Publié le 29/09/2017

Lettre 1# notes de lectures, note de lecteur…

 Nous habitons vos ruines, mais. 

Des ruines, la vie force les cloisons. Respiration. Toujours. Malgré tout.
Des ruines, s'affirme le sensible comme chantier où se réinvente une autre façon de dire le monde.
Et apprendre à dire le monde, c'est déjà le changer.
La pensée ouvrière y travaille, toute en esquives et attaques.
Sur l'établi de l'auteur-e, s'agencent documents, citations, textes-avortons, enquêtes. Questions. Résidus divers. Mots et images. Sons.
Chaque avancée, chaque percée de la pensée ouvrière vers la transformation du dire, passe par la réinvention d'une nouvelle bibliothèque mentale.
Cette bibliothèque, elle se fabrique en recherche d'ami-e-s hors frontières et hors temps, se fabrique en confrontation d'expériences également.

Ainsi Amandine André est en discussion avec Jean Duret, médecin de Marie de Médicis qui, par ses humanimalités éclairent notre présent  – passe Calais s'arrête en sa jungle – quelques 6 siècles plus tôt comme aujourd'hui.
Rien ne nous sépare de l'ami-e, quelque soit le temps et l'espace. Rien ne nous sépare de l'ami-e, et c'est bien cela qui mérite combat.
Ce combat contre la séparation, c'est la remise en question des fondements même de la domination. C'est questionner le pouvoir. C'est combattre les mythologies de la différence inconciliable, qui nous séparent de l'autre mais qui nous séparent également, en nous, de nous-mêmes. Amandine André avec Surya, Reynard, Flaubert, Musil… En amitié sensible, en échange politique.
Amandine toujours : elle dit : J'expose ici un matériau. Ce n'est pas un texte. C'est un croquis. Une matière qui prépare autre chose. Geste transitoire. C'est ce qui s'écrit pour être raté.
Ici, rater c'est déjà penser, c'est avancer, c'est lever la tête même si les os doivent en craquer. Etre debout dans ses mots. Orgueil et humilité.

Justin Delareux : On cherche tout ce qui rate. Le cri nous surprend et vient briser la pensée. La détonation. Le signe. La boule. La taule. Tout ce qui empêche. Appuis. Tape. Touche. Hurle. Note. Rythme. Tourmente. Chuchote. Tout ce qui retient. Chouine chante jouit suinte. Ça élance. Tout ce qui chute. Je dans tire dans me. Tout tourne. Petite plaie dans l’inutile. Respirer. La musique nous sidère. Pendant qu’on trou le mot mot.
Trouver dans les aspérités, dans les accidents, dans ce qui a échappé au lissage de la forme, au modelage et au fini de la chose poétique, les respirations de la pensée, ses élans.
Ecrire c'est nuire, écrire le contraire, contrarier le monde contraire… Il ne s'agit pas de construire mais de déconstruire ; il ne s'agit pas d'apprendre mais de désapprendre.
LITTÉRAL, PAUVRE, CIRCONSTANCIEL, FACTUEL : AVEC TOUT CE QUI TRAINE ET CE QUI RESTE, dit-il encore avec Jean-Marie Gleize. Ici aussi, Justin cite, emprunte, creuse et prélève en amitié.
Mettre à plat le monde dans tous ses éclats, avec toute sa rondeur, pour ne pas être prisonnier d'icelui… Une pensée se forme dans le réajustement des savoirs, une écriture se bricole de notes et de fragments reconstitués.

Entre le silence impossible et l'impossibilité de dire, A.C. Hello fournit des notes, des débris d'une enquête constante, d'une recherche fébrile de matériaux ouvrant à la compréhension des choses. Les résultats de ses investigations se coupent et se croisent et révèlent ainsi des mots-clés : Excellence/élite/prestige/caste • Reconnaissance sociale/cupidité • Cerveaux jeunes & malléables • Paternalisme • Annihiler la créativité • Valoriser des initiatives et des changements creux, inconséquents • Isolement • Interdiction de l'amour et de l'amitié • Tactiques pour aiguiser la compétition • Rumeurs…. Un livre s'élabore, se structure sous nos yeux, il est pensé irréalisable… et pourtant il se fabrique, il en est question… il nous est même proposé d'en lire des bribes, des jets, des pro-jets… Une parole suffoquée se construit et s'élève, elle aussi contre la séparation : La parole et le texte sont un paysage parsemé de trous et de lacs et de pics et de précipices et de cavernes et je suis restée longtemps hébétée hier, hébétée n'étant pas le terme, disons immobile à me transporter dans des lieux et des visages qui n'ont pas vieilli, peut-être un peu grossi, les toucher les entendre, et je m'en veux, je suis restée hébétée plusieurs heures, je cherche un métier qui me permette de rester hébétée longtemps, de longues heures, je pourrais rester des jours le visage hébété, tout le dedans qui craque comme une grosse machine enfoncée dans l'espace, c'est ma vocation sur terre d'être hébétée je crois, hébétée, sidérée, abasourdie, il me reste juste à trouver le lieu où je peux pratiquer cette sidération toute la journée sans mourir de faim, et donc, en l'occurrence au milieu de tout ce foutoir de visages et de lieux, ce merdier de monde entier, j'ai à nouveau essayé de penser au ressac, le ressac de la mère, sans y parvenir et j'ai décidé aujourd'hui de m'y atteler vraiment, le problème de ce ressac étant qu'il naît dans une partie du texte où c'est vraiment sec, pas d'eau, c'est mort et ça avance millimètre par millimètre, c'est infertile, donc ça avance comme un os…

Yannick Torlini, prolixe, nous offre fragments sur fragments, (textes courts, extraits…) tous facettes d'un questionnement sur comment dire l'être au monde, sur comment écrire l'écriture… en bibliothèque mentale, la proximité, affirmée ou suggérée (en amitié révélée ou non, mais toujours en questionnement d'urgence) : Beckett et Dagerman, Tarkos et Amandine André, T.S. Eliot et Agamben…
ce qui pourra s’agglomérer, former un état de l’écrire : premièrement : l’enfermement d’une conscience dans un lieu creux, une conscience qui essaierait de dire, tandis que le monde désastreux disparaît : écrire ça. deuxièmement : l’étranger à son propre pays, à sa propre langue, son propre corps disloqué par les voix : ce monde. les textes pourront peut-être s’agglomérer. les textes pourront peut-être vivre seuls.
ceci est un état. une idée qui travaille. il n’y a pas de projet.
trouver la langue de la frontière, entre l’intérieur et l’extérieur, la fin et le commencement, l’étranger et l’habitant, le vivant et le mort. trouver la langue et la frontière. effondrer la langue d’un monde qui s’effondre. voici l’état de l’écrire.
Il y a, en creux de tous les écrits de Yannick, cette angoisse profonde d'être enferré - dans un quotidien, dans une pensée, dans des frontières - d'être limité à… d'être contraint de…

Laura Vazquez : Je me suis intéressée et je me suis prise de passion continuellement, en toutes périodes et depuis toujours, pour différentes choses – je ne vois pas d’autre mot que chose pour englober toute la variété des éléments du monde. J’ai observé pendant des heures, pendant des minutes et pendant des heures, les gestes et les habitudes, et les réactions de tout ce qui vit. J’ai été aspirée. Les manies, les habitudes et les réactions de chacun, les objets, la place des objets et les sons, les lumières, j’ai sans arrêt vécu dans la fascination.
La curiosité opiniâtre, la curiosité compulsive comme combat contre l'ombre, comme obstination à ne pas se laisser enfermer. Tout nouveau sujet de curiosité est un mur qu'on abat. D'ailleurs, un souvenir, comme un fantôme venu à la rescousse : Mon premier souvenir est celui d’une évasion. J’étais enfant dans mon lit de barreaux et je m’en suis sortie, j’ai franchi la barrière. Ici il n'y a pas de petite ou grande curiosité. Il y a LA curiosité comme fonctionnement, comme moteur. Il y a à éviter l'enfermement. Et si on sent enfermé, il y a lieu de s'évader.  Je me suis intéressée et je me suis complètement prise de passion pour les évasions, les meilleures évasions, j’élève l’évasion au rang de l’œuvre d’art, certaines évasions sont des œuvres sublimes. Les stratégies, les idées, l’inventivité, l’exigence, le grand perfectionnisme, le sang-froid, le désir, la peur, le mensonge, les leurres, le grand amour et la souplesse développés au cours des évasions me fascinent et m’intéressent de jour en jour. Mon admiration et mes applaudissements vont tout droit en flèche, ils vont en flèche et droit, en ligne directe et droite aux évadés des prisons, toutes les sortes de prisons. Une évasion, lorsqu’elle rate, m’attriste.

Des outils mentaux s'affutent… Des écritures se construisent. Parfois elles se croisent. Se répondent. Se questionnent les unes les autres. Mais surtout, elles affirment leur singularité.
Ici, chez chacun-e, le mot poésie s'écaille au profit d'une énergie vitale ; la linéarité textuelle explose pour laisser place au geste.
Sur le site de Ciclic, Amandine André, Justin Delareux, A.C. Hello, Yannick Torlini, Laura Vazquez ont posé des bases, fragiles, éparses, ont commencé la mise à nu de l'atelier. Aux lecteur-e-s d'ouvrir la porte. De lire. De commenter. De discuter. D'interroger. De travailler, en compagnonnage, contre la séparation. De passif, devenir actif. Car, le dire et le re-dire, lire engage…