La critique littéraire de demain

Pour le cinquième dossier de sa série thématique Métiers du livre de demain, Ciclic se penche sur la critique littéraire. À une époque où la presse papier périclite, où le tirage moyen des livres chute alors que le nombre de références ne cesse d’augmenter (environ 200 nouveautés par jour en 2015), où la vente en ligne se développe et où les médias numériques prolifèrent (que ce soit sur Internet ou via les canaux télévisuels)… Que devient et que peut la critique littéraire ? Comment s’accommode-t-elle de ces importants changements « climatiques » ? Quelles sont les incidences sur ses fonctions, ses espaces d’expression, ses acteurs ? Quelle recomposition du paysage ? Est-elle menacée de disparition ou en voie de mutation ?

C’est à ces questions que ce dossier tente de répondre, en donnant la parole à Thierry Guichard, directeur de publication du Matricule des Anges.

■ La critique littéraire, cette bâtarde

par Thierry Guichard


Nous sommes en 1903 et l’éditeur et patron de presse Félix Juven répond à Paul Gsell qui, dans La Revue du 15 octobre de cette année-là, propose à ses lecteurs un dossier sur « La crise du livre en France ». Et voici qu’il dit que les articles de critiques publiés par ses confrères sont « des boniments qui proclament d’emblée un obscur débutant supérieur à Balzac, à Mérimée, à Flaubert. (…) Personne n’est plus dupe de ces coups de grosse caisse »[1].

En 1950, c’est le grand Vercors, désabusé, qui fait part à son éditeur Albin Michel du peu de crédit qu’il accorde à la critique : « Je ne crois pas beaucoup à l’influence sur la vente des livres. Un de mes bons amis a eu pour son dernier roman une des plus belles presses imaginables. Il vient de recevoir son compte des ventes après un an : 990 exemplaires… »[2].

Entrée au début du XXe siècle dans l’ère de la publicité, adossée avec Flammarion, Grasset, Gallimard et consorts à une presse devenue le « quatrième pouvoir », l’édition de littérature a généré et génère encore un rapport à la critique littéraire pour le moins ambigu. Les enjeux économiques, de pouvoir, de représentation sont tels qu’avec l’arrivée des pratiques industrielles à la fin du XIXe siècle s’est créée une critique de subordination, au service de ses commanditaires. Née des amours consanguines de la presse et de l’édition, la critique littéraire moderne s’est très vite exercée dans une ère du soupçon qui lui colle à la peau comme le sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. Mais, 114 ans après les propos de Félix Juven, la critique littéraire s’exerce encore dans la presse, les médias, sur les réseaux sociaux. Sa longévité n’est-elle pas la preuve de son utilité ? D’où tire-t-elle aujourd’hui sa légitimité ? Quel rôle a-t-elle à jouer dans notre société, dans l’espace public où elle s’exprime ? Et, alors que la presse vit une crise profonde, que les mass media abandonnent à d’autres le champ de la littérature, comment la critique littéraire investit-elle les média interactifs, Internet et les réseaux sociaux ? A-t-elle encore un avenir ?

Les trois sœurs

Il conviendrait ici de rétablir une catégorisation de la critique que l’on retrouve généralement dans les ouvrages qui lui sont consacrés. Trois types de critiques peuvent être ainsi distingués. La critique journalistique évoquée ci-dessus entretient des liens plus ou moins forts avec ses demi-sœurs que sont la critique d’auteurs et la critique universitaire.

La critique d’auteurs, très prisée au XIXsiècle (Balzac commentant La Chartreuse de Parme), s’est de mieux en mieux entendue avec la critique journalistique. Exemple avec Éric Chevillard (pour citer l’un des meilleurs) qui chronique ses confrères dans les colonnes du Monde des Livres. La critique d’auteurs, au début du XXe siècle, s’est parfois mise au service des éditeurs (vanter les mérites de l’écurie à laquelle on appartient) qui savent utiliser leurs plus solides représentants pour se partager à quelques-uns les grands prix littéraires. Si elle a pu longtemps s’exprimer dans les livres (essai, journal, exercices d’admiration…), les correspondances et les revues, on la retrouve aujourd’hui de plus en plus dans la presse et les medias où elle épouse les valeurs de la critique journalistique.

La critique universitaire, quand bien même elle tenterait un rapprochement avec le journalisme[3], ne vise pas tant à juger des œuvres qu’à les décrire. Plus éloignée que ses deux sœurs du monde du commerce et de la communication, elle déploie ses travaux en direction des chercheurs, des étudiants et parfois du grand public (Dominique Viart, Bruno Blankeman, etc.) voire de la presse (Pierre Jourde). Directement liée à l’université, cette critique reste toutefois moins poreuse aux enjeux commerciaux que la critique journalistique dont il faudrait maintenant définir l’utilité, la fonction.

Mission impossible

On a vu en préambule que la critique journalistique servait notamment à faire vendre les livres (dixit Félix Juven) et qu’en cette tâche, il lui arrivait souvent d’échouer (dixit Vercors). Mais le critique littéraire n’est pas toujours un représentant de commerce. Il ne devrait jamais l’être. La critique journalistique est chargée d’une mission qui, toute impossible qu’elle semble être, lui confère un rôle primordial. Proposons d’abord une définition de la littérature qui, bien que tautologique jusqu’à l’ivresse, exprime sa singularité : la littérature est de la littérature quand ce qu’elle dit, seule la littérature peut le dire. Exprimée autrement : la littérature tente de donner une expérience du monde là où la communication, l’information en donnent une représentation. Mettre dos à dos littérature et information nous paraît aujourd’hui primordial. Avec les mêmes 26 petits outils du langage, l’information tente de simplifier à outrance la vision du monde pour la rendre consommable, partageable au plus grand nombre, là où la littérature essaie de recomplexifier le rapport qu’on entretient avec lui, le monde, et d’en exprimer une expérience aussi singulière qu’universelle. Quand l’information se transforme en communication, elle vise à coloniser les cerveaux (publicité, marketing politique, etc.) et peut s’appuyer pour cela sur le divertissement (au sens pascalien : nous détourner de l’essentiel). La littérature, au contraire, en tentant de restituer l’expérience du monde, brise les clichés, essaie de percer l’opacité de nos représentations figées pour nous ramener à l’essentiel : notre condition humaine.

Le rôle du critique journaliste est donc de rendre compte d’un fait (c’est du journalisme), mais d’un fait littéraire : de ce qui dans un livre permet de faire « un bond hors du rang des meurtriers » (Kafka). Et il doit le faire dans le camp même de l’ennemi : dans la langue du journalisme, du mass media. Ou s’inventer une langue qui, tout en respectant les règles du journalisme (phrases courtes, lexique restreint, accroche, etc.) porte en elle le fantôme de la langue traversée dans l’œuvre dont il rend compte. Il doit dire cet indicible qui niche au cœur d’une œuvre.

Déboussolée

Aujourd’hui, la critique littéraire journalistique offre mille visages ou n’en offre que deux : celui du courtisan, celui du franc-tireur. Mais il arrive aussi que l’amuseur public (celui qui divertit) se pare des oripeaux du journaliste critique. Son rôle alors est de faire passer pour littérature ce qui n’en est pas. Représentant de commerce occasionnel, l’animateur télé, par exemple, reçoit un auteur (ou du moins quelqu’un dont le nom signe un livre qu’il n’a pas forcément écrit) et fait mine d’avoir quelque chose à dire de l’ouvrage en question. La confusion des genres, pour laquelle tout livre est de la littérature, et selon laquelle un prix Nobel bénéficie d’autant d’égards qu’un auteur de recettes de cuisine, participe d’un marché du livre déserté par la « valeur » des textes.

On rirait volontiers de cette comédie pathétique au programme des mass media si elle n’agissait pas comme un cancer. Dans un monde où l’économie domine et où les groupes de presse appartiennent à des entreprises commerciales, l’audience, le lectorat imposent leur autorité. On a vu ainsi, ces dernières années, la part consacrée à la littérature sérieusement s’anémier (disparaître quasiment des chaînes de télévision, se raréfier dans la presse). Le franc-tireur peut, au mieux, apporter à l’organe de presse qui l’emploie une sorte de caution intellectuelle ou morale là où le courtisan, l’amuseur public, va générer des recettes publicitaires. L’alternative, aux mains des hommes d’affaires, est vite tranchée…

Réserves indiennes

L’espace réservé à la littérature dans les media se rétrécissant, on observe un repli de la critique littéraire en des lieux préservés : les pages livres des quotidiens, les magazines spécialisés, les revues au tirage souvent modeste et les blogs. Plus on s’éloigne des grandes instances de légitimation (la télévision, la radio, la presse people…) plus on s’éloigne des impératifs économiques, plus on accorde de place à la littérature, à une critique de fond, à un jugement étayé des livres.

Ce repli n’est pas un abandon : il permet parfois de forger une expérience, un background et une réputation du critique qui lui donnera accès en retour aux mass media (voir le parcours d’un Éric Naulleau ou celui d’un Augustin Trapenard). Il montre surtout que l’exercice de la critique est vécu comme une activité indispensable au point qu’on puisse s’y consacrer en échange de revenus plus que modestes (excepté Pénélope Fillon).

Parce que la littérature nous est nécessaire (un homme sans âme est-il un homme ?) et parce qu’il apparaît nécessaire de partager ses expériences du monde, on a vu fleurir sur internet nombre de blogs consacrés aux livres. Blogs communautaires et collectifs, où le partage est la norme, blogs alimentés par une seule personne qui tente d’affirmer et imposer un jugement personnel sur les livres lus.

Internet permet à chaque niche d’exister (le polar féminin, la poésie du Quercy, les romanciers du Montana, etc.) qui n’avait pas sa place dans les grands media, mais, contrairement à l’espace musical, les blogs littéraires ne fabriquent pas de best-sellers.

La littérature ne se consomme pas en direct. On ne peut finalement que s’en réjouir : Cioran ne disait-il pas que tout succès en librairie reposait sur un malentendu ?

Et demain ?

Sortons la boule de cristal : y aura-t-il encore des critiques littéraires demain ? Oui. Notamment parce que le commerce de la librairie en ligne augmentant ses parts de marché, le lecteur a besoin de conseils, d’échanges pour affiner ses choix, connaître l’offre éditoriale qu’on lui propose et qui est vaste et il s’appuiera sur sa fréquentation des organes de presse en ligne ou sur les blogs.

La presse écrite, les medias continueront-ils d’accueillir peu ou prou la critique littéraire ? Oui, parce que la littérature, la pensée, donnent quoi qu’on en dise, un supplément d’âme et que les grandes entreprises de communication auront toujours besoin de redorer leur blason.

Les blogs littéraires supplanteront-ils la critique des journaux (papier ou numériques) ? La question n’a pas forcément d’intérêt : les lieux de la critique ne sont plus hermétiques. Un universitaire peut publier de la critique au sein des éditions de son université, en même temps qu’il tient un blog et qu’il est sollicité par un quotidien. Le monde est ouvert, les échanges se multiplient et même les tours d’ivoire sont connectées. La critique littéraire s'exercera tant qu'il y aura des livres. Et des lecteurs.


[1] Olivier Bessard-Banquy, La Fabrique du livre, Presses Universitaire de Bordeaux et Du Lérot, 2016, p. 23
[2] op. cit., p. 272
[3] cf. Pour l’engagement critique, les rencontres de Fontevraud, éd. Meet, 2013