Publié le 19/03/2020

Danaïdes


La chaleur n'a rien gâché. À part la soutane du prêtre à la procession des moissons, les robes depuis ce matin sont légères, et les cheveux aussi s'envolent.

Tout à l'heure elles étaient sages, toutes, sages et bien mises, propres et nettes, la conscience claire, le cœur en fête déjà mais la mine sérieuse. et tous les visages étaient portés haut comme épis mûrs. Elles ont préparé les enfants, elles se sont préparées. Les enfants ont défilé dans le pré, dans un sagesse de posture que n'arrivait pas à contredire la drôlerie de leurs costumes.  Et soudain la bourrasque de la fête, le fol amusement des stands de kermesse. Une surprise aussi attendue que le retour de l'été, les mêmes jeux que l'année dernière, l'année d'encore avant, et encore et encore, et on ne croirait pas qu'un jour ça puisse changer. Tout s'enchaîne, grâce surtout à cette façon enjouée qu'ont les femmes de jouer le jeu, de la bouteille à moitié vide, de la bouteille à moitié pleine. Et toute cette eau qui se déverse à côté, comme les rires que plus rien ne contient, comme l'abondance qu'on souhaite pour tous. Pour tous et surtout pour soi. Oh c'est une fête bien industrieuse : qui remplira le plus vite, qui en gaspillera le moins. Dans la rage de la compétition il faut mollets tenaces et œil précis, il faut aller vite, il faut gagner, même si c'est impossible, même si c'est ridicule. Qu'importe, c'est la fête, elles s'épuisent en rires autant qu'en allers et retours.

(On ne voit jamais que depuis l'intérieur de soi. J'ai visionné ce film il y a plusieurs jours, et prise dans mes propres allers et retours, je n'ai pas eu le temps d'y revenir tout de suite. Ne m'en est resté que cette scène fugace de la 40ème seconde à 61ème seconde, dont j'ai été étonnée au revisionnage qu'elle soit si courte, si peu visuelle (tout se joue dans la précipitation, dans le sentiment que quelque chose d'organisé s'y joue mais qui n'est pas directement lisible. On voit quatre femmes bien mises, costumes sombres pour les plus agées, robes claires pour les plus jeunes, on les voit courir vers la caméra, un récipient à la main, la dépasser sur sa gauche, puis elles reviennent dans le champ, toujours courant mais dos à la caméra, elles courent, s'arrêtent, se penchent, on ne les voit pas vraiment faire mais on les imagine verser l'eau dans un autre récipient, puis elles reviennent, se précipitent, remplissent, repartent. Ce n'est qu’à la fin où l’on voit la citerne où elles vont puiser. Quelques secondes seulement de cette scène, et pourquoi celle-là seulement m'a marquée, au point que je l'ai fait enfler dans mon souvenir, au point qu'au révisionnage je me sente comme flouée de la voir si courte, si insignifiante?
On ne voit jamais que depuis l'intérieur de soi, de cette position intérieure si particulière et double, où l'on vit et court sa vie, où dans le même temps on se voit la vivre sans parvenir à y dégager vraiment un mouvement lisible, crédible.
Et depuis ces quelques images insuffisantes, d’autres images remontent. Celle du puits, bien sûr, où, pas si longtemps avant que cette scène soit filmée, du temps où l'eau n'était pas courante, c'était les femmes aussi qui allaient puiser. Remonte aussi l’image de ces courroies aux inombrables godets, au rythme inexorable, qui les a remplacées un moment. Et aussi ce proverbe, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.

Une scène parmi d'autres moments de vie que la bobine du film a rassemblé au fil du temps, comme autant de perles d'événements un peu plus brillants que le tout venant du quotidien. Un chapelet du temps à égrener, et qui comme tout chapelet reboucle sur lui même, puisqu'à la fin des quelques quinze minutes que dure la bobine, pendant laquelle on verra virée en mer et baptême de cloches et bien d'autres "mémorables" de cette petite communauté filmée, revient la même scène de kermesse, la citerne, la course au remplissage, à ceci près que ce ne sont plus des femmes qui courent, mais des enfants. Relève prise de la course à vider sa vie pour la remplir.
Des moments donc, dont éplucher le pittoresque, pour tenter de comprendre, ce qui, dans ce qu’ils ont de mythique, peut bien nous questionner.)

Cécile Portier