Lumière sur… l'Atelier-musée de l'imprimerie

Ciclic Centre-Val de Loire consacre son 30e dossier à un nouveau lieu de médiation autour du livre en région, l'Atelier-musée de l'imprimerie malersherbois (AMI). Ce musée hors norme, le plus grand d'Europe présente une collection unique de 150 machines rassemblées pendant plus de 20 ans. Cet espace de 5 000 m² abrite un centre de documentation, un atelier de production, des expositions, propose des ateliers pédagogiques autour des techniques anciennes et modernes de l’imprimerie... et accueille également de nombreux événements comme des spectacles, concerts, lectures, conférences, rencontres… D'ailleurs si la situation le permet, Ciclic Centre-Val de Loire y organisera le 28 avril prochain une rencontre professionnelle destinée aux éditeurs de la région. 

Sandra Émonet a visité l'AMI pour l'agence, et vous fait découvrir ici ce lieu unique, vivant, actif, réactif et interactif.

 

■ Lever l’encre vers l’Atelier-musée de l’imprimerie


par Sandra Émonet

Découvrir l'Atelier-Musée de l’imprimerie en mars 2020 permet de saisir cet établissement unique en région Centre Centre-Val de Loire à un moment charnière. Plateforme d’expérimentations et de découvertes, véritable mine de ressources, l’AMI ouvrira prochainement de nouveaux espaces prolongeant son équipement actuel. La nef de l’exposition permanente, la librairie-boutique, les espaces de pique-nique et le grand hall d’accueil seront complétés par un auditorium, une salle d’exposition temporaire et un atelier-école accueillant des formations longues. Inauguré le 28 septembre 2018 dans le Nord-Loiret, ce tout jeune musée doté de collections prestigieuses est à ce jour le plus grand musée d’Europe dédié à l’imprimerie. Ses dimensions sont en effet impressionnantes. Au moment d’écrire ces lignes, je suis encore influencée par la passion communicative, la joie du faire et le plaisir d’apprendre qui règnent dans cet atelier-musée. Pour vous faire rencontrer l’AMI, j'ai donc choisi de donner pour titres à mes paragraphes des mots issus du vocabulaire[1] de l’imprimerie. Les reconnaitrez-vous ?


Approche*


Pénétrer dans une zone industrielle pour se rendre au musée, l’idée est belle. Entrer dans une zone de commerces et d’industries pour accéder à un musée dédié à l’histoire technique et industrielle, la démarche n’en est que plus cohérente. Au sein de la zone industrielle du Malesherbois, le bâtiment géant qui abrite l’AMI se distingue à peine des entreprises, entrepôts et zones de déchargement alentours. En haut de quelques marches en pente douce, seul un totem au socle noir fait vibrer sobrement blanc, cyan, magenta et jaune translucides, couleurs de base de d’imprimerie, qui se détachent sobrement des murs de tôle gris anthracite.

Dès l’entrée un coup d’œil circulaire vous plonge dans les couleurs, les mots et les machines. Depuis le mur ponctué de post-it colorés, livre d’or évolutif et vitaminé, en passant sous les feuilles suspendues au plafond, formant une vague de couleurs vibrantes et bruissantes, jusqu’à la librairie-boutique sur notre droite. Devant nous, la nef de l’exposition permanente se devine derrière ses portes vitrées. 

Avançant vers le bureau de l’accueil, les camaïeux de blanc, gris, de terres de sienne et de noirs grisés, les surfaces rondes et les lignes, les mots comme les images enchevêtrés de l’installation de Jean-Luc Parant attirent mon attention. Rencontrer ici cet artiste, né en 1944, qui mène depuis la fin des années 60 un travail tout autant plastique que poétique n’est certainement pas un hasard. Jean-Luc Parant a inventé son propre métier, unique et original : « fabricant de boules et de textes sur les yeux » ou « imprimeur de [sa] propre matière et de [sa] propre pensée[2] ». Intitulée « L’Espace des signes » cette œuvre place résolument notre visite sous un angle multi-sensoriel et multi-dimensionnel : sens, sons, mots, matières et textures présentent des nuances infinies. 

* Espace entre deux lettres


Basculage*
 


Ouvert depuis moins de 2 ans, l’Atelier-Musée de l’Imprimerie est pourtant issu d’une longue histoire aux racines profondes. La naissance de ce musée résulte en effet d’opportunités et de rencontres sur plus de vingt années. 

 

En février 1994, il y a tout d’abord la création de l’association Artegraf (Arts et Techniques graphiques en France) par des passionnés, souvent professionnels ou anciens professionnels de l’imprimerie et des arts graphiques. Ses membres voient l’urgence d’accompagner les nouvelles mutations que connaissent leurs métiers, depuis toujours liés aux évolutions techniques et aux usages changeants des textes et des images, en préservant une mémoire vivante des gestes et des outils, des machines et des savoir-faire de l’imprimerie. Mais l’association s’est surtout constituée pour acquérir la collection privée, composée d’une centaine de presses à imprimer, de Serge Pozzoli (1915-1992). Ce passionné d’automobiles et fils d’imprimeur a, lorsqu’il dirigeait la société le Matériel moderne fondée par son père, systématiquement récupéré les anciennes machines lors de leur remplacement par du matériel neuf. Sa collection traverse ainsi près de deux siècles d’histoire, jusqu’aux milieu des années 50. L’objectif de l’association Artegraf est atteint en 1996 grâce au soutien de Jean-Paul Maury, P.D.G. du groupe Maury, qui rejoint l’association et rachète la collection à la veuve de Serge Pozzoli, évitant ainsi sa dispersion programmée. Il en fait don à l'association en vue de la création d'un musée de l'imprimerie.

Après moult rebondissements, parallèlement à l’enrichissement patient de la collection, c’est finalement par l’acquisition d’une ancienne usine, située non loin des deux usines du groupe Maury en fonctionnement dans le Loiret (à Manchecourt et à Malesherbes), que Jean-Paul Maury donne le coup d’envoi à l’émergence de ce musée privé. Il rachète l’usine Copygraph, usine de papier carbone puis d’autocopiants alors en faillite, qui offre 13.000 m² de superficie située idéalement à Malesherbes. Surnommée « cité du livre et de l’imprimerie », la ville rassemble en effet depuis les années 60 des entreprises d’édition, de reliure, de fabrication de papier, d’imprimerie et de diffusion. C’est enfin en 2015 que le projet scientifique et culturel de l’établissement entre dans sa phase de rédaction, sous la plume du muséologue Jean-Marc Providence. Il travaille avec une équipe ad-hoc d’une dizaine de professionnels pour faire émerger un atelier-musée sur mesure, dont il prend la direction en 2018, continuant d’enrichir la collection par le biais de prêts, de dépôts ou d’acquisitions. Aujourd’hui, les collections de l’AMI comptent près de mille pièces qui se découvrent au sein de 5000 m2 d’espaces muséographiques et traversent près de 600 ans d’histoire. 

* Fait de retourner le papier pour imprimer simultanément le recto et le verso avec la même forme

Caractère*


 L’AMI apparaît aujourd’hui tel un imposant vaisseau au sein duquel les visiteurs, enfants et adultes, embarquent dans la soute immense des collections permanentes pour une traversée des siècles, une découverte des continents techniques et une appréhension directe de la matérialité des mots, du poids du papier, des gestes et des sons des presses, de la trame des couleurs et de l’odeur des encres. Les presses et leur vrombissement sont autant de machines à explorer le temps. Lorsque les 45 tonnes de la presse rotative Goss, imprimant le journal d’Edimbourg jusqu’au seuil des années 2000, se met en mouvement, elle semble projeter tout le bâtiment dans une autre dimension. 

* Lettre d’imprimerie


Délié *


L’imprimerie se regarde, se sent, se vit, s’entend… Elle se raconte ici à travers des chapitres historiques articulés et des rebondissements thématiques mêlant aspects techniques, sociaux et culturels. Pour articuler ses collections, l’AMI a fait le choix d’aborder de manière transversale les trois grands domaines d’expression de l’imprimerie : la presse, l’imprimé et le livre, à travers des machines, des outils et des archives. De la reconstitution de la presse en bois de Gutenberg à la présentation de techniques toutes contemporaines de l’héliogravure[3] ou de la flexographie[4], en passant par l’offset et la photo-composition, l’AMI offre des focus éclairants sur la typographie, les imprimeurs (dont Balzac, ou les résistants Maurice Gleize et Henri Chapnik), la lithographie, la photogravure… Outre des machines exceptionnelles, nous découvrons du mobilier typographique, des presses, du matériel et des livres, des images d’archive, des imprimés et des éditions rares.

Partie plus fine d’un caractère dont l’épaisseur des fûts varie


Épreuve*


Au-delà de ses présentations interactives, accompagnées par un audioguide, l’AMI développe également une offre d’ateliers de pratique artistique sur 

réservation ou sur mesure, pour les classes ou lors des vacances scolaires. La liste déjà longue continue de se diversifier par des ateliers pérennes ou événementiels. Ici nous pouvons fabriquer et marbrer du papier, façonner et relier, calligraphier, composer un texte et l’imprimer, réaliser une linogravure, manipuler trames et couleurs pour comprendre la quadrichromie...

Par son offre très souple, les ressources et ateliers du musée pouvant faire l’objet de séjours culturels de plusieurs jours, l’AMI, qui a accueilli environ 35.000 visiteurs depuis son ouverture, est déjà très implanté dans les réseaux touristiques, culturels et industriels.

* Tirage sur papier d’une composition pour contrôle 

Grain*


Mais au-delà des publics familiaux, scolaires ou touristiques, l’AMI s’affirme également comme un espace de référence pour les professionnels et les chercheurs. En effet, sa riche documentation technique fait de l’AMI un interlocuteur privilégié de l’écosystème des industries de l’imprimerie. Il collabore d’ailleurs fréquemment avec la CCFI (Compagnie des Chefs de Fabrication de l'Imprimerie), Le SIPG (Syndicat national des fournisseurs pour les industries graphiques) ou l’UNIIC (Union Nationale des Industries de l'Impression et de la Communication). Le caractère de l’AMI, lieu érudit et polymorphe, s’affirme également dans la deuxième étape de son déploiement par l’ouverture imminente d’espaces consacrés à la recherche, à l’apprentissage sur le temps long, en formation initiale ou continue, à la médiation et au partage. L’atelier-école sera dédié aux stages et formations longues et accueillera notamment des artistes et des auteurs. Son nouvel espace consacré aux expositions temporaires sera inauguré par l’exposition « Le Temps des Vinyles », valorisant les rapports de l’imprimerie et de la musique. Enfin son auditorium de 300 places accueillera des colloques et des rassemblements professionnels, permettant à l’AMI de tisser de nouveaux liens avec les réseaux du monde du livre, des auteurs aux éditeurs, des imprimeurs aux graphistes, des élèves aux chercheurs. En effet, sa riche documentation technique fait de l’AMI un interlocuteur privilégié de l’écosystème.

* Rugosité plus ou moins importante de la surface d’un papier 

 

Main*


L’auditorium de l’AMI présente la particularité d’avoir les murs couverts de 10.000 livres. Ces livres ont été légués à l’AMI par la famille du libraire Jacques Léobold, spécialisé en livres d’art et éditions d’art, décédé en 2017. Ce libraire avait adopté un mode de rangement particulier pour ses quelques 30.000 ouvrages. Dans sa boutique, dont il disait « je n’ai pas une petite librairie, j’ai une grande librairie dans un petit espace » des monticules de livres prenaient toute la place, laissant seulement un mince espace pour circuler entre les piles d’ouvrages formant des colonnes du sol au plafond. C’est lui rendre un bel hommage que de restituer ainsi, sur les murs de l’auditorium, ce foisonnement culturel.

* Rapport entre l’épaisseur et le grammage du papier


Nerfs*


Déjà engagé dans des partenariats forts avec les bibliothèques et médiathèques du Loiret, la maison des métiers d’art de Ferrières-en-Gâtinais, l’école supérieure Estienne et des écoles techniques liées à l’imprimerie, l’AMI souhaite se positionner à l’avenir comme un facilitateur de contacts, notamment entre les auteurs, les publics et les professionnels.

Zahra Benkass et Claire Valériaud-Pougat, respectivement conservatrice et responsable de la communication, mais également, selon leurs mots, médiatrices culturelles comme tous les membres de l’équipe du musée, précisent que l’AMI, qui pratique déjà des activités de conseil (estimations et datations) en réponse aux sollicitations reçues via son site Internet, envisage la numérisation de ses collections pour les rendre accessible en ligne et développe une politique éditoriale qui devrait permettre la publication prochaine de quatre beaux livres sur l’histoire de l’imprimerie. Membre de l’Association of European Printing Museums (AEPM), du réseau des musées et collections techniques (RéMuT) et du Conseil international des musées (The International Council of Museums, ICOM), l’AMI vise également à obtenir l’appellation musée de France pour garantir l’inaliénabilité, l’imprescriptibilité et l’insaisissabilité de ses collections.

Saillies produites par les ficelles sur lesquelles on fait passer la couture reliant les cahiers ensemble


Œil*


Dans le contexte actuel de la rédaction de cet article, où tous les lieux sont fermés au public dans le Loiret jusqu’au 15 avril minimum, il est difficile de vous donner rendez-vous comme prévu à l’atelier-musée pour découvrir l’exposition Le Temps des Vinyles. Cette première grande exposition temporaire de l’AMI, initialement prévue du 2 avril au 20 décembre 2020, revient sur l’univers graphique, artistique et visuel qui a accompagné la musique des années 60/70 et début 80.

Notez dans vos agendas, la journée professionnelle du 28 avril à l’AMI avec les éditeurs proposée par Ciclic Centre-Val de Loire, dans le cadre de son expérimentation de résidence d'éditeur, pour aborder les questions de la diffusion, de la médiation et du métier d'éditeur (sous réserve de l'évolution de la situation sanitaire).

Hauteur des minuscules à l’exclusion des jambages inférieurs et supérieurs

[Sandra Émonet, mars 2020]

[1]Termes issues de l’article Vocabulaire et techniques d’imprimerie (mardi 13 octobre 2015) du blog de Sarah Fouquet, dessinatrice & graphiste freelance, enseignante dans l'option design graphique à l'école supérieure d’arts & médias de Caen/Cherbourg.

[2]Jean-Luc Parant Un éboulement poétique par les yeux réalisés par Serge Martin, avec l’amicale complicité de Jean-Luc Parant et Kristell Loquet dans Le français aujourd'hui 2003/4 (n° 143), pages 117 à 122 - https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2003-4-page-117.htm#pa4

[3]Procédé d'obtention de formes d'impression gravées en creux (procédé de la taille douce), l'héliogravure a été inventée en 1875 par Karl Klietsch. Dans l'impression en héliogravure, les creux de la planche de métal sont remplis d'encre, la surface de la planche est essuyée et l'encre restant dans les creux est déposée sur le papier. Les formes d'impression sont très généralement des cylindres cuivrés, gravés en creux chimiquement dans le procédé traditionnel et actuellement par des procédés de gravure assistés par ordinateur et faisant appel aux technologies les plus avancées (laser, ultrasons…).

[4]Procédé d'impression avec formes en relief, généralement cylindriques, utilisant des encres fluides à solvants volatils.