Lumière sur… La Boîte à Bulles et la « bande dessinée du réel »

Avec son 32e dossier thématique "Lumière sur...." Ciclic Centre-Val de Loire vous propose un portrait de La Boîte à Bulles, une maison d'édition qui fait la part belle à la création et aux talents en devenir. Créée en 2003 par Vincent Henry et initialement installée dans les Hauts-de-Seine, elle a son siège en Touraine, à Saint-Avertin depuis 2013. Avec une ligne éditoriale qui tourne principalement autour de l’intime, du témoignage, de la (auto)biographie ou du documentaire, avec parfois des pointes d’humour ou de poésie, chaque année La Boîte à Bulles publie environ 25 albums dont 4 à 5 primo-auteurs qu'elle accompagne tout au long de leur travail de création. Comme le dit si bien Vincent Henry : C’est ce rôle artistique qui fait l’honneur et le charme de notre métier.

Laurent Gerbier, maître de conférences en philosophie, met en lumière cette belle maison d'édition innovante, riche d'un catalogue de près de 260 ouvrages.

Ciclic Centre-Val de Loire soutient les éditions La Boîte à Bulles depuis plusieurs années grâce à son dispositif d'aide aux maisons d'édition qui permet de les accompagner dans la globalité de leur projet d'entreprise.


■ La Boîte à Bulles et la « bande dessinée du réel »


par Laurent Gerbier

Maison d’édition créée pour les auteurs, projet de passionnés qui pendant des années ont travaillé bénévolement ou même financé leur propre entreprise, La Boîte à Bulles a fait partie des éditeurs qui ont très tôt défriché le terrain de ce que l’on appelle souvent désormais la « bande dessinée du réel », un rôle pionnier qui ne lui est pourtant pas toujours reconnu. 

La Boîte à Bulles a suivi son fondateur en Touraine en 2015, lorsque Vincent Henry est venu s’installer à Saint-Avertin : « La Boîte à Bulles a emménagé en région Centre quand, provincial dans l’âme, j’ai décidé de quitter la région parisienne tout en ne m’en m’éloignant pas trop. Cette décision est donc 100% personnelle, 0% professionnelle. D’un point de vue professionnel, cela n’a au fond pas changé grand-chose : en fait, la plus grande partie des contacts se font désormais par mail, téléphone ou téléconférence, et c’était d’ailleurs déjà le cas en 2003 quand je me suis lancé, même s’il y avait à l’époque plus de projets qui arrivaient par courrier ». Cependant, déménager une maison d’édition, cela signifie aussi qu’il faut reconstruire un réseau de liens locaux. « Depuis que je suis installé en région Centre-Val de Loire, j’ai le bonheur de voir La Boîte à Bulles régulièrement soutenue par l'agence Ciclic. Mais au-delà de Ciclic, l’intégration locale est plus difficile : il n’est pas simple de nouer des liens avec les collectivités locales et les acteurs culturels locaux, et la Boîte à Bulles s’est retrouvée un peu “hors sol”. Alors que j’aimerais être plus enraciné où je vis, plus citoyen de ma ville et de ma région. Heureusement, les choses bougent enfin : en septembre, j’ai participé à une conférence-apéro sur la bande dessinée à l’église Saint-Julien (Tours), et dans le cadre de l’Année de la Bande Dessinée, le Musée des Beaux-Arts de Tours a sollicité La Boîte à Bulles pour deux conférences en octobre-novembre ! ».

continuer à vivre mes coups de cœur

L’implantation locale n’empêche d’ailleurs pas Vincent Henry de garder le contact avec la capitale : « Je monte encore régulièrement à Paris, et ayant désormais un lien avec les Humanoïdes Associés, je peux recevoir les auteurs qui le désirent dans un bureau près de la place de la Nation ». Le lien avec les Humanoïdes Associés, qui date de 2017, est d’abord issu de la volonté d’appuyer La Boîte à Bulles sur un éditeur important, avec le souci de pérenniser la structure : « Fabrice Giger m’a contacté, j’ai rencontré l’équipe parisienne dans la semaine et le courant est passé. Et comme leur ligne éditoriale n’a rien à voir avec celle de La Boîte à Bulles, il n’y avait aucun risque de confusion entre nos catalogues. Fabrice m’a garanti qu’il laisserait une indépendance éditoriale et de gestion à La Boîte à Bulles, même quand je deviendrai actionnaire minoritaire. C’était fondamental pour moi, afin de pouvoir continuer à vivre mes coups de cœur tout en ayant une vue d’ensemble sur l’évolution de ma boîte. Grâce aux Humanos, La Boîte à Bulles a pu développer les ventes à l’étranger, les ventes numériques, et un projet d’adaptation en série est même en discussion du côté de Hollywood. » 

Cette nouvelle phase du développement de la Boîte à Bulles est aussi l’occasion de revenir sur la structuration du catalogue. Créée pour les auteurs avant tout, la maison a très vite déployé des collections différentes pour accueillir leurs projets, et pour se rendre lisible auprès des libraires. Mais « cette structuration en collection n’a pas très bien fonctionné : la notion même de collection a commencé à s’estomper chez tous les éditeurs au profit de la singularité de chaque œuvre. De plus, comme j’ai réussi à publier de plus en plus de livres construits autour de témoignages, de biographies, d’expériences vécues – bref, autour de ce que l’on peut appeler la bande dessinée “du réel” – ce sont ces parutions qui ont forgé l’image de La Boîte à Bulles. Ce sont ces ouvrages qui ont reçu le meilleur accueil : L’immeuble d’en face (Vanyda, 2004), Kaboul Disco (Nicolas Wild, 2007), Journal d’une bipolaire (Patrice et Camille Guillon, 2010) ». Vincent Henry hésite cependant devant l’idée d’une bande dessinée « de non-fiction » : « Personnellement, j’aurais plutôt tendance à parler d’une bande dessinée “de l’intime et du réel” : en effet, certaines œuvres de fiction en disent autant qu’un reportage, et la séparation est parfois très mince entre autobiographie, et autofiction, ou entre documentaire et docufiction. Par exemple, dans Doigts d’honneur (2016), pour parler des violences faites aux femmes sur la place Tarhir lors du printemps égyptien, Francis Adam et Bast ont inventé un personnage de femme agressée : c’est cette invention qui leur permettait de saisir la réalité de la situation. De même, dans Les mariées de Taïwan (Mémoires de Viet Kieu, tome 3, 2017), Clément Baloup a rendu compte des témoignages recueillis auprès de ces Vietnamiennes mal mariées en créant un personnage de synthèse, une fiction qui pourtant cristallisait les problèmes qu’il avait recueillis dans le réel... ». 

je revendique pour La Boîte à Bulles d’être un précurseur de 
la bande dessinée “du réel”


Cependant, n’est-il pas un peu frustrant d’avoir joué un rôle pionnier dans le développement de ce courant désormais très important en bande dessinée ? Au fond, La Boîte à Bulles avait investi le domaine du témoignage, du reportage et du « récit du réel » bien avant le succès de ce domaine, emblématisé par la création de la Revue Dessinée en 2012. « Oui, clairement, je revendique pour La Boîte à Bulles d’être un précurseur dans ce registre : effectivement Joe Sacco ou Etienne Davodeau avaient déjà montré la voie, mais La Boîte à Bulles est la première maison d’édition à avoir consacré une collection – et l’essentiel de son catalogue – à ce type de récits. Ensuite, les gros éditeurs s’en sont emparés, et ils sont évidemment bien plus visibles que nous. Oui, nous nous sommes faits largement piétiner nos « plates-bandes », comme le disait Menu[1]... Et quand bien même : au fond, nous avons eu le temps de nous construire une image de marque qui nous permet d’attirer des projets les plus “osés”, les plus “militants”, les plus humanitaires. Par exemple Muriel Douru, autrice de Putains de Vie ! (2019), est venue nous voir parce qu’elle avait contacté un gros éditeur qui n’arrivait pas à décider de publier ce livre sur la prostitution. Plusieurs livres en cours de création à La Boîte à Bulles témoignent de cette reconnaissance : ce sont des livres de témoins engagés, et de ce point de vue je crois que nous récoltons les fruits de notre travail pionnier ». 

Cette ligne éditoriale n’est pas sans conséquence sur la diffusion des livres : en traitant des sujets « de l’intime ou du réel », la bande dessinée se donne la possibilité de toucher de nouveaux publics. Mais cela l’oblige aussi à ne plus se cantonner la librairie spécialisée : « au départ, nos livres se vendaient essentiellement en librairies spécialisées BD et dans les FNAC. Mais aujourd’hui, c’est assez différent : en France, en 2019, la moitié de nos livres ont été vendus en librairies généralistes. Les librairies spécialisées BD ont représenté 30 % de nos ventes, internet 15 %, et les grandes surfaces culturelles le reste. Les librairies généralistes sont donc hyper importantes pour nous, pour toucher des lecteurs et des lectrices que nos thèmes intéresseront. Et cette transformation n’est pas achevée : les librairies de quartier, par exemple, représentent 10 % de nos ventes, et je suis convaincu que ce chiffre pourrait être plus important. Tout cela accompagne un mouvement de “sortie du ghetto” de la bande dessinée, qui est loin d’être fini. » 

une nouvelle collection « Sciences économiques et sociales »,
consacrée à la transmission en bande dessinée des savoirs scolaires

Parmi ces évolutions, on remarque dans le catalogue de La Boîte à Bulles une collection plus récente, la collection « Sciences économiques et sociales », consacrée à la transmission en bande dessinée des savoirs scolaires : comptant sept volumes, publiée en partenariat avec Belin, la collection ouvre une nouvelle perspective dans les choix éditoriaux de la Boîte à Bulles. « C’est vrai, mais au départ c’est d’abord une proposition d’autrice : Claire Fumat avait ce projet, et elle ne trouvait pas d’éditeur scolaire ou parascolaire pour l’accompagner, parce qu’ils craignaient de ne pas savoir diffuser de la bande dessinée. Pour nous, c’était intéressant : publier de la bande dessinée didactique, ce n’était finalement pas très éloigné de nos choix éditoriaux, cela correspondait à notre image. J’ai approché Belin, parce que je voulais qu’un éditeur scolaire reconnu nous aide à cadrer le contenu et à toucher le public enseignant, mais c’est par nos réseaux de diffusion et de distribution que sont vendus les ouvrages. Ce sont des projets qui demandent de la part des deux éditeurs un énorme travail de cadrage, de suivi, de mise en page, de relecture, et qui sont donc particulièrement chronophages… mais c’est passionnant, et on réfléchit à la possibilité de prolonger l’expérience, vers les programmes de terminales, et peut-être la philosophie ». 

En explorant ainsi les possibilités didactiques de la bande dessinée, la Boîte à Bulles poursuit son entreprise visant à « sortir du ghetto » la bande dessinée, tout en continuant à travailler sur les marges entre la fiction et la non-fiction : la bande dessinée didactique, scientifique, ou de vulgarisation, est en effet une autre des formes de cette « bande dessinée du réel » que la maison a été une des premières à mettre en valeur.

[Laurent Gerbier, septembre 2020]


[1] Dans Plates-Bandes, son essai paru en 2005 à L’Association, Jean-Christophe Menu analyse et dénonce la manière dont les « gros éditeurs » se sont empressés de récupérer et d’adapter les innovations éditoriales que les petits éditeurs indépendants avaient expérimenté à leurs risques et périls pendant les quinze années précédentes.