Publié le 20/07/2017

Le Tarot du présent – #3 Récits de la 10e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 10e saison de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir le 3e épisode de la série...

Le Tarot du présent

Où l'on plonge dans le cœur vibrionnant de l’action, le centre de ce qui nous fait hommes et femmes, la faille spatio-temporelle qui appelle et recrache le geste de lire dans la tête des autres, pour y fabriquer des chaos neufs et entiers.

Donner de sa voix pour que résonne l’écriture dans le lieu invisible aménagé au trou de soi, c’est assembler, via le portail de la fiction ou de la théorie, un monde partageable par tous. C’est-à-dire : le contraire du monde dans lequel nous vivons. Ne pleure pas ! Ce constat n’est en rien désespérant ! Il est plutôt ce qui devra nous permettre à toi et moi de porter ce lieu à notre conscience, et prendre contact l’un-l’autre en son sein pour qu’il advienne au réel (ou ce que l’on nomme tel). La littérature est cet endroit qui attend qu’on le voie pour le faire exister ! Et les ouvrages, par lesquels elle s’exprime, renforcent les soubassements du pont qui y emmène. Ce pont, c’est un souffle, un souffle qui porte tout ce que l’auteur, le lecteur et l’auditeur, ensemble et sans s’être concertés, vont non seulement dire, mais créer.

Il suffit de regarder un enfant tenant un livre dans ses mains : un lecteur, c’est un être qui se coupe du monde pour mieux s’en approcher. Donc, un lecteur public, c’est un être qui coupe les autres du monde pour mieux les y propulser. Lire à voix haute pour l’assistance, c’est se poser en épée sur le rebord des oreilles. Il faudra tailler dans le lard du vide afin que naissent des brèches et des encoches. Des passages. On peut faire mouche, on peut faire mal, on paraît vite désagréable, nuisible ou dangereux – la lecture est toujours un péril, sinon à quoi bon lire ?  On peut rater sa cible, on parait vite ennuyeux, mais le coup s’est fait sentir, ô le tranchant d’une lame à moins d’un doigt du cœur – la lecture est toujours ardue, sinon il n’y a pas d’honneur. D’autres fois l’on nous voit en soldat, en combattant, en sauveur – lire sans vouloir se purger soi-même et sans désintoxiquer le monde, à force c’est immoral. Et cette épée nous coupe tout autant, nous mille lecteurs d’hiver, que vous. Parce que lorsque je lis, vous lisez avec moi. Les sons proférés occasionnent des images dans vos têtes ; les mots mis en branle, en ordre ou en furie, actionnent des balanciers que vous portiez en vous sans même le savoir ; les phrases qui s’allongent pour jaillir de l’encore inconnu du livre sont comme des cartes du Tarot que l’on tire l’une après l’autre : vous découvrez le sens du présent au fur et à mesure, dynamitant tout ce qui précède. Et chacun en soi lit la phrase entendue comme si elle était formulée pour son cas particulier, et la comprend pour soi et pour nul autre. Chaque paragraphe est une séance de cartomancie où se révèle ce qu’il y a de plus beau et/ou de plus pénible en nous.

La lecture, on la fait, on ne la commente pas. Pas surprenant que les mille lecteurs d’hiver ne sachent pas en parler ! Ça, c’est pour le public, c’est à lui qu’il revient de nous juger, confondant le livre et l’acte de lire, l’écrivain et le comédien qui l’aime et le trahit, le chante et le dénude. Les mille lecteurs d’hiver excellent à décrire et raconter tout ce qui préexiste à la lecture, les répétitions, la virée en bagnole, l’arrivée chez l’accueillant, la rencontre des auditeurs, comme tout ce qui lui fera suite, le silence mesuré, les prises de parole et les prises de bec, les apéritifs dinatoires et les nuits chez l’habitant. Mais le noyau incandescent de la chose, la lecture devant dix à trente personnes ? Non. C’est toujours un peu impossible de dire que l’on s’est trouvé bon sans craindre de passer pour un goujat.

« La lecture se passe bien. Auditoire attentif. J'aime ces assez nombreux spectateurs. Quel cabot ! »

Toujours délicat d’admettre que l’on s’est trompé sans jouer les faux modestes.

« Masticage des passages difficiles (ici j’ai manqué de trébucher la dernière fois, mon dieu que cette phrase est longue, je la reprends bien) : prévoir d’avoir du souffle. Et oui, c’est un métier. Cela se prépare pour bien en profiter. »

Toujours bizarre de détailler par le menu une chose qui nous échappe d’autant mieux qu’on ne la maîtrise que techniquement : la bonne lecture est toujours à côté de ce que l’on croit faire.

« "C'est notre pire classe".

C'est la principale adjointe qui met le point d'orgue, juste avant l'entrée des élèves dans l'arène, à une litanie de peurs de la part de ceux qui m'entourent, professeurs et documentalistes du CDI où la lecture va avoir lieu. Les monstres entrent, je prends place, le silence se fait lorsque je me mets à parler assez bas. Je me présente, je leur dis que je vais lire des extraits d'un roman d'un auteur malien. Je leur dis que la lecture va durer une heure : réactions dans la salle, murmures. Je leur demande s'ils trouvent cela long, on me répond "Non mais c'est pour vous Monsieur !". Je les rassure, et me lance. Tout de suite je sens que le silence n'est que relatif, je les entends chuchoter, murmurer, bouger leurs chaises, mais aussi je les sens, au moins un peu, à l'écoute, car ils réagissent à ce que je lis, à ce roman sur la montée du djihadisme et de l'extrémisme au Mali. Ça vit, ça grouille partout autour de moi, mais je continue d'avancer, je continue de lancer les mots. A un moment, sentant que je pourrai me faire déborder, j'interromps ma lecture pour remettre quelques points sur quelques "i", leur signaler que je suis ici, puis ça repart. Pendant toute la lecture je sens deux gars à ma gauche qui n'arrêtent pas de bavarder, de gesticuler. C'est un sport de combat cette lecture. Une fois la lecture terminée, même si certains n'en ont que faire, d'autres répondent aux questions que je leur pose dans tout ce brouhaha. Et surprise : nombre d'entre eux ont suivi, notamment les deux gars à ma gauche, qui sont ceux qui participent le plus. »

Et puis, on décrète que ça commence quand, une lecture publique ? Dès l’instant où je suis présenté par mon hôte ? Au moment où je rappelle l’histoire des Mille Lectures d’Hiver, et que j’évoque le fou principe de ce jeu qui consiste à faire parler des écrivains dans vos crânes ? Dans les secondes qui devancent l’apnée avant de me jeter à l’eau ? Lors des premières syllabes évadées du gosier ?

« Je m’apprête à lire mais quelqu’un prend la parole… Ils ont besoin. Je finis par leur dire que nous avons peu de temps. Nous sourions. Je commence à lire les mots. Leur attention, leur écoute est d’une qualité impressionnante. Ils saisissent avec subtilité les moindres détails du livre. Ils ne sont pas dans une posture. Ma rencontre avec ces auditeurs singuliers restera inoubliable. »

« J'attaque la lecture, et découvre l'alchimie nouvelle liée à la présence de ces oreilles, nombreuses qui plus est. Cette adrénaline qui s'invite là où on ne la connaissait pas dans ces répétitions solitaires les jours précédents, cette conscience de l'écoute, ce silence, ces petites réactions, qui soutiennent, sous-tendent la lecture. Ça n'était pas imaginable avant de le vivre. »

Et puis, on décide que ça finit quand, une lecture publique ? Les auditeurs ne savent jamais vraiment où l’on se situe dans la géographie du texte ! Combien de temps s’est écoulé ? Combien de temps encore ? Comment déterminer ce qui ressemble à une fin, un épilogue, surtout lorsque l’acteur a élaboré des coupes, ou a choisi de commencer le récit à compter du milieu du livre ? Telles des lames de Tarot qui sortent d’un tirage imprévu.

« Il y a le feu, nous sommes en cercle. La pendule sonnera deux fois pendant la lecture, lui marquant des pauses inattendues. »

« Son texte déborde ici, j’ai l’impression que tout devient concret, et inouï à la fois, tout fait sens. Et c’est peut-être là qu’est son sens le plus profond, là d’où nous venons, de cette source mystérieuse qui fait de nous des êtres humains si différents et à la fois semblablement sensibles à la langue d’Edward Carey. »

A-t-on seulement hâte que cela finisse un jour, cet éther groggy sous lequel on volette au milieu des sphères de mots dépiautées en fous serpentins, comme de l’ADN de style croisé avec le sang de la vérité ?

« Et me voilà avec une nouvelle question : faut-il donc que le texte fasse quelque chose, ou bien qu'on se laisse faire ? Et qu'est-ce qui doit être fait ? Ben pas de réponse à l'horizon. On parle souvent de ce qu'on attend de la littérature, ce soir aussi. Certains veulent ressentir, d'autres s'évader, d'autres réfléchir. Les Mille Lectures d'Hiver répondent aussi à un impératif de curiosité, personne ne s'attend (à moins d'avoir lu ou de s'être bien renseigné) à ce qu'il va entendre. Comme indices :  un titre, un auteur, si on ne va pas chercher, c'est la surprise de la découverte. Et donc cela met l'auditeur dans une position inédite, d'habitude il choisit le livre entre ses mains, là il se repose sur un coussin, et ouvre ses oreilles. Comme souvent les écoutants manifestent du bonheur à être emportés par une voix dans l'écriture singulière d'un auteur. Nous autres, lecteurs, avons une grande responsabilité, on surprend les auditeurs, il s'agit là aussi d'un moment fragile fugace, il ne faut pas trop faire de bruit, soi, pour laisser la parole à l'auteur. Et l'auteur entre dans l'intimité des consciences qui écoutent. C'est vraiment unique. »

C’est si étrange, malgré la simplicité du dispositif. Le lecteur lui-même ne sait pas, ne sait rien. Ouvrant le livre, il tire les cartes pour tout le monde et s’ausculte en souhaitant que la consultation vaille pour tous.

« Je n'ai aucune idée sur la réception du livre de Nick Flynn. »

« Lire devant des non-voyants est une expérience assez particulière, tant ils sont concentrés sur votre voix ; profitant de la moindre variation comme des mélomanes qui mesurent chaque note, réagissant à chaque ré-accentuation, réceptionnant immédiatement la moindre de vos émotions de lecteur. »

« Sur place, un homme, traducteur, ancien professeur de littérature américaine à la Sorbonne, qui pourrait aisément me réduire à ce que je suis, une qui tente de faire entendre un texte, une écriture, et qui raconte l’auteur à travers des recherches d’autodidacte, dans un élan certes, mais sans forcément de méthode. Mais le monsieur n’est là que rempli de sa passion pour l’écrit et la langue, et la rencontre se fera à un bien autre niveau que celui de la domination. J’apprends, alors que je m’étonne du manque d’épaisseur du livre qu’il tient en main (il a apporté la version originale en américain) comparé à mon gros bouquin de trois cent cinquante pages, que l’anglais en passant en français se gonfle de vingt-cinq pourcents de mots. Et grâce à sa présence, je peux corriger une erreur de traduction dans cette fameuse scène – un mot qui mettait en balance la compréhension que j’en avais. Et lui de son côté cherche dans mes pages la traduction d’une ligne. Il suivra la lecture en "simultané", de sa propre lecture muette. J’imagine le travail dans son cerveau pendant cette heure, il dit que c’est une chose qu’il rêvait de pouvoir faire et que son rêve ce soir s’est fait réalité. C’est une rencontre merveilleuse. »

« Les jeunes filles de quinze/seize ans arrivent et s'installent. C'est un public de non-lectrices, à part une qui lit Laurent Gaudé et Baudelaire, les autres sont plutôt dans Closer... J'essaie de leur situer au mieux l'auteur et la période où Antonio Lobo Antunes a écrit ses chroniques, afin qu'elles en profitent au maximum. »

« A gauche de l'assemblée, au deuxième rang, une femme au regard brillant recevait la lecture avec encore plus d'intensité que les autres. Elle irradiait d'entendre du Orhan Pamuk, elle était Turque et l'entendait en français pour la première fois. »

« Certains regards me disent "Mais qu’est-ce que tu fais là avec ton livre et tes petites lunettes ?" Je détonne, ne suis pas de leur monde. Et pourtant je suis avec eux. Je ressens les émotions des auditeurs qui s'envolent, partent vers des ailleurs. Ils entendent parler d'amitié et ils rêvent, j'espère. »

Voilà. On ne doit qu’espérer, c’est là le plus beau à convoiter pour soi et offrir à l’autre. En dépit de nos préparations, nos angoisses ne seront pas déjouées, nos bonheurs ne seront pas mécanisés, nos canyons resteront à longer durant une heure de transe verbale habitée par les volontés d’un tiers, absent et remplacé par son fantôme : l’écrivain changé en livre. Page après page, arcane sur arcane, intention contre interprétation, nous voyagerons à tâtons dans la confiance que l’aveugle place à l’interface de sa canne et du pavé. En se surprenant à aimer les aspérités nouvelles surgies entre deux lectures du même texte à deux soirs d’intervalle. On aura beau le ré-ouvrir à une centaine de reprises, on ne lit jamais deux fois le même bouquin. Son message et sa voix ont changé durant la nuit, plus vite encore que toi-même. C’est un tirage inédit auquel t’oblige la lecture.

 « J’adore le moment qui suit la fermeture complète du livre, ce silence plus significatif que tous les autres qui indique : la lecture se termine ici. J’ai le sentiment d’avoir plongé une heure et de remonter à la surface. Pendant ce voyage, j’ai géré mon oxygène et ma respiration, et tenté d’entraîner dans mon sillage d’autres plongeurs qui auront suivi la même trajectoire en se racontant leur propre histoire…» 

Fin du troisième épisode.                                                                                                                              

(A suivre)

Les parutions à suivre s’inspirent directement des carnets de route des lecteurs-comédiens des Mille lectures d’hiver. Leurs contributions figurent en caractères gras italiques. Pour la richesse de leurs récits, remerciements à Carole Alazard, Catherine Bayle, Bénédicte Bianchin, Adrienne Bonnet, Leslie Bouchet, Chloé Bourgois, Coraline Cauchi, Véronique Chabarot, Pascale Chatiron, Cécile Combes, Bruno de Saint-Riquier, Caroline de Vial, Julie Delille, Laura Desprein, Isabelle Destombes, Thierry Falvisaner, François Forêt, Catherine Gautier, Benoît Giros, Stéphane Godefroy, Richard Graille, Gaëlle Guillou, Tiphaine Guitton Sarah Haxaire, Nathalie Kiniecik, Mathilde Kott, Baptiste Kubich, Céline Larrigaldie, Sylvie Leveillard, Benoît Marchand, Marion Maret, Antoine Marneur, Danièle Marty, Franck Mas, Marion Minois, Laure Pasques, Julien Pillot, Anne-Elisabeth Prin, Guy Frédéric Schwitthal, Emmanuelle Trégnier, Anne Trémolières, Camille Trophème, Elise Truchard, Gaëlle Vanoudenhoven, Catherine Vuillez, ainsi qu’à tous les accueillants et leurs invités.