Publié le 25/03/2020

Présence perpétuelle et fraternité infinie

(à propos des "Poèmes pour les temps présents" de Christophe Manon)

Christophe Manon entreprend ce printemps 2020, pour et avec le Labo de Ciclic cette série inédite de poèmes en regard — en regard d'images tirés des fonds patrimoniaux de Ciclic (après travail de montage des images réalisé par As Human Pattern (Grégoire Orio & Grégoire Couvert) et en regard des sons de Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête, Le Réveil des Tropiques). 

Il en a parlé dans ce beau texte de présentation ; on y comprend les principes régissant ce travail d'échos (où chaque artiste, et chaque forme artistique, fait écho à l'autre, et littéralement dialogue avec elle) ; dès le premier poème accessible, on « capte » sensiblement ce que cet alliage permet et produit ; ce travail est aussi un marqueur, un « arrêt sur images » d'une œuvre en chemin, une étape autant qu'un nœud, où semble se refléter l'ensemble d'un travail au long cours. 

Lumières

D'emblée, dès l'entame de ce premier poème, il est question de la lumière (« Un foyer de couleurs dont les rayons se concentrent entre les fentes et la poussière. Une présence comme une disparition. »). Cet appel à la lumière est une persistance dans le travail de Christophe Manon, sa quête (corrélée souvent à une épiphanie poétique, amoureuse, sensorielle) comme sa disparition, toujours liées. Les exemples abondent, et s'il fallait n'en élire qu'un, son cycle de travail intitulé « Extrêmes et lumineux » (deux livres chez Verdier, de nombreuses formes primitives ou intermédiaires en revue ou sur le web — en notes de Pâtures de vent, comme dans chacun de ses livres, sont ainsi signalées des revues comme Pli, L'Intranquille ou La mer gelée, où furent pré-publiés des arpents du travail) affirme cette obsession dès son titre.

En ce sens, l'écriture de Christophe Manon est une mise en abyme du geste photographique et cinématographique, qui fait trace, par impressions d'ombres et de lumière, de ce qui a disparu. « Extrêmes et lumineux », ce cycle de livres (qui l'a vu basculer du poème vers une forme de récit plus long et ample), est né d'un travail avec et depuis des images d'archives, dès 2011, lors d'une résidence ici relayée : les images d'archives (personnelles, celles-là), sont alors encore visibles, qui disparaîtront dans les livres, quand le texte en aura gardé l'empreinte. Les deux titres ouvrant ce cycle, Extrêmes et lumineux puis Pâtures de Vent, parus en 2015 et 2019 chez Verdier, très différents dans leur temporalité comme dans leur découpage, ont en commun de produire de nouvelles images et résonances, appropriables par le lecteur, et ainsi rendues universelles.

Dans ces films, les images s'animent et vibrent, à rebours, à revers, a contrario parfois du texte, qui les précède ou les suit, par des détails (vestimentaires, narratifs), et ce récit se fait ode aux disparus, oratorio au présent. 

Présence des fantômes & fantômes au présent.

Au présent, oui, et encore une fois, dès le titre : ces poèmes tissés d'archives sont intitulés « Poèmes pour les temps présents », et ce n'est pas une astuce, une effet d'ironie. Ce programme est incantatoire : affirmer ce tremblement des êtres disparus à l'écran (car c'est cela qu'on se dit, parfois, souvent, au cours du film, qu'ils et elles sont morts, après avoir été ; qu'à nos yeux ils sont et pourtant ne sont plus ; et s'ils ne sont pas partis c'est leur jeunesse, filmée, qui s'en est allée), et l'affirmer au présent, c'est tenter de les faire revivre, revenir. Dire un instant de ces vies fugitivement aperçues, c'est aussi les faire nôtres, c'est notre fragilité, notre finitude, qui nous étreignent.

Un présent perpétuel, une fraternité infinie

On sait l'auteur imprégné de François Villon, en conversation à travers les siècles avec le prisonnier de Meung-sur-Loire, avec sa fraternité persistante en dépit des malheurs, des petitesses, des illusions déçues. Il en a livré une version personnelle, adaptation du Testament de Villon (paru chez Laureli/Leo Scheer), et lui-même admet aisément à quel point l'auteur du XVe siècle forme un « substrat » d'où toujours écrire : « Frères humains qui après nous vivez, N'ayez vos cœurs contre nous endurcis, Car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci (...) », l'entame de la Ballade des Pendus, ne le quitte pas une seconde – et pourrait ici encore s'ajouter en surimpression au film.


Quelque chose de tenace toujours résiste aux ressentiments mortifères, et c'est aussi ce que produit ce poème enlacé aux images et aux sons si intemporels d'Oberland : un chant du collectif des invisibles, des minuscules, dont le siècle passé a fait ses victimes (« Ce qu’il reste de leur souffle, vapeur, ombres dansant fixées sur la pellicule. Ce fut un siècle de discorde, une longue suite de désastres qui décuplaient les sentiments. »). Ces gens ont existé, ils ont vécu, vibré, aimé, ils font partie de ce que nous sommes, leurs joies, leurs drames nous constituent.

L'individu collectif

Ce collectif, dont les poèmes et proses de Christophe Manon sont faits et qu'il chante, inlassable, têtu, qu'il vécut en revues (notamment dans Mir, revue d'anticipation qu'il co-fonda à la fin des années 2000, et qui déjà convoquait des artistes et non-artistes : où l'on pouvait lire l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet, l'artiste Thomas Hirschorn, comme des poètes contemporains), il le pratique par la scène, depuis quelques années. Son chant parle avec la musique et avec ceux qui la font. Son duo avec Frederic D. Oberland, outre de produire des performances scéniques poignantes, est une conversation à formes multiples — le musicien Oberland est également un photographe de talent, ce qui a produit un livre magnifique, Jours redoutables, paru aux éditions Les Inaperçus en 2017.

L'échange entre eux est donc déjà nourri, gorgé de sens — et ce qu'il produit constitue un objet unique, dont on se réjouit de lire, voir, entendre bientôt la suite.

Guénaël Boutouillet, mars 2020