Publié le 03/01/2017

Récit(s) des mille lectures d'hiver #7 - Captif / Captivé

Suite de l'épopée millelecturesque ponctuée des [paroles originales des lecteurs].

Comment a été annoncée ma venue ? Vient-on tout juste de les prévenir ? La documentaliste soupire en consultant sa montre. Un rictus et le tambour des pas dans le couloir, la porte ouverte par laquelle s’engouffrent des mines dubitatives. Je me retiens de ne pas forcer mon sourire. [Le CPE a envoyé à chacun un carton d’invitation à leur nom, une démarche qui a permis à chacun de se sentir pris en compte et concerné individuellement... je crois.]

Il faut du temps pour s’installer, ils le prennent. Le professeur diligente et dynamise. Ça soupire, ça râle. Malgré moi, le sourire est là, il n’est pas forcé. Je repense à tout ce qu’on met en œuvre, adolescent, pour ne pas répondre aux attentes des adultes. Deux groupes se forment sous nos yeux. [Le premier s’installe en fond de salle, on peut imaginer qu’il va s’ennuyer pendant toute la lecture. Le deuxième groupe est aux premiers rangs, leur écoute sera sans doute bien meilleure.] Je me rappelle ma voix de lycéenne. Dans ma tête, je l’entends me dire qu’après tout, je n’en sais rien.

Les questions, ça mitraille. Je suis en première ligne. Je n’évite aucune balle. Mais je ne réponds pas à tout. Je les laisse avec ce qui leur paraît être du vide et du néant, sans savoir qu’il s’agit de curiosité. Et c’est quel livre ? Et ça raconte quoi ? Et combien de temps ça dure ? [Je sens les élèves inquiets. Comme s’ils n’étaient pas habitués à écouter. Quand je leur dis que la lecture dure une heure, il y a beaucoup de soupirs.] Et puis le visage d’autres soudain s’illuminent, leur regard est déjà habité. Ceux-là sont déjà en train de jouer avec leur faim, l’anticipation. Je pourrais imaginer qu’ils mastiquent déjà des mots. [Certainement que pour eux, quelque chose de la littérature se comprend en l’entendant.]

Je perçois malgré tout que cela peut clocher. Je décèle quand ils trébuchent sur un mot, quand une image les met KO, quand une tournure, une idée, les distance en quelques secondes. Et je ne veux pas les perdre. [Je voyais le visage de certains qui cherchaient à comprendre, de ceux qui n’arrivaient pas à s’accrocher. J’ai décidé de faire une pause tous les quarts d’heure. Leur permettre de bouger, dire ce qu’ils ne comprenaient pas ou au contraire ce qu’ils avaient compris.] Un temps suspendu rien que pour eux, les langues s’assouplissent, cette gymnastique détend également l’écoute en chahutant leur cerveau. Je les sens s’éveiller, [ils réagissent, participent de leurs regards. Le bonheur ! Cette lecture est à la fois, pour certains, un espace de divertissement véritable, où ils se font plaisir et un moyen de mettre en pratique leurs études]Pour d’autres, je perçois l’effarement et la profondeur de l’ennui. Ils n’ont pas, comme moi, la compagnie d’un texte pour se soutenir et fuient mon regard quand je relève la tête.

 

Je balaie les visages des yeux. Entre mes mains, le livre clos. Certains affichent un regard provocateur ou bâillent ostensiblement. Moi aussi, j’ai envie de leur dire. Moi aussi, vous savez, rien que pour énerver les adultes, j’aurais caché que quelque chose venait de se passer. Pas question de montrer qu’une aiguille est restée fichée, qu’elle va distiller lentement un goût. Puis ça se met à pétarader. [Les réactions sont spontanées, tout de suite sensibles. Mais une grande pudeur reste de mise entre eux. On ne se risque pas à dire quelque chose de très personnel devant la classe.]

 

J’aime quand soudain, on ne parle pas de livre avec eux, mais d’eux et du livre plus généralement. Qu’une lecture devient la lecture. Que la porte n’a pas été entrouverte que sur une seule histoire mais sur tout un monde. [Une dit avoir été dégoûtée parce qu’elle n’a lu au lycée que des livres qu’elle n’aimait pas. Un autre qu’il adorait lire, qu’il y avait un livre formidable, un livre dont il voulait absolument trouver la suite, en vain, il n’a pas lu depuis. Une autre que quand elle lit, elle ne met pas le ton et ne sait pas lire la ponctuation.] J’ai le sentiment subitement de leur donner des clés, de leur apprendre à faire leurs gammes, de leur prêter quelques outils ou instruments et ils me confient leur peur de les manipuler.

J’ai répondu :

– Et peut-être de le choisir ?

 Nous avons échangé un sourire. Il a pris une plaquette pour en parler à ses parents. [Je repars sans vraiment savoir ce qui leur restera de ce moment.] [Je me demande si leur imagination est un espace caché qu’ils ne montreraient à personne ou si ce mot a encore une signification pour eux.]

Cette parution (et les suivantes) s’inspire directement des carnets de route des lecteurs-comédiens des Mille lectures d’hiver. Leurs contributions figurent en italiques. Pour la richesse de leurs récits, remerciements à G. Agnez, C. Alazard, N. Bauchet, C. Bayle, E. Beauvais, B. Bianchin, M. Blondeau, A. Bonnet, C. Bourgois, C. Cauchi, P. Chatiron, J.-C. Cochard, C. Combes, J.-P. Davernon, B. de Saint-Riquier, A.-L. de Segogne, C. de Vial, T. Debuyser, L. Desprein, I. Destombes, M. Duchemin, F. Dufour, F. Forêt, M. Fouassier, B. Giros, S. Godefroy, C. Gosselin, R. Graille, S. Haxaire, G. Hervier, C. Hurbault, N. Kiniecik, M. Kott, C. Larrigaldie, L. Lemaire, S. Leveillard, B. Marchand, M. Maret, A. Marneur, D. Marty, F. Mas, T. Piffault, A.-E. Prin, G. F. Schwitthal, A. Sterne, J.-P. Thiercelin, F. Tixier, E. Trégnier, E. Truchard, G. Vanoudenhoven, C. Vuillez, ainsi qu’à tous les accueillants et leurs invités.