Publié le 19/03/2020

À rebours

(Autoportrait)

Tout d'abord poser la caméra, puis poser  le bonhomme. L'installer dans une sorte de quiétude bourgeoise et lettrée, lui donner ses attributs sociaux : fauteuil confortable, bureau, livre, pipe. Plus une lumière douce : le silence feutré mis en image.
Tout y est, tout est lisse, on est prêt à s'ennuyer.
Puis surgit du personnage ainsi campé  une première manigance de mise en défaut : ce soin  pour cacher la nudité du crâne, au moyen de subterfuges qui ont cette particularité de faire apparaître encore plus,  de magnifier, presque, ce qui est caché, désigné comme faiblesse.
Qu'on m'imagine au réveil, moustache suspecte et longue mèche féminine pendant d'un seul coté... Et le travail pour la lisser, la ramener sur le devant du crâne comme font les jeunes filles autrichiennes avec leurs tresses. Une couronne moins glorieuse que lauriers, plus douce qu'épines.
Une couronne à vrai dire non, une auréole peut-être, plus sûrement une bobine à remonter  le temps, jusqu'à l'époque où la tête était plantée drue, ne laissait pas s'échapper ainsi des idées farfelues, notamment celle de s'exposer, notamment celle de se dissimuler.
La tête ainsi coiffée se penche sur un livre, et les pages tournées trop vite pour être lues provoqueront comme un vertige. Mais ce n'est pas de vitesse. Je suis calme et sûr de moi, ici je sais ce que je fais. C'est vous qui ne saurez pas, qui mettrez longtemps à comprendre que désormais le temps m'appartient, et que, petit démiurge, je n'ai besoin de personne à implorer d'un "Soyez sympa, rembobinez".
Calmement je défais mes lectures, je défais tout le sens des choses. Et, dans la lumière qui m'obéit, j'aspire le monde.
Mais non je ne me prends pas au sérieux. Car finalement, que vous ai-je démontré? Qu'il n'y a pas de feu sans fumée. Au final, tout revient à la blague. 
[Cécile Portier]