Publié le 02/03/2015

Régimes de la trace

J'ai parlé de mon travail d'écriture sur les photographies anonymes, orphelines. Je mène en ce moment un autre projet d’écriture, qui s’intéresse à quelque chose de tout à fait différent, en apparence, des photographies festonnées, couleur sépia ou noir et blanc, sur lesquelles évoluent des inconnus, des disparus. 

Ce second projet s’appelle Étant donnée.
Le point de départ du récit est simple : la découverte d’une femme nue dans un terrain vague, qui se révèle amnésique, et la promesse de pouvoir la « rhabiller » de sa vie d’avant par les données numériques qu’elle aurait laissées derrière elle.
Le titre du récit est en référence à l’œuvre célèbre de Marcel Duchamp, Étant donnés, où le spectateur est mis dans la position d’un voyeur, regardant par un trou de palissade une femme nue, allongée, dont on ne voit pas le visage mais qui tient à la main un bec de gaz pour éclairer… le plein jour. Cette figure de la femme abandonnée, observée et éclairante dans son mystère même (en ce qu’elle fait voir ce qu’on ne voit plus à force de le trouver évident) sera le personnage de cette histoire. Elle viendra jeter une autre lumière sur ces données numériques qui ne se donnent pas tant à voir mais travaillent à nous rendre chaque jour un peu plus « transparents ».

Cette fiction prendra la forme d’un site web dans lequel le lecteur naviguera comme s’il était le découvreur de cette femme, et qu’il avait à recollecter sa vie.
Car nos vies s’écrivent par traces, que nous laissons sans y penser, mais qui nous documentent et nous archivent, nous donnent aussi beaucoup à voir des autres et nous placent, alternativement, dans la position du voyeur ou dans celle de la regardée sans visage de la célèbre installation de Marcel Duchamp, Etant donnés.

Cela n’a rien à voir avec les photographies anciennes, mais cela a tout à voir.
Car dans les deux cas, on peut dire que je travaille sur des traces. D’un côté, les vestiges photographiques ou filmiques de vies disparues, d’un autre côté, les enregistrements épars de nos vies contemporaines, tels qu’ils s’effectuent quotidiennement sans que nous en ayons conscience, dessinant en pointillés nos vies en des sortes de lignes «d’insu».
Dans ce projet aussi il est question du fantasme de reconstituer une vie à partir des traces laissées. Mais dans ce cas, il ne s’agit pas de mon fantasme, il ne s’agit pas de fiction, il s’agit d’une possible ambition sous-jacente des concepteurs, des utilisateurs des dispositifs d’enregistrements de nos traces.
Travailler sur ces deux sujets en même temps est très fécond, car dans les deux cas on parle de traces, mais sous ce même vocable se cache une réalité très différente.

Il me faut revenir sur ce qui me trouble, me plait, dans cette idée de trace qui est, encore, à l’oeuvre dans l’exemple de ces photographies éparses sur lesquelles je travaille dans mon projet «Dans le viseur» , pour expliquer en quoi les traces numériques que nous laissons chaque jour me semblent différentes

La trace, dans l’acception commune (passée?) est cette tension entre ce qui reste d’un temps qui n’est plus, ce qui insiste de ce temps révolu, et ce qui, de ce qui est passé et inscrit, est voué à s'effacer. La trace est une présence, qui est le témoignage de quelque chose qui n’est plus, d’une absence. A cela, à cette indécidable présence/absence, se substitue, dans le régime de la trace numérique, la notion d’une disponibilité infinie des inscriptions qui nous concernent et nous décrivent.
La trace est aussi cette sorte d'inscription qui pose d'une manière particulière le rapport des causes aux effets, de l'auteur à sa trace. Remonter à la source a toujours été une entreprise incertaine. Dans le régime de la trace numérique, cette incertitude n’existe plus ou si peu, les traces se remontent avec infaillibilité, jusqu’à des adresses, se recoupent. La trace était par définition ce qui pouvait se brouiller, elle devient l’élément clé de la traçabilité, ce régime d’écriture où le doute n’existe pas. Ce qui nous est refusé, dans cette nouvelle définition de la trace, c’est la possibilité d'inventer d'autres causes.

La trace est, était, ce qui vibre en permanence - comme une corde tendue entre deux pôles. Et c’est cette vibration (tension, ambivalence), qui est aujourd’hui circonvenue dans l’organisation de nos traces en données numériques. Se met en place une doctrine policière ou marketing  de la trace, produisant des dispositifs visant à l'assignation des intentions, à la réduction des incertitudes - quand la trace, justement, était une figuration de l'incertitude.

J'écris pour réintroduire de l'incertitude dans nos traces.

 

Cécile Portier