Publié le 19/03/2020

Une consultation

Gros plan sur des canines, mais qu'on se rassure ce ne sont pas des vraies.

Puis, vue sur d'autres blancheurs, érigées sur fond noir : blouse médicale de dos, et des barreaux.

De n'importe quelle réalité c'est ce qui ressort en premier : les barreaux qu'il y a là devant, nous privant d'y être vraiment, d'en être vraiment. Et ne pas croire surtout aux distinctions, de ce qui serait la vraie vie, de ce qui serait le spectacle. Les barreaux sont là toujours, seulement peints parfois de la même couleur que le reste, que le fond, pour qu'on les oublie. Surtout quand on est au spectacle. Dans la vraie vie on s'embarrasse moins, voyez ici : nous ne sommes pas au spectacle et la seule chose qu'on voit ce sont les barreaux.

Nous ne sommes pas au spectacle : tout à l'heure les dents n'étaient pas vraies mais ne vous y trompez pas, les vraies arrivent. Nous ne sommes pas au spectacle. Nous sommes en consultation - le mot qu'on emploie aussi quand on se rend auprès du Sphinx afin qu'il nous délivre d'une quelconque énigme. Attention : les Sphinx ne rendent pas leurs secrets de bonne grâce. Voyez celui-ci. Il rechigne. Il pourrait le prendre mal, qu'on s'obstine à lui extorquer quelque chose.

Et on comprend mieux tout à coup : ce qui fait obstacle entre soi et l'espace de représentation ce n'est pas pour nous empêcher, oh non, c'est une simple mise à distance, disposée là seulement pour notre  sécurité.

Mais que se passe t-il? Nous ne voyons presque rien, il fait noir comme dans un four, comme dans une gueule, cependant nous comprenons confusément que nous ne sommes peut-être pas du bon côté des barreaux, du côté où il ne se passe rien. Là tout près des dos s'agitent, un bâton est brandi. Il faut aller vite, ne rien céder. 

Et les barreaux on comprend encore un peu mieux à quoi ils servent. Pas tant à la mise à distance finalement, mais à arrimer fermement ce qui nous fait peur, à le neutraliser.

Du danger il y en a, il y en a du vrai, on n'est pas au spectacle. Mais on sait comment faire avec ça. Le danger on lui réduit son espace. Ensuite on le dompte, on le domestique. Pour qu'il comprenne bien qui est le maître, on lui fait des gâteries. Les dents s'en émoussent, les dents se noircissent. Et ça ce n'est pas acceptable, car le danger on en veut, on en veut pour le spectacle, bien rangé de l'autre côté des barreaux. Alors on soigne le danger, on l'améliore. On le bichonne contre son gré et pour son bien.

Ensuite tout est remis en place, tout est aiguisé. On est prêt pour le spectacle. 

 Cécile Portier