Éditeur en région Centre

L’édition en région Centre représente une centaine de maisons d’édition professionnelles, dont sept éditeurs de livres d'artistes et se caractérise par la diversité des ouvrages publiés.

Ce secteur éditorial est constitué de structures hétérogènes principalement de petites tailles, qui peuvent se répartir en cinq catégories : les éditeurs généralistes, les éditeurs spécialisés, les éditeurs régionalistes, les éditeurs de revue et les éditeurs-artistes. Un paysage éditorial qui se renouvelle, montrant des signes de dynamisme et de professionnalisation encourageants.

Il ne faut pas oublier que le marché du livre traverse une période économique difficile, cependant la progression de l’édition numérique permet d’appréhender les mutations du secteur afin de répondre aux nouveaux enjeux posés. En région Centre également, un nombre croissant d'éditeurs se positionnnent sur ce marché ou l'envisagent prochainement.

Les éditeurs de notre territoire bénéficient, pour la plupart, d’une distribution nationale et publient en moyenne une dizaine de titres par an, ce qui représente un catalogue global d'environ 13 000 titres, soit 2 % des livres disponibles sur le marché français.

Parmi toutes ces structures, nous vous proposons de découvrir ici une maison d'édition à la ligne éditoriale singulière et passionnante. 


ÉDITIONS HYX – le mélange des genres, ou le mélange pour seul genre

“La distinction entre réel et virtuel nous apparaît inadéquate et factice” 

Le risque, en période de crise, n’est pas toujours la règle, dans le livre comme ailleurs. Qu’il soit encore possible d’oser, d’inventer son chemin, ses chemins, de traverse, c’est ce qu’affirme le catalogue des éditions HYX, dans son beau mélange des genres. En effet, quel éditeur, aujourd’hui, propose pour nouveautés ou “à paraître” des ouvrages aussi différents que Frank Gehry, monographie consacrée à la fondation Louis Vuitton, vaisseau de verre improbable et concret posé sur le vert du Bois de Boulogne et à son architecte ; Ligatura, étrange méta-fiction américaine de Steve Tomasula, livre imprimé plus ouvert et composite que le plus transmédia des objets numériques ; Anna K, biographie étoilée et multiformes d’une étonnante et trop méconnue écrivaine d’anticipation anglaise des années 60, par Catherine Lenoble, jeune auteure numérique ; et Artisans numériques, enquête et réflexion approfondie sur les FabLabs et les enjeux historiques et politiques de ce rapport bricoleur à la technologie, disponible en fichier libre et gratuit ?

En fait, le pari fou des éditions HYX semble être d’enchaîner les paris fous, à tel point qu’il serait tentant de leur prêter l’épigraphe des (belles et) classiques éditions Corti : “Rien de commun”. (à laquelle on ajouterait par exemple, un “point com” en suffixe).

Nous avons tenté, avec Emmanuel Cyriaque, dirigeant et porte-parole de cette maison d’édition à nulle autre pareille, d’en cerner mieux les fondements et directions.

HYX – un nom curieux à tous les sens du terme, pour un projet profondément joueur

Le nom qu’on porte et qu’on donne à un être ou une chose est d’une haute portée symbolique – cette marque originelle est peut-être plus essentielle encore dans le cas d’une maison d’édition. Et même si le regard rétrospectif est parfois tenté d’ajouter un supplément de sens à ce qui relevait souvent d’un faisceau d’intuitions, le cas du nom HYX est exemplaire. Une conjonction d’envies, de jeu, et de hasards se mêlent ici à quelques concepts clés, en parfaite illustration d’un projet hybride, profondément joueur. Au milieu des années 90, l’idée vient aux quelques amis du nom ZYX, dans l’idée de “prendre la connaissance à rebours”. Sommés, par un fabricant de logiciels néerlandais, d’en changer puisque la marque en était déposée (joli clin d’œil pour une maison investie dans le questionnement à la technologie autant que dans la revendication d’une culture libre), le collectif change une lettre et opte pour HYX, en références croisées à un titre de Gustave Leroux, au masculin et féminin mêlés par l’association du “x” et du “y”… sans exclure les doubles sens apportés par la sonorité de l’acronyme. HYX “classé X”  ? Jouer de l’équivoque fait aussi partie des présupposés de l’entreprise : “Cela nous faisait marrer de publier des ouvrages assez intellos sous "X", une forme de perte de l’identité qui correspondait bien à l’idée initiale de ZYX. On a même reçu un jour un chèque en blanc, digne de l'époque des curiosa, avec la mention "merci de m'envoyer toutes vos publications sous pli discret" !”

La revue Exposé, des livres, des collections : l’accumulation productive et productrice.

Le site web de HYX présente les origines du projet ainsi : “Fondée en 1993, l'association Editions HYX, établie à Orléans, est soutenue et développée par un collectif d'artistes, d'architectes, de critiques d'art, de philosophes, de graphistes et d'historiens soucieux de défendre un art en pleine mutation. ” À quoi Emmanuel Cyriaque ajoute :

“Nous pensions à l’époque qu’il manquait une revue transdisciplinaire en art axée sur la prospective. C'était un objectif très ambitieux qui voulait un peu sortir du milieu français. Nous avons publié un grand nombre d'auteurs étrangers dans Exposé. Nous voulions être "à l'avant-garde" tant sur le contenu (éditorial et ressources) que sur le graphisme. On a mis plus près de trois ans à faire le premier numéro, deux pour le second, trois pour le troisième, etc.”

C’est donc depuis une revue de haute tenue (les signatures y sont internationales, et Exposé peut s’enorgueillir d’avoir vu débuter Avital Ronnel), et forcément “irrégulomadaire”, que s’organise une pratique et que se sédimente un fonds. Exposé, par le travail collaboratif qu’elle nécessite, par le réseau original qu’elle fédère, fait naître et forme l’éditeur HYX, porté sur les arts, la recherche, l’architecture. C’est la diffusion d’une autre revue, Anomalie digital arts, consacrée aux relations entre les arts et les technologies numériques, qui accroît, dans les années 2000, le tropisme numérique de HYX.

En 2015, les collections sont au nombre de 6 : Architecture (collection Restitutions, collection FRAC Centre, Hors collection), Philosophie (collection Ressources), Art contemporain (collection O(x), Hors collection), Exposé (revue d'art contemporain et d'esthétique), Culture numérique (collection Script), Littérature, nouvelles formes d'écriture et de lecture (collection Graphes). La maison, de par sa haute tenue, son exigence intellectuelle, se doit d’échapper aux formats économiques de subsistance, trop contraints : “Il faut bien souligner, ajoute Emmanuel Cyriaque, que nous sommes une association et qu’un grand nombre de nos publications ne s’inscrivent pas dans une logique économique classique. Ces ouvrages ne rapportent pas d’argent mais il nous semble essentiel comme bon nombre de petits éditeurs de défendre la création et de proposer aux lecteurs des ouvrages différents, de défendre une critique en acte.”

Le rythme de parution est variable, dépendant des sujets et des financements : “On oscille entre 3 et 4 livres par an ces derniers temps. Au total, nous avons édité près de 80 titres (70 toujours diffusés et 10 épuisés). Une dizaine sont en cours.”

Une fabrique de sens et d’objets

Le livre-objet demeure au cœur de cette fabrique intelligente et esthétique – à titre d’exemples, citons ces deux coffrets, l’un en béton réalisé avec pour la monographie de l’artiste contemporain Claude Parent, l’autre de verre associé à la monographie Gehry pour la fondation Vuitton. Emmanuel Cyriaque résume cette orientation ainsi :

“Si l'architecture constitue une part importante de l'activité, le livre d'artiste, dans une logique d'ouvrages singuliers, a toujours occupé une place importante à HYX. On commence avec des catalogues très modestes mais avec de bons artistes (Berdaguer et Péjus par exemple) et on continue toujours avec de bons artistes, mais avec plus de moyens (soutien de centres d'art en France et à l'international, CNAP) : Stéphane Calais, Didier Faustino, Melik Ohanian, Loris Gréaud, Bertrand Lamarche...”. Mais de façon plus ordinaire, il est frappant de voir que chaque projet est doté d’un format propre ; chaque livre est pensé dans un format spécifique (y compris quand celui-ci se décline ou associe plusieurs modes d’expression). Les livres n’ont pas les mêmes tailles, les mêmes papiers : HYX n’est pas qu’un pourvoyeur d’idées ou d’œuvres, HYX les édite, au plein sens du terme, c’est-à-dire en organisant le déploiement et lui donnant une forme.

Lier matérialité et immatérialité n’est pas la moindre des qualités de la maison et du collectif qui l’anime – mais sans doute s’agit-il, pour eux, en bons férus d’architecture, de matérialiser des idées, de leur donner des formes, dans un environnement en mouvement, qu’il soit en deux ou trois dimensions, dans un format imprimé ou numérique.

 

La culture numérique, un espace neuf, à inventer

C’est encore une revue (Anomalie digital arts) qui a contribué à l’affirmation de ce tropisme numérique comme ligne de force du projet éditorial HYX. Lui a succédé Art++, très bel ouvrage consacré à ces formes neuves, titre inaugural de la collection Script, qui accueillera aussi le mémorable manuel de bookfighting, pratique sportive et performative (il s’agit d’un sport de combat usant de livres imprimés comme projectiles) initiée par Yves Duranthon. Mais au-delà d’un simple domaine de compétence, d’une collection parmi les autres, le recours exploratoire que constitue l’expérimentation numérique innerve l’ensemble du travail et de la réflexion de HYX. Dans les livres et au-dehors, les exemples abondent. Citons les Futurs de l’écrit, rencontres à l’abbaye de Noirlac, initiées pour le conseil général du Cher sur une idée de HYX, et de nombreuses autres occurrences, selon Emmanuel Cyriaque :

“Ces nouveaux modes d’écriture et de lecture se retrouvent aussi dans des expérimentations graphiques ou littéraires et la création d’évènements et de performances qui accompagnent certains des projets comme pour le Bookfighting book d’Yves Duranthon qui a donné lieu à des combats de livres ouverts au public notamment au festival Gammerz ou bien la lecture performance autour du roman de Steve Tomasula dans laquelle une actrice chantait du code dans un dialogue avec différents types d’écriture projetés sur un écran immersif.”

 

Au croisement des inventions et des représentations du monde : la fiction

La littérature peut, au premier abord, sembler loin de HYX. Les quinze premières années d’exercice les voient proposer des essais, des monographies, des ouvrages de réflexion, de la pensée et de l’art sous leurs plus belles et audacieuses formes… des ouvrages que le monde anglo-saxon classerait en “non-fiction”. Et si la littérature leur arrive, ces dernières années, c’est par ce prisme-là, celui de la fiction, dont il convient de regarder la problématique, selon Emmanuel Cyriaque : “Par rapport à la littérature. On y a toujours songé. Mais à HYX, nous préférons le mot fiction. Déjà lorsque nous publiions Les Malheurs du Marquis d'Yves Duranthon (1999, BD pour enfant sur le Marquis de Sade) nous sommes dans une fiction. Des textes de fiction avaient déjà été publiés dans la revue Exposé.”

Attardons-nous sur certaines de ces fictions, déjà publiées ou en voie de l’être :

Ligatura, un opéra en plat pays, de Steve Tomasula, est un roman de données autant qu’un roman graphique. Se référençant au prodigieux Flatland, fantaisie mathématico-philosophique de Edwin Abbot (livre joliment réédité par l’éditeur belge Zones sensibles), Ligatura procède à l’expansion d’une fiction familiale (le couple que forment Carré et Cercle décide, après avoir déjà eu une fille nommée Ovale, de ne plus avoir d’enfant). Le code génétique se mêle au récit, qui remixe également des motifs d’opéra. Et le livre, merveille graphique, dont la page est criblée de schémas, dessins, gravures, en même temps que le récit mute sans cesse, sous l’influence du code génétique, réalise le tour de force d’être plusieurs livres à la fois : roman métaphysique et méta textuel digne de la traduction postmoderne américaine (on peut penser aussi bien à Robert Coover qu’au très contemporain Danielewski et sa Maison des feuilles (Denoël)), long poème graphique digne des avant-gardes européennes, et fantaisie ludique. 

“Inspiré en partie par les processus de recherche scientifique et d’acquisition du savoir, Ligatura constitue en outre une riche illustration des possibilités offertes par les nouvelles technologies à la composition littéraire : comment affectent-elles l’écrit, et au-delà, le langage-même ? C’est à une conception tout autre de la lecture et du livre que nous ouvre Ligatura. Éminemment malléable, cette œuvre offre une somme de savoir encyclopédique à qui sait repérer et déchiffrer les indices, qui tiennent lieu de liens informatiques vers une multitude de domaines, littéraire, scientifique, historique, artistique et médiatique, entre autres. Tout au long de l’analyse, on gardera à l’esprit, comme son horizon, la question de la culture et de sa transmission, alors que notre langue évolue à une vitesse vertigineuse sous l’influence des nouveaux moyens de communication.” selon Emmanuel Cyriaque.


L’étiquette data-roman, comme il y a du data-journalisme, pourrait qualifier la direction prise par cette nouvelle dimension fictionnelle qu’aborde HYX. Et les possibilités de renversement par les données, comme de remise en cause des données, sont encore plus immenses dans la fiction que dans le reportage – puisque le fait littéraire est autant celui de l’interrogation du réel et de son apparence, du langage et de ses conventions, que de la fable et du récit du monde. Basculer dans l’hypertexte est une autre des options de cette reconfiguration numérique de la fiction comme l’illustrera la traduction du roman fondateur de la littérature hypertexte, Afternoon, a story de Michael Joyce.


Pour ultime exemple ; ce nouveau chantier, dont la parution chez HYX est prochaine : Anna K, mythologies personnelles, de Catherine Lenoble, enquêtant et rendant hommage à une figure méconnue de la nouvelle fiction anglaise des années 60 et 70, Anna Kavan, vénérée par James G. Ballard ou Doris Lessing, prospecte et accumule les données. Données nombreuses et contradictoires dont l’exploitation produit une œuvre multiple : à la fois œuvre en ligne créée avec et par le collectif de web-artistes <stdin> et fiction en livre édité par HYX ce printemps, le projet Anna K. est un ouvroir autant qu’une œuvre, une interrogation de son processus autant qu’une fiction spéculative.


Autant de façons, pour HYX, renouvelées, de jouer et jouir des “possibilités offertes par les nouvelles technologies à la composition littéraire”, d’“explorer la diversité des esthétiques contemporaines et les nouveaux systèmes de représentation et de narration” (Emmanuel Cyriaque).


Autant d’objets ouverts, singuliers, à découvrir d’urgence.

[Guénaël Boutouillet]