Publié le 14/01/2016

Lettre 2# - Invitation à prendre place là où est votre place : dans le dialogue

Le 15 décembre à Bourges nous rencontrerons Justin Delareux et Jean-Marie Gleize. 
Il y a 20 ans, Jean-Marie Gleize publiait, au Seuil : Le principe de nudité intégrale.
1995, c'était également la naissance des éditions Al Dante, avec un livre du même : La nudité Gagne.
C'est le début d'une discussion, activité de fond, travail souterrain, comme l'est toujours le combat de vivre – combat sans fin – sortir de soi pour travailler au nous.
Il y eut des revues, des livres. Rien de fini – non des produits – mais des ponctuations d'un débat en cours.
D'un débat ouvert. Où se posent et se re-posent des questions ouvertes. Où se renouvelle sans cesse le Que faire...
Aucun vrai livre n'a de première page
. Ici nous sommes dans l'action bien entendu. Mais également dans les silences, où la lecture et l'écoute des mots surgis, assemblés, sont offerts dans leur nudité, mis en partage, pour creuser inlassablement le trait, le sillon. Pour que respirer signifie être au monde vers l'autre. Premier geste de résistance.

JMG : Quant au travail aveugle : quelque chose comme foncer ou s'enfoncer.
[…]
Pour : gagner le fond, cracher Dieu, marcher vers un arbre, crever l'écran, lécher le sexe jusqu'au bout, tenir la ligne droite, faire le sol plat, insulter la mort, sans fin.
Marcher sur les restes d'Icard et de tous les autres.
Voilà ce qu'il faut faire.
Accéder au principe de nudité intégrale.

2015 : JMG publie Le livre des cabanes. J'y lis : 
Ainsi m'adressant à toi je peux te confirmer les principaux articles de notre méthode :
1. nous avançons imperceptiblement à l'intérieur de nous-même
2. nous travaillons en temps réel, au temps réel
3. nous devenons quelque chose de ça (poussière/lumière)
4. les yeux fermés nous entendons la musique de tout (objective)
5. nous utilisons les accidents du sol
6. nous sommes (physiquement) à la décomposition des images
7. nous sommes des techniciens de surface(s)
8. nous appelons une révolution possible
9. il s'agit de littéralement devenir


Ces mots sont liens de nasse à nasse. Sont l'humus sur lequel se pense l'amitié, se fabrique l'amitié, une amitié politique qui travaille contre la séparation.
De nasse à nasse. Se dresser. Prendre soin de l'autre. Devenir. Être droit et devenir ainsi le garant de la verticalité de l'autre.

Hier 1995 – aujourd'hui 2015 – et aujourd'hui Justin Delareux pense à un livre. Réunit textes bribes notes et pense à un livre. Un premier livre.
Je vois ces fragments s'assembler et, dans le temps du bricolage de ce livre, ce qui remue là remue en moi des souvenirs de lectures, réveille en moi le désir de replonger dans ma bibliothèque, à la recherche de livres passés – et de les remettre au présent. 
C'est à cela que je reconnais un livre pour moi important : dans sa faculté de bousculer l'ordre de ma bibliothèque.
Ce qui fait la force de certains livres n'est pas uniquement dans ce que contiennent leurs pages, mais dans ce qu'ils développent de pensée et d'énergie entre eux et d'autres. 
Je lis JD, les premières lignes d'un livre en cours qui devait s'appeler Nous inspirons :
/ nous cherchons / un lieu / notre visage / nous n’avons pas de visage / nous ne voulons pas de visage / nous marchons / nous conspirons / nous nous retrouvons / nous sommes sans nom / nous n’avons pas de lieu / nous sommes lieux / nous passons / nous nous déployons / nous n’avons pas d’avenir / nous n’en vou- lons pas / nous sommes en sécession / nous sommes nombreux / nous nous cherchons / nous sommes commun / nous sommes de- bout / nous sommes en chemin / nous cheminons / nous méfions / nous offrons / nous aimons / nous refusons / nous sommes sans lieu / nous sommes partout / nous sommes en vie /
Je relis Nous inspirons et je découvre ce message de JD :
Aussi, je voulais te dire par rapport à "nous inspirons", José m'a soumis ce titre "extrait des nasses" qui me plait beaucoup, ce serait un changement de titre possible. En plus de cela, je vais reprendre "nous inspirons"  et le fragmenter, ou l'organiser…

Car, oui, dans le travail de la pensée il y a une joyeuse synonymie entre fragmenter et organiser… Et cela m'euphorise.

Extrait des Nasses, ce titre me ravit. Et je repense accessoirement à cette après-midi où, place de la République, les nasses policières, retournées, devenaient cabanes en chair et en os. De ces cabanes improvisées et forcées surgissaient des voix joyeuses et fortes, des chants et des mots contre lesquels aucun état d'urgence, malgré toute sa machine répressive, n'avait prise.

Je relis ce manuscrit qui, hier, se nommait Nous inspirons – qui aujourd'hui ne se nomme plus – se nommera peut-être, demain, Extrait des nasses – et je retrouve des mots de JMG – comme j'ai retrouvé des mots de JD dans Le Livre des Cabanes. Ni citations, ni emprunts, encore moins pillage… ces mots qui circulent de livre en livre, ici deviennent ceux de qui les utilise, dans une bienveillance évidente. L'auteur les fait siens et les charge d'un sens renouvelé, pas remplacé mais amplifié, comme une voix seule s'amplifie de la voix de l'ami-e.

Le dialogue entre Justin Delareux et Jean-Marie Gleize existe, de souterrain certes il s'affirme dans les publications. 
Mais ce dialogue est à trois (ici trois veut dire multiple, le tiers étant infini), car il se fait avec iel (lecteur-e). 
À Bourges, ce 15 décembre, vous êtes invité-e-s à prendre place là où est votre place : dans le dialogue.

[Laurent Cauwet, décembre 2015]