Centre épique, de Jean-Michel Espitallier : dérapages contrôlés dans les films d'archives de Centre-Val de Loire

C’est en 2018 que le projet d’écriture a vu le jour. Une oeuvre qui répond à deux missions de Ciclic-Centre Val de Loire : construire un patrimoine et une mémoire commune à travers les films amateurs de la région, soutenir la vie littéraire et la place de la littérature dans l’univers numérique. Centre Épique, de Jean-Michel Espitallier paraîtra le 9 octobre 2020 aux éditions de l'Attente.

Initialement prévu comme un « trombinoscope » des cinéastes amateurs de la région, l’ouvrage devait alors se développer à travers un récit nous proposant une balade dans les six départements de la région. L'écrivain Jean-Michel Espitallier en a fait une histoire de France littéraire et audiovisuelle.

Lorsqu'il s'est agi de choisir un auteur pour mener ce projet, la réflexion s'est portée sur l'angle et le ton du texte. Plusieurs possibilités s'ouvraient à nous : s'agissait-il de proposer un commentaire historique, sociologique ou journalistique de ces archives ? Une biographie des cinéastes ?

Nous avons d'emblée convenu qu'il y avait là une formidable matière à invention littéraire. Que nous avions là une occasion unique de croiser les champs d'intervention de Ciclic : le patrimoine cinématographique et la création littéraire. Et qui mieux que Jean-Michel Espitallier, féru d’histoire, passionné de trains et de petite reine, poète curieux, inventif et facétieux, pour nous proposer une vision poétique et décalée du Centre de la France du XXe siècle ? Qui d'autre que l'auteur de L'Invention de la course à pied (et autres trucs) et de l'art d'aborder les ronds-points, pour boucler ce tour du Centre de 1918 à nos jours en quelques dizaines de films amateurs ? Qui pour, les doigts dans la prise, remettre ces images du passé sous tension, leur donner par cette mise en fiction du XXe siècle, une nouvelle vie au XXIe ?

L'éditeur s'est ensuite imposé avec évidence. Nous connaissions les éditions de l'Attente, la qualité de leur catalogue et le bel espace éditorial de la collection Alimage. Le titre de celle-ci aurait suffi, mais nous avions également l'intérêt de Franck Pruja et Françoise Valéry pour le travail de Jean-Michel, que pourtant ils n'avaient jamais eu l'occasion de publier. C'est à présent chose faite. Et de belle manière.

Centre Épique est la promesse d’une rencontre entre ces relais du passé, propices à la création et un auteur, Jean-Michel Espitallier, un formidable allié, un parfait ambassadeur à plume vive et complexe qui fait la lumière sur ce trésor cinématographique. Poète inclassable, Jean-Michel Espitallier aime « bricoler » la langue pour réinventer des formes neuves, jouer avec les mots et la fantaisie, utiliser l’absurde autant que la dérision, et déplacer ainsi la notion de poésie. 

Objet voguant entre tradition du passé et singularité du présent, ce livre invite à plonger, avec nostalgie et/ou curiosité, dans ce passé révolu mais ô combien présent. Il est possible de lire et consulter à la volée les archives du site memoire.ciclic.fr à l’aide d'un smartphone. 

En attendant le 9 octobre 2020, date de parution de Centre Épique aux éditions l'Attente, Jean-Michel Espitallier répond à quelques questions sur la genèse de ce projet singulier...

 

Comment s'est passée votre rencontre avec les films amateurs de Ciclic ? Et comment avez-vous travaillé avec cette matière qu'est l'archive ? 

Cette proposition m’a immédiatement mis dans la position de celui à qui l’on remettrait les clefs d’une immense caverne d’Ali Baba. Toutes ces traces, ces lieux, ces gens, ces intimités, ces petits riens, ces plis du quotidien. C’était très excitant. Aller à la rencontre de mémoires multiples, de multiples passés et, dans ce bric-à-brac de récits et d’images, avoir le sentiment que quelque chose m’attendait. Fantasmatiquement, percer des mystères que je ne soupçonnais pas, observer en douce d’anciennes émotions, des larmes d’un autre âge, des rires oubliés. « Fixer des vertiges » pour le dire comme Rimbaud, même (surtout ?) si ces vertiges sont des presque-rien. C’était d’autant plus excitant que je ne connais quasiment pas la région Centre autrement que par quelques séjours express ici ou là. Je n’avais pas davantage d’attache sensible avec cette région, je veux dire, aucun désir particulier, point de souvenirs, etc. Territoire neutre, donc. Comment parler (et tenter de « bien » parler) d’un objet dont vous ne savez quasiment rien ? Ce pouvait être un avantage. Explorateur sans carte ni boussole, n’attendant rien et prêt à tout. Au seuil d’un monde inconnu, d’une nouvelle histoire.

Mais comment rendre compte de toutes ces images, par quel côté les aborder, comment les utiliser, les ranimer, les greffer sur de la matière vivante ? Comme ne pas les figer dans la nostalgie ni les maintenir dans le local, c’est-à-dire au fond, comment les sortir de leur particularité spatio-temporelle pour les injecter dans un mouvement plus universel ? C’est alors que s’imposa l’idée de m’embarquer dans une histoire de France qui s’écrirait en s’appuyant sur ces images. Après tout, le local est une partie du global, il le constitue, l’exemplifie, et inversement. Procéder par généralisations, recoupements, enquêtes pour reconstituer le tableau général avec des petits morceaux de particuliers. Un effet puzzle. Travelling arrière, zooms, plans-séquences.

N’étant pas historien, il me fallait jouer de distance et jouer de cette usurpation de statut, jouer avec ce jeu sur l’histoire, jouer à montrer que je jouais le jeu de ne pas jouer. Tel est le sens du ton désinvolte, parfois irrespectueux, un peu gonzo de mon récit. Mise à distance, légèreté par digressions, notamment autobiographiques, coq-à-l’âne, dérapages contrôlés, mises en travers par freinages ou accélérations. C’est donc en écrivain, en poète, que je me suis fait historien, revisitant la grande histoire en la nouant à la toute petite selon des cadences variées. Faire sonner la phrase. Pétrir cette masse d’images avec la langue, la malaxer avec le style. La littérature comme poste d’observation, engin de fouille, machine à exhumer, ponceuse. Peut-être d’ailleurs que ce livre est d’abord une histoire d’écriture.

Pour vous, que disent les films de famille ? 

La seule chose que l’on ne voit pas c’est celui qui filme. C’est émouvant de voir ce qu’il a vu, placé à cette place invisible. Celui qui filme, celui qui voit, c’est l’absent. Donc le personnage principal de ces films est toujours absent. C’est pareil pour ce que l’on voit. Des indices de choses disparues.

Les films sont des revenants. D’autant plus que le geste de filmer est ici, sauf exception, sans visée artistique, il est seulement intention de captures de moments jugés exceptionnels, pour des raisons diverses. Cette ambition, de toute façon vaine, que l’on peut sinon arrêter le temps, du moins le retenir, le conserver, le mettre sous cloche. Regarder un film de famille tourné dans les années 1950 par exemple dit cruellement que ce que l’on voit a définitivement disparu. Ces films racontent la grande et universelle histoire de la disparition. Il n’en reste que le récit de surface, comme le code-barres. Cette impression d’une disparition, d’une place vide, laissée vide, qu’accentue, le plus souvent, le silence des films. Et en même temps, je l’ai dit, leur particularité raconte l’universel. Un film de vacances scolaires dans les années 1960, c’est toute l’histoire du tourisme à cette époque, ce sont des indices de ce qu’étaient les comportements, réactions, émotions, etc., des gosses et des familles dans les années 1960. Sans compter qu’il y aurait sûrement beaucoup à apprendre d’une étude sociologique concernant les catégories socio-culturelles de ceux qui possèdent et utilisent une caméra pour chacune des époques. Matériau pour une histoire des mentalités, ou une « histoire du sensible ».

Comment s'est construite la forme du récit de l'ouvrage Centre épique ? Pouvez-vous la décrire en quelques mots ?

Cette manière d’histoire de France commence avec la Grande Guerre (chronologiquement le premier film du fonds est le retour des poilus à Châteauroux) et se termine dans les années 2000 (paradoxalement, avec la révolution numérique, tout le monde s’est mis à filmer mais peu de films sont conservés, ils sont presque aussi éphémères, périssables que les instants qu’ils documentent). Mon livre est donc assez chronologique, événements marquants, phénomènes sociaux, culturels, etc. y sont abordés soit cherchant un film qui puisse se référer à tel événement que j’avais envie d’ausculter, soit au contraire qu’un film me fasse visiter des événements qui s’y rapportent. Une opération de couture, mouvements de navette, allers-retours, tissage, avec des nœuds, des accrocs, des déchirures, des trous. 

Jean-Michel Espitallier
Centre épique, L’Attente/Ciclic, 2020