Publié le 09/03/2016

Récit(s) des mille lectures d'hiver #6 - Le lisant et l'écoutant

Suite de l'épopée millelecturesque ponctuée des [paroles originales des lecteurs].

JE LIS

IL SE PASSE QUELQUE CHOSE

Dans le lieu peu à peu muet,
mon corps résonne de sa propre musique.
Ma respiration
Les battements de mon cœur
Jusqu’aux échos creux de mon ventre
L’acoustique de chair
Pas même un silence 

 [un oiseau en cage installé dans une pièce voisine ne cesse de chanter ou de pleurer]
Des visages dans l’ombre, quelques toussotements,
l’hôte s’assure que chacun est bien installé
de quelques regards circulaires.
Un homme entre par mégarde dans l’espace dédié de la bibliothèque
lieu consacré

Comme un élan pris des deux poumons
[Oser.
Oser la poésie, oser le verbe,
ne pas se laisser envahir par la timidité,
servir
laisser passer le texte
maintenant familier, complexe.]
 

Membres immobiles, visages inexpressifs.
Qui ne souhaite pas attirer l’attention ?

La mienne ?

puis çà et là,
quelques minutes passées,
des gestes s’amorcent, s’installent avec confiance, 

(je vois)
[une dame caresse ses chiens

pendant que le livre parle
de la belle relation des héros et de leurs animaux] 

[une jeune femme dessine et me montre,

lisant sous ses traits de crayons.]

Ce texte, je le connais,
je l’ai choisi et découpé,
je l’ai chronométré,
jalonné de mes inspirations et pauses,
il s’est imprimé dans ma voix
[j’oublie de me « regarder » lire... je suis présente et c’est tout]
au même niveau,
à l’endroit du vide habité de mots
qui se transforment en histoire
qui tricotent un autre lieu, un autre temps,
un autre « nous »          

un autre « vous »
[je les vois tour à tour riants,
consternés,
émus,
enthousiasmés
comme des enfants.]

La voix
vaste conscience de ma voix
acuité de mes ajustements
Comme si j’étais capable d’en régler les attributs
sur une table de mixage
[Peu à peu, je m’aperçois combien porter
À voix haute
Un texte à la première personne
Crée

Une écoute empathique
Proche de l’attention mimétique
qui existe au théâtre
L’AUDITEUR EST CONCERNÉ.]

hum hum
un craquement de chaise
ou de genou

 ne pas chercher d’appui des yeux

 [une dame m’écoutait lire
avec un grand sourire,
je crois qu’elle marchait dans la forêt avec le héros du livre.]

Dans ma bouche, les consonnes craquent comme des brindilles sous ses pas
Ça siffle comme des balles
Tir nourri sur le public
Sur mes lèvres,
la police Garamond
prend une note singulière
Seule avec mes signes
[Là,
Flottante sur ma chaise au milieu de l’élégance,
Mais le livre est ma seule perche
Le livre sera le pont entre

eux
et

moi.] 

Hum hum encore
Gêne ou ennui
Gorge prise par l’émotion

Peu importe

On se mouche
On expire
Quelqu’un ronfle doucement
[Ces gens profitent du moment et ne sont pas policés.

C’est bien.]

Tout le monde est encore là ?
Coup d’œil par-dessus l’épaule
Compter les randonneurs
Premier de cordée
Les syllabes roulent comme des cailloux ronds
dans ma bouche
J’ai chaud et j’avance
je ralentis et je bois
Un moment,
je lève les yeux

Taches couleur chair face à moi
et autant de lunes rousses

J’en perdrai en route
[Quoique je fasse, je m’impose,
il est illusoire de croire s’effacer.
Je suis en première ligne.
Le texte me précède pourtant,
il me devance,
va hors de moi et s’infiltre,
s’étale,
s’impose à son tour.
Dès que je l’ai dit,                                       il m’échappe

son chemin va plus loin

vers l’autre
qui reçoit ou s’en écarte.]

Ce ne sont pas des mains qui se lèvent
mais c’est tout comme
une poitrine s’emplit d’un long soupir contenté
une tête secouée
un doigt tire une ride
punaise une moue
[un vieux monsieur qui prend des notes pendant que je lis
pour « s’imprégner de la bonne manière de raconter
des choses personnelles.]

 

[« On entend votre âme quand vous lisez. »]


En vous remerciant de votre attention.

Cette parution (et les suivantes) s’inspire directement des carnets de route des lecteurs-comédiens des Mille lectures d’hiver. Leurs contributions figurent en italiques. Pour la richesse de leurs récits, remerciements à G. Agnez, C. Alazard, N. Bauchet, C. Bayle, E. Beauvais, B. Bianchin, M. Blondeau, A. Bonnet, C. Bourgois, C. Cauchi, P. Chatiron, J.-C. Cochard, C. Combes, J.-P. Davernon, B. de Saint-Riquier, A.-L. de Segogne, C. de Vial, T. Debuyser, L. Desprein, I. Destombes, M. Duchemin, F. Dufour, F. Forêt, M. Fouassier, B. Giros, S. Godefroy, C. Gosselin, R. Graille, S. Haxaire, G. Hervier, C. Hurbault, N. Kiniecik, M. Kott, C. Larrigaldie, L. Lemaire, S. Leveillard, B. Marchand, M. Maret, A. Marneur, D. Marty, F. Mas, T. Piffault, A.-E. Prin, G. F. Schwitthal, A. Sterne, J.-P. Thiercelin, F. Tixier, E. Trégnier, E. Truchard, G. Vanoudenhoven, C. Vuillez, ainsi qu’à tous les accueillants et leurs invités.