Publié le 19/03/2020

Le moindre enfant

On croirait un portrait de groupe. Rien qui dépasse du souvenir à fixer, rien qui dépasse à part l'idée d'été, et de famille. Tout le monde prend la pose pour mieux s'effacer dans ces deux idées là, l'idée de famille où tout est gai et facile, l'idée d'été où il fait si bon vivre, et même s'ennuyer, assis dans des chaises de jardin, Tout le monde prend la pose, mais une plus que les autres, et faisant cela elle enfreint l'obligation tacite de laisser place au groupe. Avec son petit chapeau, elle exagère : exécute un salut gracieux, une cabotine révérence. Faisant cela elle signe toute l'image, vous promet que plus tard vous la reverrez, vous la rêverez. Le reste s'égrène en scènes que vous ne voyez que parce qu'elle y est, elle et ses mines de Mademoiselle Loyal, présentant l'un après l'autre tous les numéros du jardin. La voilà mimant l'ébahissement et même la frayeur muette pour le danger des piqures devant l'opération délicate d'endormissement des abeilles. Vous n'avez rien suivi des gestes précis de l'apiculteur, n'y avez vu que fumée, spectacle, celui surtout de sa petite main à elle, secouée, de son retrait exagéré. Rien n'existe vraiment si elle n'est pas là pour le faire voir, c'est comme si le regard caméra s'était déplacé au cœur même de l'image, comme si elle pilotait tout. Voilà qu'elle nous emmène épier ce qui fomente au jardin, dans lequel elle avance à pas prudents, comme si c'était une jungle. Elle est nos yeux, et bien que, prudente, elle soit restée loin des arrosages, c'est comme si c'était elle qui faisait que la lumière éclabousse ainsi tout le jardin, comme si c'était parce qu'elle l'avait décidé que cette journée est advenue, où d'autres qu'elles passent et vivent, parce qu'elle les regarde. Si le monde s'affairait sans témoin, il ne se passerait plus rien. Quelques secondes à la fin du film où elle est absente, et tout devient plat. Enfant, peut-être, on sait mieux tenir cette position particulière d'être spectateur non pas devant la scène mais dedans, et que seulement regarder devienne une action qui fasse tout changer. Me revient cette bribe de conversation attrapée dans la rue récemment, où je n'ai entendu que cela, dans la bouche d'une femme : "... le moindre enfant...." L'expression m'a frappée. De quoi parlait-elle je l'ignore. J'ai essayé d'imaginer la phrase qui allait avec : "si ça blessait le moindre enfant" ou bien, "le moindre enfant sait ça". Je ne sais pas ce qu'elle disait. Elle aurait pu dire : "le moindre enfant peut faire jaillir tout un monde".

Cécile Portier