Publié le 19/03/2020

Ravaudeuse

Elle est surprise. De ces surprises dont on se doute bien qu’elles vont arriver.
Elle voudrait se cacher, s’échapper. Elle a par réflexe ce mouvement panique de cacher son visage dans ses mains, comme si ça pouvait suffire à neutraliser ce qui l’a débusquée. Les enfants font cela, elle le fait comme les enfants, elle le fait sans y croire. On voit bien qu’elle est ravie. Elle sourit, charmeuse et charmée, un peu génée, sa pudeur on dirait que c’est juste pour donner envie de s’approcher plus. Alors en trois prises on recommence, on s’essaie au travelling, on lui tourne autour, d’abord de très haut, puis en perdant de l’altitude tout en la contournant (ainsi les avions abordent les villes où ils doivent atterrir).
On la laisse progressivement s’habituer, s’apprivoiser. Mais derechef le nez et l’aiguille piquent sur l’ouvrage. C’est qu’elle a du travail.
Du travail ? Quel travail ? On dirait qu’elle fait ça comme elle respire.
Habits d’ouvrière, gestes de bohémienne.
Elle a de la pudeur mais pas de fierté. Elle est posée là n'importe où, assise à même le sol, dans la poussière, dans le vent, comme si c'était chez elle, comme s'il y avait urgence.
Quel travail elle fait on s’en fout, du moment que ce soit un prétexte à la prendre de haut, à lui tourner autour (ainsi les reporters safari documentent la vie des animaux sauvages, sans chercher à y rien comprendre).
Mais quand même : quel travail ? Peut-être pas un de ceux que l’on fait de bout en bout, et dont on peut s’estimer légitime propriétaire. La paternité de l’oeuvre, on lui en parlerait, ça la ferait rire de son beau rire de Zorah la Rousse, parce qu’elle n’y comprendrait rien. Et la maternité, elle est trop jeune pour savoir.
Mais du travail, quand même. Peut-être une commande. Payée à la pièce, à l’heure, payée peut-être de la satisfaction d’avoir fini quelque chose, même si juste derrière une autre tâche arrive.
Qui sera juge, qui dira si oui ou non c’est de la belle ouvrage ?
Ce qui est sûr : ce qu'elle coud c'est du solide, c'est de l'utile. Ce n'est pas de la dentelle pour les vierges à marier, ce n'est pas pour faire beau. C'est juste parce qu'on en a besoin (parce qu’elle en a besoin). Parce qu’il y a toujours quelque chose à réparer.
Qu'est-ce qu'elle fabrique ? Elle trame quelque chose. Quelque chose pour marcher dessus, faire un sol doux aux pieds, sinon stable.

Cécile Portier

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J'aime, parmi tous, ces rush très courts, qui partent si vite de l'écran et restent si longtemps au fond de l'oeil, dans une rémanence inversement proportionnelle à leur insignifiance supposée. Cette couseuse tient moins de Pénélope que peut-être d'Arachnée, celle qui défia Athéna en prétendant, elle qui n'était rien, être la meilleure tisseuse du monde, et que la déesse finit par transformer en tisseuse à huit pattes. Comme l'araignée, elle partage le goût, la nécessité du secret, et une certaine tendance à la précipitation quand par mégarde elle se retrouve en pleine lumière. Elle n'est pas animal à se donner en spectacle.

Ceci posé, cette question du spectacle : si vous passez par le festival d'Avignon, il se trouve que j'y propose un projet un peu atypique. Il s'agit d'une performance - installation que je propose avec un collectif d'artistes, à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon, tous les jours à 14H, jusqu'au 15 juillet. Cette performance, Etant donnée, prend comme point de départ l'oeuvre de Marcel Duchamp Etant donnés, et comme prétexte la fable d'une femme retrouvée nue et amnésique dont on chercherait à retrouver l'identité et la vie passée (j'en ai parlé ici), pour proposer une interrogation poétique sur nos traces numériques, et le type d'écriture invasif qu'elles apposent sur nos vies. Le texte est scénarisé et lues par deux femmes, Juliette Mezenc et moi-même. Nous sommes toutes deux auteurs, j'ai conçu et écrit le texte, puis proposé à d'autres artistes, dont notamment Stéphane Gantelet qui est "sur scène" avec nous, de venir travailler en écho à cette histoire.

En septembre, je retrouverai avec plaisir les trésors des films de la base Mémoire et cet espace d'écriture, pour continuer d'explorer ce que ces traces de film disent de nos vies, de mon rapport à l'écriture, aussi.

D'ici là, que l'été vous soit doux.