Publié le 02/03/2015

Quel fil pour recoudre des passés disloqués ?

vrac de visages dans un bac

Un de mes projets d’écriture actuel s’appelle Dans le Viseur. Je le mène sur mon blog depuis le mois de septembre 2012. Ce projet s’intéresse à des images dites anonymes, orphelines. De ces photographies je ne connais rien. Elles me sont étrangères, absolument. Je les ai trouvées dans un bac, une sorte de brocante de visages égarés, un marché seconde main de la photo de famille. Un euro la photo, au choix. Et j'ai choisi. Puis j’ai écrit sur ces images.

La faiblesse des indices

Ce qu'on a à dire de ces images trouvées s'enracine dans très peu de contexte. Bien sûr il y a parfois quelques indices. Au dos de la photo, une mention manuscrite, un lieu, une date, rarement plus. Des vêtements, des coiffures, des postures, qui signent une époque, ou un milieu.

Communiante
Je suis tombée par exemple avec émotion sur ce tampon derrière une image banale de communiante, indiquant Stalag Geprüft.

tampon indiquant Stalag Geprüft

Juste un peu d’encre sur le papier, et la banale photographie de communiante devenait autre chose, une remontée d’histoire, le témoignage d’une famille séparée par la guerre. J’ai tenté de rendre compte de cela, mais que sais-je réellement de cette petite jeune fille en blanc, que sais-je du prisonnier qui a sans doute reçu cette photographie ? Rien, que ce que j’ai bien pu inventer.

La nécessité de la fiction

Il y a quelques indices, mais il y a surtout l'immensité du hors-champ, à réinvestir entièrement.
Ces photographies sont les squames d'une peau depuis longtemps disparue. Les traces d'une mue. Avec ça, comment refaire un épiderme ? Avec ces si faibles documents, quoi rendre de la vie qui les a produits ? Il y a si peu à en déduire.
Depuis ces documents, j'ai bien vu que la seule continuité possible (en tout cas la seule possible pour moi) c'était justement la fiction.

Je dois m’arrêter un moment sur cette question de la fiction. Pour moi la fiction ce n'est pas forcément une histoire, un récit, dans lequel vouloir insérer à toute force la photographie, comme pour lui redonner une place, à partir de laquelle elle soit crédible, elle soit lisible. Une vie, une vie vécue, on ne la vit pas comme un roman. Une vie vécue est rarement crédible, jamais lisible.
Bien sûr on peut toujours remplir. Mettre des mots sur ces bribes de vie, pour les rendre présentables, comme on appose de la cire molle au visage des morts accidentés. Mais une peau vivante n'est pas un plâtre. Et il y a toujours quelqu'un pour témoigner qu'un visage de mort ainsi refait fut infidèle au vivant.
La seule continuité possible pour ces photographies sans propriétaire, je voyais bien que c'était la fiction, mais pas forcément le récit. Quelque chose plutôt, de l'ordre du dialogue, de la poésie. Quelque chose où l'on est plus impliqué.

La fiction comme implication

Il ne me semblait pas possible de rendre justice de ces photographies en en faisant des récits à la troisième personne. Dans la nature, dans le réel, si vraiment on veut se laisser à y croire, on peut faire comme s'il y avait ce Dieu capable de décrire tel et tel, à la troisième personne, en sachant tout de ses faits, gestes et pensées. On peut faire cela, même si ça fait longtemps  qu’en littérature on hésite à le faire. Dans ce petit monde clos et cadré de la photographie, on le voit bien qu'il n'y a pas de place pour ce regard là, pour cette instance là. Il n'y jamais assez de ciel, et parfois même, il n'y en a pas du tout. Le ciel surplombe tout et n'est concerné par rien, le ciel ne choisit pas. J'avais choisi ces photographies, justement parce qu'elles me touchaient. Je n'allais pas écrire dessus, comme si j'étais le ciel. Je ne pouvais pas écrire vraiment dedans, ce n'était pas ma vie. Je pouvais seulement tenter d'écrire devant.


Inventer les trésors

Cette continuité de ces photographies à la vie, cette fiction, je voulais l'inventer, mais comme on dit en archéologie qu’on invente un trésor, en le redécouvrant. Le trésor préexiste toujours à son invention. Il est là, enfoui, comme disparu, on ne le voit pas, et c'est souvent en adoptant pour un court instant la posture de celui qui l'a cachée qu'on le retrouve. J’ai voulu faire pareil avec ces photographies. Prendre la place de celui qui a mis son oeil dans le viseur, redevenir leur photographe, pour mieux les inventer.

Celui qui a caché un trésor : il n'avait pas toujours conscience de son acte, du fait qu'il soustrayait au monde quelque chose. Mais c'est son acte qui a constitué les choses en trésor. Son acte, c'était seulement un regard, sa fixation. Le déclic de l'appareil photo. Quand nous regardons ces images, il arrive que nous fassions coïncider, pour un court instant, notre propre regard avec celui qui a regardé et fixé cette scène pour la première fois. Et c'est cela, la continuité, le trésor à inventer.
C'est le seul fil, il n'y a pas de mystère, entre ces inconnus, la plupart disparus, et nous. C'est que nous les regardons, et que faisant cela nous sentons que nous avons à voir avec eux, et que leur vie nous regarde. Simplement la plupart du temps nous faisons cela comme de l'extérieur, protégés de leur vie, croyons-nous, par le fait qu'elle est enfermée désormais dans un cadre, souvent festonné, et qu'elle en est réduite à la platitude. Leur cadre de vie c'est désormais cette photographie, comme une cage vitrée, et nous devant.

Etre devant, être dedans


Sauf qu'il y a eu un avant, ou celui qui était devant était aussi dedans. Et le trésor à réinventer par la fiction, entendue comme dialogue, comme poésie, plutôt que comme récit, c'est ce moment là, ce regard là qui est à la fois devant et dedans.
La fiction c'est refaire l'acte qui constitue le trésor, l'enfouit et le révèle. C'est prendre la place de celui qui a vécu la scène et qui pourtant s'en est absenté, en la photographiant.

Trois chaises, l'une vide, un enfant qui joue au sable en premier plan
Parfois ce geste de retrait du photographe de la scène vécue est très perceptible : dans le cadre de la photographie on voit la place qu'il occupait juste avant. On l'entend presque penser, depuis cette place qu'il n'occupe plus, on l'entend se dire que ce moment est une scène et qu'il lui faut fixer cela. Toute l'image vibre de ce désir là, et du trajet qu'il a fait, depuis la scène elle-même à l'endroit de la contemplation. Dans d'autres images c'est l'inverse, on voit très bien que ce qui préexistait à son intervention c'était un paysage, un monument, quelque chose qu'il n'était pas seul à regarder, et dont il a voulu se rendre propriétaire en quelque sorte, en y mettant devant sa femme, ses enfants, ses amis.

Une femme pose devant une muraille, plus loin la mer

Voilà en quoi consiste mon travail d’écriture dans ce projet. Mettre mon œil dans le même viseur qu’un inconnu, et m'impliquer dans ce qu'il a regardé ainsi, avec la même intensité, le même esprit de traîtrise aussi, qui préside à toute captation.
Il n'y a donc qu'un seul personnage dans toutes ces histoires, toutes ces photographies mises en mot. Ce personnage, c'est celui qui a pris chacune de ces photographies. Ce personnage s'exprime à la première personne. Ce personnage qui dit je, c'est le regard absent de tous ces photographes anonymes. Ce regard je l’ai réinvesti, usurpé, avec la plus grande sincérité possible.
Alors, quel fil pour recoudre des passés disloqués ? Du fil blanc, oui. Mais ce qui arrive quand ainsi on se met à coudre une fiction, c’est que le fil blanc nous attache, fort, à toutes ces personnes disparues. Et qu’ainsi le passé nous revient, pas très documenté c’est vrai, mais vécu depuis notre présent. Et c’est ainsi qu’il nous parle, qu’il nous regarde.

 

Pour la résidence que me propose CICLIC, je vais me confronter à d’autres «documents» épars, comme détachés, mais différents. Des films. Ceux que l’agence numérise et propose au public dans un très beau projet de constitution d’un patrimoine des vies quotidiennes, telles qu’elles se sont données à voir dans des films, souvent amateurs, promis à la disparition sans une telle opération. Ces films sont bien différents des photographies anonymes à partir desquelles j’ai écrit pour l’instant. Tout d’abord ils sont  numérisés, classés en bases de données, et de ce fait même n’ont déjà plus tout à fait le même statut. Le geste qui les a produit est aussi très différent bien sûr. Celui qui filme n’est pas dans le même rapport à ce qu’il capte que celui qui photographie, c’est une évidence. Celui qui photographie épingle un papillon, celui qui filme lui offre un filet, bien étroit sans doute pour une vie vaste, mais enfin, le mouvement est là. Et puis, il y a également la question de la propriété, du rattachement à la source des documents. Les photographies sur lesquelles je travaillais étaient comme perdues par rapport à leur origine, ce qui n’est pas le cas dans les films que conserve CICLIC.
Je verrais donc, ainsi, ce qui change dans mon écriture, parallèlement à ce qui change dans les traces auxquelles elle se confronte.


Cécile Portier