Livre d'artiste et/ou bibliophilie contemporaine

Que désigne le terme de “bibliophilie contemporaine” ? Est-il synonyme de livre d'artiste ? Qui en sont les auteurs, les éditeurs ? Comment s'organise la diffusion ?...

Toutes ces questions ont été posées à différents acteurs du livre d'artiste installés en région Centre-Val de Loire.
En premier lieu, nous nous sommes adressés à quatre éditeurs de la région Centre-Val de Loire, Marie Alloy pour les éditions Le silence qui roule, Claire et François Poulain pour les éditions Collodion, François Righi pour les éditions Les livres sont muets et Coco Texèdre. Ce secteur de l'édition est susceptible d'être accompagné dans le cadre de l'aide aux maisons d'édition mis en œuvre par Ciclic.

La notion de "bibliophilie contemporaine" pose une question de définition, parce que celle-ci reste floue et fait encore l'objet de discussions. Nous avons ensuite interrogé Marie-Jeanne Boistard, directrice adjointe de la Bibliothèque Abbé-Grégoire de Blois et tout particulièrement intéressée par ce champ de l'édition.
(Voir l'interview)
Les bibliothèques des collectivités territoriales peuvent acquérir des livres de bibliophilie contemporaine grâce au Fonds régional de restauration et d’acquisition pour les bibliothèques (FRRAB).

Singuliers et originaux, ces livres sont souvent le fruit d’une collaboration étroite entre artistes plasticiens, écrivains, éditeurs, typographes… Ces témoignages, avec des points de vue différents, vous donnent une vision de ce qu'est le livre d'artiste aujourd'hui.

> Le livre entre les mains d'artiste...

Afin de nous éclairer, Marie Alloy pour les éditions Le silence qui roule, Claire et François Poulain pour les éditions Collodion, François Righi pour les éditions Les livres sont muets et Coco Texèdre répondent à nos questions.

  • Pour vous, que désigne le terme de bibliophilie contemporaine ? Est-il synonyme de livre d'artiste ? Ce terme convient-il à votre activité ?

"Bibliophilie contemporaine" et "livres d'artiste", deux termes qui font toujours l'objet de discussions, d'après les réponses nous constatons que tous n'ont pas le même point de vue. Marie Alloy, Claire et François Poulain, François Righi et Coco Téxèdre ont néanmoins le point commun d'être tous les quatres des artistes, de même qu'ils sont éditeurs, respectivement depuis 22, 33, 40 et 22 ans.

D'après Marie Alloy, ces deux dénominations ne sont pas synonymes même si elles se recoupent, comme c’est le cas dans son travail.
"Le terme de bibliophilie contemporaine fait référence à une tradition du “beau livre”, développée principalement dès la 1ère moitié du XXe siècle grâce à l’initiative d’éditeurs qui ont su orchestrer magistralement dans des ouvrages d’exception la rencontre entre des poètes et des peintres. Bien avant eux, on parlait plutôt de livre illustré. Ces ouvrages de bibliophilie, à tirage limité, étaient imprimés en typographie au plomb par des imprimeurs chevronnés et accompagnés d’œuvres originales d’artistes de renom, créées en lithographie ou à l’eau-forte ou toute autre technique sur des papiers pur chiffon et signées à la main par l’artiste et le poète.
J’entends par « livre d’artiste », un travail de création du livre lui-même en tant qu’objet poétique, intégrant dans sa conception l’œuvre graphique ou plastique d’un artiste (ou parfois plusieurs). C’est une notion beaucoup plus libre et plus souple que celle de bibliophilie contemporaine qui n’implique d’ailleurs pas nécessairement la présence de la poésie écrite. Il n’y a aucune norme pour définir le livre d’artiste, puisque c’est sa singularité même qui retient l’attention et lui donne sens, par son engagement dans les courants artistiques de référence ou, au contraire, par sa marginalité. Mon travail tient donc à la fois du livre de bibliophilie et du livre d’artiste." (Voir l'intégralité de l'intretien)

Pour Claire et François Poulain, la bibliophilie contemporaine est l'expression que l'on emploie le plus souvent pour qualifier leurs éditions lorsqu'il faut les présenter, les définir et les « catégoriser ».
"On entend par bibliophilie contemporaine l'édition d'ouvrages à caractère singulier avec des multiples originaux tels que gravures, lithographies, sérigraphies, collages... que les artistes créent en fonction d'un médium pour accompagner un texte poétique.
En effet, nous revendiquons le fait d'être éditeur, même si le tirage de nos titres reste en moyenne autour de 70 exemplaires. En cela, il ne s'agit pas de livres d'artistes : cette notion se distingue de l'édition en cela qu'elle nomme précisément un ouvrage qui échappe aux critères de l'édition : le multiple. Le livre d'artiste reste confidentiel, contrairement à l'édition qui nécessite une diffusion.
Dans la mesure où nous travaillons avec des poètes et artistes vivants, nous nous inscrivons dans la contemporanéité des expressions textes/images relative à différents courants comme par exemple la poésie sonore, mais sans appartenance à quelque « chapelle » que ce soit."
Le mot livre d'artiste reste très vague pour Coco Téxèdre, elle considère que les libraires l'utilisent pour des livres à grand tirage sur des artistes, et qu'il a donc perdu son sens.
"Ce serait mieux de dire qu'un livre d'artiste est fait par un artiste en livre unique ou illimité et ce mot nous conviendrait.
Dans bibliophilie contemporaine j'entends Beau livre, beau papier, belle typo, petit tirage, livre accompagné auteur-peintre, mais aussi le livre-objet unique, on peut y ajouter le livre d'artiste avec ou sans texte, beau papier ou pas: l'artist'book.
Il faudrait aussi entendre artistes et auteurs vivants, mais ce n'est pas toujours le cas. Donc c'est très compliqué. Il y a le livre libre Essai sur le livre d'artiste ( les cahiers dessinés) qui essaient de donner une définition du livre d'artiste. Aucun des deux mots n'est satisfaisant. Associer les deux ? J'ai l'impression de mieux faire comprendre ce que je fais avec bibliophilie contemporaine. Trouver une troisième appellation ou organiser un forum ?"

François Righi ne se pose pas la question sous cette forme, pour lui c'est en pratiquant des arts plastiques et visuels qu'il se pose la sempiternelle question : "pourquoi faire des livres plutôt qu'autre chose ? Ce qui dans mes mains a lieu sous cette forme ne saurait exister sous une autre. Si ce sont les livres d'un artiste, ce sont d'abord ceux d'un lecteur. On a pu rappeler que les livres sont notre commun partage ; mais qui peut dire pourtant ce que les autres ont lu ? Quelque chose de ce mystère se cherche dans mon atelier."

  • Comment  choisissez-vous les auteurs de votre catalogue ?

"Imaginer des gravures en écho à certains poèmes m’est parfois impossible, même si l’œuvre poétique est forte." dit Marie Alloy qui est une fervente lectrice de poésie.
"Lorsque j’ai créé mes éditions, j’ai cherché à entrer en contact avec des poètes très différents, ne serait-ce que pour forger ma pratique du livre et de l’estampe. J’ai vite compris qu’il n’était pas pensable de brasser l’ensemble du paysage poétique actuel et que certaines orientations ne me correspondaient pas du tout. Aussi je travaille là où je sens une affinité possible avec mon travail d’artiste, peintre et graveur. Lorsqu’une œuvre m’interpelle, j’écris à l’auteur via son éditeur. Il s’en suit souvent un échange de courrier qui va permettre une connaissance mutuelle et la possibilité d’un travail en commun. Je vais également chaque année au marché de la poésie à Paris où il y a beaucoup d’opportunités de rencontres, à des lectures en librairie ou médiathèques. Parfois des poètes me contactent et m’envoient des manuscrits mais la plupart du temps je préfère rester dans le fil de mes propres intuitions. J’aime que le livre offre aussi une possibilité de questionnement mutuel, qu’il ne soit en tous cas jamais illustration. Je vais plutôt vers une poésie secrète, resserrée sur l’essentiel, qui traduit l’expérience humaine dans son intimité, ses joies comme ses souffrances, mais aussi par le regard qu’elle porte sur le monde et la nature qui l’entoure. Je suis éditeur car je contribue à porter au jour la première version d’un poème, inédit jusque-là et lui donne une existence tangible, une présence au monde, je le valide en quelque sorte. D’où l’importance d’avoir une grande exigence dans la lecture des manuscrits que je reçois et, sans les juger, de défendre les choix que je suis amenée à faire en fonction de ma sensibilité." Marie Alloy a ainsi travaillé avec avec Guillevic, Pierre Dhainaut, Jean Pierre Vidal, Antoine Emaz...

Pour Claire et François Poulain : "Nous pensons qu'il n'y a pas de règle autre que la qualité que nous lui attribuons. Nous sommes ouverts aux découvertes. Nous recevons nombre de manuscrits et sollicitations ; nous sommes aussi solliciteurs auprès d'artistes et poètes. Les choix sont surtout des renoncements.
Autodidactes en matière d'édition, il s'agit autant de coups de cœur, de sentiments souvent inexprimables devant la force d'un texte et de rencontres opportunes que de choix d'auteurs. Mais c'est la plupart du temps à partir d'un texte ou d'un poète que nous nous interrogeons sur  la combinaison texte/image. Formés en revanche aux arts plastiques, nous choisissons les plasticiens qui interviendront sur le domaine poétique. "

Coco Texèdre rencontre ses auteurs lors des salons ou ateliers, mais également grâce à l'aventure du livre pauvre où Daniel Leuwers met en relation auteurs et plasticiens. Elle est aussi sollicitée directement par les auteurs via internet.
"Bien sur, c'est moi qui choisis de faire un livre selon mon intérêt pour le texte et l'auteur."
  • Comment s'organise la diffusion et la vente de vos livres ? Quels salons privilégiez-vous ? Qui sont les acheteurs de vos ouvrages ?
Pour Marie Alloy l'étape concernant la diffusion, la communication, les rencontres, expositions et lectures qui vont permettre de faire connaître l’ouvrage, le donner à voir et à entendre, lui donner vie, est essentielle.
"Je présente mes livres sur des salons de poésie ou de livres d’artiste, le plus incontournable pour la bibliophilie contemporaine étant le Salon annuel Page(s) à Paris en fin d’année. Pendant une quinzaine d’année, les bibliothèques et médiathèques des régions où vivent les poètes et surtout la Région Centre ont fait des acquisitions régulièrement, dont la ville d’Orléans qui a bien soutenu et honoré mon travail d’artiste du livre et le conserve dans ses collections du patrimoine. Mais depuis quelques années, les budgets de la culture ayant été sérieusement rabotés, les bibliothèques, à quelques rares exceptions près, ne peuvent plus faire ces acquisitions régulièrement. Restent les amateurs passionnés de gravure et de poésie, les collectionneurs, qui achètent mes livres sur les salons spécialisés et suivent mon travail avec fidélité et enthousiasme. J’ai également une clientèle parmi les relieurs professionnels. J’ai aussi longtemps déposé dans des librairies-galeries spécialisées mes livres d’artiste. Reste à inventer de nouvelles possibilités de montrer. J’expose maintenant, depuis un an, mes livres d’artiste, parmi gravures et peintures, dans un lieu privé où j’organise des lectures-rencontres sur Orléans. 

Concernant Claire et François Poulain la question se pose différemment car grâce à la publication de tirages courants qui accompagnent l'édition originale, la diffusion du texte est élargie à un public amateur de poésie et découvreur de textes contemporains innovants. Ces tirages courants font plus facilement l'objet de dépôt et/ou de vente en librairie ou médiathèque.
"Les ouvrages de bibliophilie sont diffusés lors de salons auxquels nous participons, Page(s) étant l'incontournable rendez-vous.
De part cette spécificité « ouvrages courants/ouvrages originaux », nous avons un registre de participation qui va des salons de poésie aux salons de bibliophilie contemporaine. Car en effet, nous touchons d'une part un public amateur de poésie en achetant les ouvrages courants, d'autre part les amateurs de beaux livres et collectionneurs.
Les acheteurs de nos livres sont donc divers, autant pour la découverte d'auteurs qu'ils ne connaissent pas en faisant confiance à la maison d'édition, que par ailleurs les amoureux du livre qui investissent dans des ouvrages signés et numérotés dont ils apprécient la qualité du sens et de la forme."

La diffusion des œuvres  de Coco Téxèdre s'effectue lors de salons, d'expositions, de visites dans les bibliothèques, de courriels d'informations... Elle privilégie le salon Page(s) à Paris mais participe également à d'autre salons. Cette année elle a participé au salon du livre d'artistes de Bruxelles et pour la première fois au marché de la poésie à Paris. Ses acheteurs sont les fonds de bibliophilie contemporains des bibliothèques, des collectionneurs, des curieux des salons.

Quant à François Righi, qui a créé son premier livre d'artiste il y a tout juste quarante ans, il a pu constituer un réseau de collectionneurs, tant dans le domaine privé que dans l'institution. Il privilégie pour sa diffusion les salons les plus importants à Paris (Multiple Art Days) et à l'étranger (Arts Libris, Barcelone, Codex, San Francisco).