Publié le 01/09/2017

"Poète poisson" de Charles Pennequin

Charles Pennequin, accueilli depuis mai 2016 au sein de l'atelier typographique des mille univers, partage son temps entre rencontres publiques et créations littéraires. Voici un texte écrit durant sa résidence, et paru dans la nouvelle revue de poésie Bébé, dirigée par Nadine Agostini et François Bladier. 

Nous ne sommes pas les bienvenus. Dès la première cellule nous l’avons su. Dès la première feuille, la toute première racine, la toute nouvelle nageoire ou le premier pied, le vivant a su qu’il n’était pas le bienvenu. Nous sommes de la race des énervés, des entêtés, nous n’avons rien de zen dans les gènes. Nous sommes sans gêne, d’ailleurs, et nous nous incrustons. Le vivant s’incruste pour mieux résister et le poète est très certainement le descendant du premier poisson énervé qui a voulu en découdre avec les eaux, qui a attaqué la rive, qui a sauté à pieds joints sur les roches et les plantes, qui a fui les océans pour la terre, qui en a eu sa claque de la terre et est monté dans les arbres puis a fini par s’échapper dans les steppes. Nous sommes les descendants d’une tripotée d’irréductibles vivants violents. D’ailleurs, la violence est la nature même de la création. Il y a la création positive et création négative et ça marche tout le temps de concert. Faire de la religion, racler le fond des mers, empuantir l’air, noircir les océans, tuer et violer en masse, faire la guerre, tout ça vient comme des poussées négatives et on ne semble pas faire autrement que se coltiner ce genre de création, tandis que la poésie, c’est la destruction toujours renouvelée et il y a certainement toujours eu un poète pour indiquer la route. Il y a un poète dans chaque moment de l’évolution. Il y a toujours de la poésie pour se redresser, perdre ses nageoires, gonfler ses poumons, sauter dans l’air. Il y a toujours eu du chant et de la poésie pour lutter contre la pesanteur. Tout est pesant. L’homme le sait, ou ce qui s’y rattache, cette tribu qui intrigue tant l’anthropologue. Et là, il y a encore un saut à effectuer, un saut de plus, un étage à monter dare-dare dans l’évolution : il faut manger nos déchets. Tous les déchets. Il ne faut plus manger nos cousins éloignés les animaux ni les autres cousins éloignés les plantes. Il faut se nourrir de nos déchets radioactifs, comme le font certaines mousses de certains organismes vivants dits extrêmophiles. Il faut devenir des poètes extrêmophiles.

le poète est très certainement le descendant du premier poisson énervé

Il faut donc d’abord devenir tous poètes, puis ensuite faire le grand bond en avant, comme disait Mao. Mao écrivait de la poésie, mais il était extrêmophile pour les autres. Il ne faut plus boire de l’eau ni respirer de l’air, mais vivre sous les roches, dans la terre, comme les bactéries. Il faut penser la vie comme ceux qui sont depuis bien avant nous dans des volcans ou les lacs salés. Ces organismes nous ont devancés, il faut que ça cesse. Ils nous ont battus à plate couture à chaque saut civilisationnel. Ils nous ont mis la pâtée en inventant des tas de choses, comme le fait de ne pas se manger entre eux. Comme le fait de ne pas respirer. De pas s’emplir les poumons d’air infesté de virus. Maintenant nous respirons dans la pollution, la belle affaire ! Nous en souffrons, alors qu’il faudrait positiver et manger notre pollution. Puisque nous polluons, autant en profiter et fabriquer de la pollution pour vivre dedans pleinement. Pour être pleinement satisfait. Pour être pleinement pollués et satisfaits. Vers un bonheur plus pollué. Ce serait le titre de la première chanson du poète bondissant. Vers plus d’autonomie radioactive ! En avant les animaux, les plantes ! Debout les bactéries et tous les êtres vivants ! Nous ne sommes pas les bienvenus. Vous non plus ! Arrêtons de boire de l’eau, de respirer. Arrêtons de nous manger les uns les autres et écrivons des poèmes. Pas n’importe quels poèmes. Pas des poèmes comme ci ou comme ça, avec un air de pas y prétendre, un air de ne pas y toucher. Car ça ne nous correspondrait pas. Car au final, nous n’écrivons pas de poèmes, ou tout au moins ne donnons pas ce nom à ce qui s’inscrit, car il s’inscrira quelque chose on en est sûr, tout au moins une traduction de ce qui passe. Une passade. C’est déjà mieux d’appeler ça une passade qu’un poème. C’est comme un hoquet. Le poète attend que ça cesse en buvant un grand verre d’eau minérale. C’est de toute façon quelque chose du vivant qu’on devra tordre dans un texte ou dans autre chose, qui serait un énervement ou un rire, une chute... Finalement nous pourrions appeler ça une manière de faire danser. Il s’y chante une explication avec quelque chose du réel, une manière de digérer puis de verbigérer ça, ou gerbigérer, en tout cas une façon d’éructer ça, de gesticuler ça, de lui faire prendre l’air.

il faudrait positiver et manger notre pollution

En fait, nous voulons apprendre à respirer autrement. Comment aussi nous pourrions dire ce qu’on pense dans l’instant. Et c’est l’instant qui pense, tous les instants sont des boules en formation de pensée. Et ce n’est pas nous qui le pensons. Nous sommes plutôt des réfractaires à la pensée, seulement ce qui nous a attirés c’est une certaine couleur, un certain accent dans cette pensée, c’est tout. Sinon nous sommes allergiques à tout ce qui se trafique dans la pensée, car la pensée est quelque chose de bien mais pas pour tout le monde et nous ne sommes pas pour le singulier mais pour l’indistinct, nous sommes pour la foule qui fonce sur nous tête baissée et qui pense pas. Seulement même une foule ça pense, même les malades dans cette foule, et dans la foule : une multitude de maboules. Tous maboules à penser. La pensée est une sorte de ténia, il rentre en nous et n’en sort plus. La pensée est un être vivant tel un ténia, ou comme une bactérie, un parasite. Les penseurs sont ceux qui sont le moins allergiques à la pensée, mais le reste de la population humaine doit se faire porter pale face à la philosophie, sinon elle chope un mal incurable. C’est pour ça qu’en poésie il va falloir arrêter de faire l’idiot en se prenant pour un penseur, car sinon ça voudra dire qu’on est au dernier stade de la maladie. La pensée rend idiot. Et au départ c’est bien l’idiotie. Ce sont les idiots qui ont les plus belles idées. L’idiotie tient du génie. L’idiot c’est Jésus incarné. Les idiots ce sont ceux qui ont porté leur siècle, ce sont les idiots qui ont fait rouler le siècle dans les âges. Ce sont les idiots qui crient les premiers et leur premier cri est idiot, il paraît pathétique, il semble à tous leurs contemporains comme quelque chose de limité. C’est parce qu’on a honte pour lui. On ne voudrait pas être à la place du poète qui a crié le premier son idiotie à la face du temps. On fait alors cohorte derrière les vieux cris qui sont devenus des dictons. Les poètes sont des sentinelles du dicton poétique. C’est lourd. Les poètes sont vraiment trop pesants. Je ne suis plus tant que ça antiphilosophe, car j’ai passé un cap : je suis anti-poète. Les poètes sont des individus. Ils portent trop la trace de l’individu et de sa ruine. Ils mettent, certes, beaucoup d’individualisme, c’est-à-dire de vide et dualité en eux-mêmes, mais hormis la poésie où ils aiment se promener après une bonne douche bien chaude, hormis ça (car ils aiment la 32 propreté poétique, ils aiment la probité aussi, ils sont immanquablement tendus vers la probité, et puis ils font trop de courbettes. Tous les poètes sont courbés, c’est-à-dire qu’ils épousent les angles des murs, ils sont vassaux de leur poétique, de leur histoire, même moderniste, ils aiment prêcher, ils font des sermons, même les plus aventureux sont de fins sermonneurs, c’est les pires même, ils aiment à rappeler que tout cela ne vient pas de rien pour poétiser la vie, ça ne vient pas d’une lubie d’hurluberlu de poète et d’ailleurs, ils se font acteurs de tout ce qui s’est joué dans la poésie, ils prêtent modestement leur corps, leur voix à l’histoire, la Grande, celle des poètes ! Ils aiment à interpréter ce qui n’a plus cours et même si c’est ultra novateur on dirait qu’ils lorgnent toujours vers le siècle précédent. Ils ont trop de respect pour les avant-gardes pour en fonder une. Tous les musées ont gagné et tous les jours un poète de sous-préfecture a la chance de faire figurer ses gribouillis sous les dessins d’Henri Michaux.)

L’idiotie tient du génie

Hormis ça donc, les poètes, quels qu’ils soient, ont raison de s’intéresser à la poésie. Car la poésie est l’endroit même de la révolte. C’est là où il y a discordance véritable avec tout parler, c’est pour cela que tous ceux qui parlent évitent à tout prix la littérature. Dès qu’il y a politique, dès qu’il y aurait de l’utilitaire, il faudrait quitter le poème et c’est là la grande erreur. Toujours on veut quitter la langue de la poésie et pourquoi ? Parce que c’est trop difficile, trop ardu, trop vrai ! On préfèrera toujours les lettres de poètes que leurs poèmes mêmes. On préfèrera toujours quand le poète abandonnera ses textes, ses poèmes, ses armes, pour se livrer à une explication compréhensive. C’est pour cela que toute explication doit aussi faire perdre le Nord au lecteur. Il n’y a d’explication que par la torsion, par le rythme, par la poussée, par la gesticulation et la danse, il n’y a de compréhension réelle que par le chant invectivé et non par la langue de la communication. Tout le monde de tout bord communique. Aujourd’hui la révolte se sert de la même langue que les communicants qui communient dans les médias. Car on ne fait pas confiance en la poésie, on préfère dire que la poésie c’est comme une chansonnette, ça n’a pas de bout pointu et on ne peut s’en servir pour combattre la réaction de l’impérialisme capitaliste. Et pourtant, plus il y a du capitalisme et moins il y a de la poésie, c’est-à-dire de vrai travail éditorial exigeant. Il y a toujours eu très peu de bons éditeurs, mais là il y en a encore moins, car un bon éditeur doit travailler contre toute la corporation des éditeurs. Un éditeur est généralement un écrivain ou un philosophe raté, quelqu’un qui a des idées, des théories, qui se prend pour un créateur. Saint-Paul est l’éditeur de Jésus, alors que Jésus n’avait pas demandé à être publié, c’est-à-dire oublié par le plus grand nombre. Il y a comme ça des éditeurs qui ne manquent pas leur coup, leur présence est partout, à tous les étages de l’édifice du livre. Les imprimeurs ce n’est pas pareil, l’imprimeur c’est le travailleur et le militant, c’est celui qui lutte sans arrière-pensées aucune, c’est pour ça qu’aujourd’hui ceux qui impriment ne doivent embrasser aucune cause, juste laisser le robinet de la causerie ouvert, tout le robinet et surtout le robinet de la poésie doit couler à flots.

L’homme n’est pas arrivé avant l’ombre

Ça ne marchera jamais nos révolutions si nous ne disons pas des choses totalement incompréhensibles. Aujourd’hui ce qu’il faudrait ce serait par exemple de reprendre la langue des Dongba. La langue et la pensée Dongba pour ouvrir la lutte. Car ce qui est intéressant chez les Dongba, c’est que pour eux l’ombre est née avant l’objet même. Par exemple, lorsque la pluie tombe, c’est avant tout l’ombre de la pluie qui nous traversera. Car c’est l’ombre qui arrive avant la pluie et la pluie elle-même est vue par l’ombre de la lumière avant la lumière elle-même. C’est pour ça que c’est d’abord l’ombre du soleil que nous devrions voir avant le soleil lui-même. Il faut comprendre cela comme la sensation qu’il y a une vérité qui se cache, une vérité est d’abord la dissimulation de la vérité, c’est elle qui est vraiment la vérité, c’est-à-dire qu’elle est cachée dans ce qui est le contraire de la vraie lumière, et ainsi on peut comprendre que l’antimatière a été bien plus nécessaire à la matière pour qu’elle croisse jusqu’à nous. S’il n’y avait pas eu d’antimatière, il n’y aurait pas eu de monde et si nous croisons un tas de gens, il faut d’abord voir ce qu’apporte l’ombre de ce tas, c’est plus dans son ombre que ça va penser que dans le tas lui-même. C’est ainsi qu’il faudrait progresser avec la pensée, de voir avant tout pourquoi ça pense en dehors de ce qu’on dit être la pensée. La pensée est d’abord et avant tout quelque chose d’inerte et creux, un boudin sonore plein de bêtise, et c’est là surtout que ça va sonner vrai. C’est pour cela que ceux qui pensent que l’homme est arrivé avant son ombre, c’est-à-dire avant tout ce qui serait néfaste pour lui et pour le reste du vivant, est une erreur. L’homme n’est pas arrivé avant l’ombre qui avait déjà quitté le naturel, aujourd’hui nous trouvons que ce qui se rapporte à un être humain fait de l’ombre au vivant, alors qu’en fait il ne faut pas se soucier de cela. Il y a quelque chose par exemple dans la poésie sonore qui nous enseigne comment les choses sont arrivées dans la parole. Mais c’est la parole qui est arrivée avant même qu’on parle. La parole est la chose par excellence qui n’est pas naturelle, elle est arrivée tout d’abord non naturellement, car elle est un artifice qui a permis de se détacher de certaines ombres trop présentes. Car la parole fut l’ombre même au final, l’ombre de toutes les ombres et la poésie sonore, ce n’est pas avant tout de mettre la poésie debout, car la poésie a été debout bien avant de s’asseoir, la poésie sonore a été la poésie tout simplement, et elle était tout simplement debout, la poésie a toujours été un traficotage avec le parlant, un jeu avec l’écrit et c’est avant tout une affaire de technique et de traficotage avec la technique. La poésie a toujours été l’affaire de revenir à ce côté non naturel et juste qu’est cet artifice nommé parole. C’est pour cela que le théâtre et la poésie sonore semblent s’opposer. Le théâtre est l’illustration de la parole comme astre nu de la vérité, alors que la poésie sonore montre l’artifice de la vérité parlée qui se fait alors plus vraie que nature. Le fond sonore est vrai car il ressemble à ce qui anime les humains depuis le fond des temps : s’arracher du naturel, du visible, du connu. C’est pour cela qu’on utilise plus facilement l’électricité, parce que nous pensons que l’homme doit en finir une bonne fois avec son régime naturel, c’est-à-dire avec son propre genre, sa propre espèce, l’homme doit faire un bond dans l’inconnu et tant pis si ça en coûte à ses congénères les plantes et les oiseaux et tous les animaux : l’homme doit sauter dans l’univers à pieds joints. Car en fait il n’est pas un homme mais une nature d’ombre, un mouvement court-circuité, un bidouillage d’être qui a décidé d’en découdre avec la mort de tout et notamment la mort de ce qu’on lui présente. Tout fut mort avant lui pense-t-il, sans doute il a tort de penser ainsi, ou raison, peu importe, le mensonge fait partie de sa vérité, donc il peut continuer à vouloir aller de l’avant, mais la progression est difficile, car il y a plein de choses qui le distraient l’homme. Tout d’abord la religion et tout les mouvements politiques même soi-disant opposés sont des mouvements pour l’empêcher d’aller de l’avant, la seule manière de faire un bond actuellement, par rapport à tous les refrains qu’on entend et qui se disent progressistes, ce serait pour lui d’avaler et de digérer ses propres rejets radioactifs. C’est la seule solution qui s’offre actuellement pour réaliser un bond correct, hors de son genre et pour évoluer à la manière de certains organismes vivants qu’on dit extrêmophiles. Le poète doit devenir un être vivant extrêmophile pour continuer à faire exploser, c’est-à-dire exister le présent.

Charles Pennequin