Publié le 19/03/2020

Mort du lièvre (pièce en trois actes dont deux où il ne se passe rien)

Acte 1
Au bord de la scène une petite vigie, qui aurait pu ouvrir sur des paysages plus glorieux. On verrait ce jeune corps de façon plus plaisante surplombant depuis corniche une scène marine, pins penchés, petits bateaux de pêche, écume et baignades. Ou alors ce serait l'innocente statue aryenne encadrant des jeux de plein air, comme olympiques ? Mais non, le jeu ce n'est pas ça : ce qu’on voit derrière lui, c’est un talus, un paysage de broussailles montées à la verticale pour nier toute idée d'horizon et de ciel.

Long travelling d’herbes hautes, juste le vent dedans, à peine le vent. Dans le talus c’est comme jonché de loin en loin de vêtements comme abandonnés, prostrés.  Puis ça fait le point et on comprend qu’il y a des gens dedans les vêtements, et qu’ils ne sont pas couchés comme ça au hasard.
Sont tous à leur place, leur rôle est immobile. Une constellation de trous à surveiller et devant, leurs pendants veilleurs, accroupis. Scénographie plausible d'En attendant Godot.
En fait de Godot c’est un lièvre, et l’attente est tranquille, sûre de son fait. On papote, on plaisante. On sait qu’il finira bien par sortir.
On se prépare à l’assomption du triomphe, en toute certitude, en toute plaisanterie.
La mort, pièce en trois actes, n’est pas une tragédie. Depuis le bas du talus on lèche du regard les bottes du chasseur, les bottes du vainqueur. On frémirait presque de ces mains si sûres d’elles, qu’il range pour l’instant serrées en poings dans son pantalon. Jusqu’à la ceinture on est comme le lapin, le chasseur nous fait peur. Mais notre regard va plus haut que celui du lapin, et on découvre, qui surplombe, une tête un peu niaise et contente de l’autodérision, vissée par un bérêt paysan. Le bas du Waffen SS, le haut du Bourvil rigolard : collage d’imageries de la grande évasion, sauf que d’évasion il n’y en aura pas.


Acte 2
Et puisqu’on sait qu’on aura sa peau, au lièvre qu’on attend, on peut se permettre des tours et des détours. L’acte 2 c’est tout un interlude. Apprentissage appliqué de la société du spectacle : proposer des choses en remplacement de ce qui se passe vraiment et n’est pas beau à voir, pas regardable. Ou simplement pas technologiquement atteignable. Alors, à la place du tunnel où le furet cherche à débusquer le lièvre, on fait un tunnel de vues anecdotiques, on se concentre longtemps sur le hérisson qui folâtre, pendant qu’en bas, ça s'affole dans le noir, pendant qu’au fond, le coeur de la proie palpite en vain.
C’est qu’on a appris ça : la délégation de la traque. On confie la tâche ingrate à ce qui sans cette utilité de circonstance n’est qu’un être classé nuisible et vaguement répugnant. On confie cela à qui, de taille petite, peut se faufiler (il est plus facile à un chameau de passer par un chas d’aiguille, qu’à nous, mastodontes, d’aller où vit notre gibier).


Acte 3
Ça peut surgir de n'importe où et qu’importe d’où ça a surgi. Ce qui compte c’est le coup du lapin, le frein brutal donné à ce qui est fait pour courir. Ensuite ça convulse, une dernière fois le lièvre court très vite, couché sur le flanc, sans échapper à rien. Ensuite c’est fini.

Cécile Portier