Publié le 19/03/2020

Du mouvement

«La constance mesme n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant, d'une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est, en l'instant que je m'amuse à luy. Je ne peinds pas l'estre, je peinds le passage.» Montaigne, Essais

Qu’est ce qu’aller de l’avant, quand le chemin est tracé, creusé si profondément qu’il est un berceau où se couler, où se laisser couler ? Qu’est ce qu’aller de l’avant, quand c’est une pente imperceptible qui nous y mène ? A l’écluse, on le sait enfin, qu’aller de l’avant est une chute, une chute lente que seule contrebalance la joie qu’on organise sur ce lent véhicule qui nous mène. Alors, aller de l’avant n’existe plus, le seul mouvement qui existe c’est aller vers le ciel, puis dans un vertige immense s’en éloigner, s’en éloigner tant qu’on le rejoint, et de nouveau s’envoler, rire de nos peurs et suprises programmées, pendant que nous allons de l’avant, pendant que nous chutons.
Qu’est ce que se mouvoir, si tout bouge en ce monde ? Qu’est-ce que s’émouvoir ? Une chorégraphie simple, l’inscription dans l’espace de nos vies de figures respectives,  qui coexistent, se répondent et s’enchaînent.
En une seule séquence, tous ces mouvements vitaux sont décrits, toutes les manières que nous avons de parcourir le monde. Toutes les manières - il y en a trois : aller de l’avant, chuter, tourner.
Aller de l’avant. Ligne lente de la péniche, si lente qu’elle est une immobilité de plus, que deux immobilités se font écho, celles de la rive, celle du vaisseau, qui est comme une île, une terre à habiter, à parcourir.
Chuter. Dénivellation courte et nécessaire entre deux étapes.
Tourner. Rotations autour d’un axe, qui se déclinent elles-même en trois manières possibles : inachevées comme en balançoire, où l’on veut toujours aller plus haut, où toujours on échoue, mais c’est de cette impossibilité à s’inscrire en cercle complet que nous tirons notre joie, car sinon c’est la manivelle, l’engrenage, l’huile de coude pour actionner des rouages prévus avant nous, bref, le petit manège de tous les gestes utiles. Enfin, dernière rotation : l’ouverture des portes, l’ouverture des vannes.

Trois manières d’inscrire des gestes dans l’espace, pas plus. Avec deux lois pour toutes nos émotions : la relativité, l’irréversibilité.

Il y a ces légendes de marins partis quelques mois en mer : quand il reviennent le pays a changé, les habitants méfiants, voyant débarquer ces hommes barbus et à la peau burinée, ne disent pas bonjour, et quand on les interroge ils disent que non, ils n’ont pas souvenir de cette maison aux volets bleus qui surplombait la baie, non, ils ne connaissent pas le nom des familles de ceux là qui viennent du large. Les marins disent croyez-nous, ici c’est chez nous. Ceux de la terre haussent les épaules, les prennent pour des fous. Depuis le pont du bateau, les marins cherchent partout ce qui serait une preuve de leur appartenance au lieu, finissent par trouver des restes, des vestiges, des tombes. Oui, ils appartiennent à ce lieu, mais pas à ce temps. Des centaines d’années se sont écoulées depuis leur départ, leurs enfants sont morts et enterrés depuis si longtemps qu’on ne connait même plus le chemin de leur descendance. Ils sont les habitants d’un temps révolu, car le temps n’a pas eu le même écoulement sur leur bateau et sur la terre. Un conte seulement : celui, très ancien, de la théorie de la relativité. Dans la légende, un marin obstiné ne veut pas admettre que sa vie n’est plus, veut quand même débarquer, et sitôt qu’il pose pied à terre, s’écroule en poussière.
Et si la petite fille de la péniche sautait sur la rive, deviendrait-elle une vieillarde ridée, perclue ?

Petite fille tu cours vers l’après de tes gestes, puis tu reviens vers l’avant de ta toute petite vie, qui deviendra l’arrière de toutes tes pensées. Tu cours sur une arête, tu cours en tous sens qui n’en est jamais qu’un, tu cours arrimée et en laisse, tu cours, tu es libre.



Cécile Portier