces dernières années en imposant ses rentrées littéraires, salons, marchés, foires, livres en fête et printemps des poètes. Le livre d’artiste peut éventuellement y trouver sa place car les galeries d’art n’en ont pas souci, ne serait-ce que pour donner à voir son existence, expliquer ses visées et son éthique, mais nous ne sommes guère sollicités pour cela ; il y a toujours cette résistance ou cette crainte qui domine face à l’aspect non commercial du livre d’artiste qui ne serait destiné qu’à quelques privilégiés.  Le critère du prix altère hélas souvent le regard sur la création elle-même, mais il est vrai aussi qu’il peut y avoir un côté intimidant dans ces livres pour qui en découvre l’existence.

Dire tout cela n’est pas pessimisme mais recherche de lucidité. Ne pouvant voir la situation dans son ensemble, avec recul, il y a toujours ce risque de mal l’interpréter. Il faut aussi voir dans la dynamique du livre d’artiste d’aujourd’hui, et son grouillement, un besoin vital collectif de sentir et penser autrement – de retrouver un contact direct, sensible, critique, entre la pensée et les émotions. La peinture, le dessin, la gravure, se séparent de l’image comme le poème du langage courant pour dire autrement le monde et le réinventer.

Il m’apparaît que la persévérance dans une ligne de conduite axée sur l’exigence dans le choix des textes et des œuvres qui les accompagnent, dans une édition à taille humaine, a quelques chances de réaliser des livres accomplis, donnant au monde un espace de beauté, de pensée et d’émotion durable.

 

► Vous fêtez actuellement cet anniversaire avec une exposition d’envergure visible à la Médiathèque d’Orléans et vous publiez à cette occasion un catalogue. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Dans cette exposition rétrospective où pratiquement tous les livres d’artiste sont présentés, certains ouverts et d’autres montrés côté couverture, on peut s’apercevoir que le temps n’a pas érodé le travail mais au contraire que chaque livre y tient sa place, y a son histoire et sa forme spécifique. Du fait que je travaille chaque livre en lui donnant tout le temps nécessaire pour qu’une justesse d’accord poésie/gravure (ou peinture) soit atteinte, il apparaît visible que le classicisme assumé des livres (typographie au plomb soignée, sobriété des circulations visuelles entre poème et création graphique pour ne jamais attenter à la lisibilité du poème) uni à une préoccupation artistique personnelle défient en quelque sorte le temps. Le catalogue exhaustif en retrace le parcours, accompagné de témoignages, d’interviews et d’articles sur mon travail d’artiste-éditrice. Tous les ouvrages exposés sont le fruit d’un dialogue, et vibrent par cet échange, en livrent l’émotion. Avec leurs faiblesses et forces, ils sont vivants.

Dans ce catalogue, j’ai ajouté des informations concernant mes nombreux accompagnements gravés ou peints pour d’autres éditeurs (plus d’une quarantaine) afin de montrer combien sont reliés toutes ces aspects dans mon parcours et pour rendre visible leurs complémentarités, différences et accords. Le livre nourrit mon travail de peintre comme la poésie se grave au plus intime de soi.

 

► Pour les années à venir, quels sont les projets pour le Silence qui roule ?

Poursuivre l’édition de livres d’artiste et la prolonger par une édition courante qui garde l’orientation et les choix de qualité des éditions du Silence qui roule. Pour cela il faut du temps et œuvrer patiemment avec bienveillance à la naissance de chaque livre.

Servir la poésie en gardant les valeurs « du beau métier, d’une œuvre faite avec amour et patience, d’un ouvrage soigné et sobre qui dégage une humanité émouvante ». (mots du peintre Bissière à propos de Braque). Il y a une beauté et une gravité du livre qui ne tente pas de multiplier et expérimenter les possibles mais bien au contraire de connaître mieux ses limites pour approfondir et servir la ferveur essentielle du poème. 

L’idée première est que chaque poème ou chaque texte en prose, appelle un lieu, une forme spécifique du livre, qui en déploiera toutes les potentialités. Des livres singuliers donc pour servir la voix de chaque auteur en adaptant la forme du livre à l’esprit qui l’anime. Ne pas banaliser, mais personnaliser. Editer en dialogue avec l’auteur ; qu’il soit aussi acteur, au moins pour une part, de la conception du livre.

Ne pas couler les manuscrits inédits dans une forme préétablie. Ne pas refuser non plus à priori l’idée de collection calibrée. Se donner la liberté de créer des livres singuliers où pourraient se rencontrer textes et images dans des formats adaptés au caractère unique de chaque projet (avec toujours la dimension de plaisir du livre).

Impression numérique et de temps à autre typographique, ou même offset. Un choix de papiers à l'écoute de la texture du poème ou de la prose, qui puisse apporter sa touche sensuelle et son exactitude. Une peinture, gravure ou photographie de Marie Alloy, en couverture comme signe repère des éditions Le Silence qui roule, ou à l’intérieur du livre, si la nécessité l’impose.

Découvrir, redécouvrir : de nouveaux auteurs et des auteurs oubliés. Diversifier, consolider : des voix différentes mais aussi une fidélité. 

COLLECTIONS ENVISAGÉES : (l’idée de collection n’implique pas un format et une conception à l’identique)

  • Poésie du Silence (poésie contemporaine)*
  • Cahiers du Silence (journaux, cahiers, notes inédites)
  • Carnets du silence (notes d’atelier d’artistes, peintres, graveurs, photographes...)
  • Feuillets du silence (poèmes et écrits, en quelques pages...)

AUTEURS 2018

  • Isabelle Lévesque : Ni loin ni plus jamais - Collection Poésie du Silence - Parution mai 2018
  • Jean Pierre Vidal : Exercice de l’adieu  - Collection Cahiers du Silence - Parution automne 2018

S’il fallait proposer une "ligne éditoriale" de la collection Poésie du Silence, ce pourrait être sous le signe de l'altérité. Comme par exemple une création poétique en dialogue avec l'œuvre d'un autre poète (vivant ou non, étranger ou non - dans ce cas une traduction pourrait être envisagée). De l'un à l'autre, un échange essentiel, une circulation féconde, un espace intime où se retrouver soi-même, au contact d'une voix différente. Une manière d'écrire avec, de partager et questionner de manière sensible les liens vivants qui circulent entre les mots et l'expérience humaine.

 

► Et pour terminer, pouvez-vous évoquer votre plus beau souvenir d’édition ?

Tout est toujours difficile et magnifique dans l’édition conçue comme création artistique à part entière. Je tâtonne beaucoup pour créer des estampes qui puissent renforcer le poème ou l’interroger, en dévoiler des aspects inconnus par l’auteur lui-même et surtout le déployer dans chaque page pour lui donner ses véritables dimensions. C’est une imprégnation active de chaque mot jusqu’à trouver sa résonance dans l’estampe. A partir de là, le livre se construit entre dialogue et silence. Guillevic a aimé mon interprétation de L’Eros souverain, Pierre Dhainaut a reconnu que mes livres d’artiste ont nourri sa poésie et « révélé » des significations et images impensées et imprévisibles sans eux. Chaque auteur poète m’a fait part de ce qu’il a reçu de ces interprétations (et non illustrations) et c’est toujours une récompense que je retrouve à chaque fois que j’ouvre un livre. 

En fait il n’y a pas vraiment de plus beau souvenir car ce qui demeure en chaque livre est de la présence vivante, du vécu, l’effort du travail s’étant en quelque sorte effacé au fil du temps et des pages. Je dirais seulement le bonheur de donner existence à ces livres, dans leur matérialité poétique et l’étonnement émouvant quand un poète découvre l’ouvrage, en tourne délicatement les pages et retrouve sa propre poésie transformée par l’alchimie singulière du livre. 

Je ne remercierai jamais assez CICLIC de soutenir l’édition de ces livres et de nous inciter à en penser les objectifs, les orientations  et le choix des moyens pour une meilleure prise de conscience des enjeux qui sous-tendent la création aujourd’hui. 

[Marie Alloy]