Publié le 10/03/2016

Lettre 4# - Transe et danse

mercredi 16 mars, 18h30 à Bourges (18)

Souvent – très souvent –, nous lisons des livres. Lorsque l'un est fini, nous le fermons. Et passons à un autre.
Parfois  trop rarement  nous lisons des auteur-e-s. Leur livre en main, la dernière page tournée ne signifie pas la fin d'une lecture mais le début d'un échange.
C'est ce que l'on expérimente à la lecture des livres d'A.C. Hello et d'Amandine André.
C'est à cet échange, c'est-à-dire à l'expérience d'un espace poétique à construire en partage, que, chacune à sa façon, elles nous convient.

La densité des textes d'Amandine André appelle plusieurs lectures. Non pas qu'ils soient abscons, mais parce qu'ils sont multiples.

Comme si son extrême attention au lecteur lui imposait cette vigilance aiguë de l'exactitude : dans le temps même où l'auteure pose ses mots, elle les remet en question et les ré-ouvre au sens, pour que l'écrit échappe à sa dérive axiomatique, voire injonctive, et engage toujours sur des questions ouvertes. Ainsi le lecteur, en relisant ces mots, trouvent à ses propres questions de nouvelles pistes de réflexions.

Dans les textes d'Amandine André, le sujet est présent  ô combien présent. Mais il n'est jamais déterminé, il faut le chercher – avec elle, sur son invitation, le suivre, être en expérience avec.

Ici le sujet a un souffle, est rendu à la vie, bouge. Sa signature est dans le dessin même de ses mouvements.

Les textes d'Amandine sont remuants comme la pensée en action, ils sont corps dansants. 

On pense au titre du livre de Bernard Sichère, Penser est une fête. Il n'y a d'intérêt dans la littérature que si elle permet de creuser ensemble ce que nous ne connaissons pas, ce que nous ne connaissons plus : Dans l'atelier, nous produisons parfois des formes qui, une fois terminées, ne nous intéressent finalement pas. Ce texte ne m'intéresse pas parce que je n'ai pas trouvé en l'écrivant quelque chose que je ne connais pas. Je n'ai pas trouvé ce que je ne cherchais pas, nous dit Amandine, à propos d'un texte-débris qu'elle a déposé pour nous dans le laboratoire de création de Ciclic – ainsi, des matériaux laissés sur ce site, deux séquences, elles-mêmes ponctuées de ces textes-débris : une première séquence composée de textes interrogeant notre rapport aux animaux (des comptes rendus de procès contre des animaux datant du moyen-âge, des interrogations sur l'humain-bestial : rejet et identification, l'imaginaire et le champ lexical qui en découlent), une seconde séquence sur le corps (corps dansant, corps en transe - sont cités Joëlle Bouvier et Régis Obadia, Ingmar Bergman (De la vie des marionnettes), Yvonne Rainer, Volmir Cordeiro, Trajal Harrell, Jean Rouch (et son magnifique Maîtres fous)... et Bernardo Montet, qu'elle invite à dialoguer, pour nous et avec nous, ce mercredi 16 mars.

 

Si les textes de A.C Hello sont également remuants, ils le sont autrement : par le heurt, la suffocation, une violence interne  qui prend au ventre, à la gorge, au cerveau.

Ce qui se vit dans l'écriture d'A.C. Hello, c'est un combat constant contre la normalisation des situations aberrantes. Cette normalisation qui s'impose par la contrainte des corps et des esprits  contrainte insidieuse ou affirmée, dans l'intime ou sociétale.

Sur le site de Ciclic, sont déposées des citations prélevées là où on peut pointer ce travail de normalisation, y puiser des indices pour en repérer les origines et les stigmates.

Il y est beaucoup question de Naomi Klein par exemple, et de sa Stratégie du choc. Il y est question également de la novlangue nazie décryptée par Viktor Klemperer dans son journal Lingua Tertii Imperii – asservir la langue pour mieux asservir les corps...

Et puis il y a sa lecture de la presse, ses recherches sur l'histoire contemporaine, l'économie totalitaire, le monde du travail, la société marchande, la torture, la dépersonnalisation des personnes... lecture frénétique, avide... Ça donne le tournis. On pense à une radio qui, rendue intelligente, deviendrait folle en comprenant le sens des informations qu'on lui force à diffuser.

Matériau x : "Nous avons à dire à chacun de nos concitoyens qu'ils peuvent se déplacer, aller travailler, ils peuvent consommer et vivre normalement" a déclaré la secrétaire d'état à la consommation.

matériau y : Dans le fichier "sans titre", des bouts épars, mauvais, sans queue ni tête, où je cherche... […] : On peut se demander si cette chose prend forme dès le matin, si elle s'observe déjà dans la glace dès le petit-déjeuner, si elle court même pendant la nuit dans les veines, cette chose qui a tellement d'importance, jusqu'à être un objectif de vie, on peut se demander si ça court dans leurs veines dès le matin ou est-ce que c'est endormi, est-ce que ça peut même s'endormir, ou est-ce que ça continue d'être un objectif même dans les rêves et les cauchemars, est-ce que ça subsiste envers et contre l'inconscience, est-ce que c'est structurel ou est-ce qu'ils ont une chance d'en sortir, on parle de sommeil, de drogue, et qu'ils ont besoin d'un choc, d'être réveillés, cette image me met mal à l'aise, je ne crois pas qu'on puisse être endormi dans de telles circonstances, je crois qu'un immense calcul les habite, est-ce que ça…

Et ailleurs encore, alors que le livre en projet lui échappe, - encore un problème de contrainte, celle qu'on s'inflige cette fois  J'ai trouvé une solution pour faire croire à mon cerveau que j'ai cessé d'écrire ce texte. J’écris maintenant dans les notes en bas de page...

 

Avec A.C. Hello, l'expérience de l'écriture est lutte contre la suffocation, ET expérience de la suffocation.

La mère voudrait écraser de son poing ce gros morceau hagard... le dérèglement des états normatifs comme palliatif à l'étouffement.... ou comment expulser ce qui étouffe à en crever.

 

Amandine André, ailleurs, écrivait sur A.C. Hello : L'irréconciliation comme ce qui porte la langue contre. Contre tout ce qui fait horreur de ce monde, sa bêtise, sa vanité, sa médiocrité, sa lâcheté...

Langue monstrueuse et irréconciliée. C'est le titre de cet excellent texte d'Amandine sur A.C. 

C'est également ce par quoi Amandine et A.C. ont à voir ensemble.

 

Il est peu dire que pour A.C., les lectures publiques sont une autre façon de vivre cette lutte contre la suffocation. Ceux et celles qui y ont assisté savent qu'on n'en ressort rarement indemne.

Cela peut s'apparenter à une lutte, une lutte terrible, à la fois contre et avec... (le corps, la langue, les mots, soi...) qui n'est pas sans lien avec la transe.

C'est avec Charles Pennequin, autre lecteur-performeur d'exception, qu'elle a voulu échanger et partager ce temps avec nous.

 

Un rendez-vous donc, ce mercredi 16 mars, sur les liens entre corps et écriture où il sera, entre autres, question de transe et de danse.

 

Mercredi 16 mars, 18h30 à Bourges
École nationale supérieure d'arts (Ensa)
7 rue Edouard Branly 18000 Bourges

Laurent Cauwet, responsable d'Al Dante (espace d'interventions poétiques, actif depuis 20 ans) et initiateur du projet [Chantier(s) Poétique(s)].