... nous habitons vos ruines, mais.
[Chantier(s) poétique(s)]

Comment se fabrique un texte poétique ? De quel geste participe-t-il ? De quelle logique ?
Nous parlons ici d'une poésie qui parle au présent, d'une poésie qui nous sert à vivre le présent.
D'une poésie qui colle à la peau des choses.
Mais que signifie une poésie qui sert ? Et qui sert à quoi ? Et à qui ?
Comment ? Pourquoi ? À qui ?
Comment ces questions participent-elles à la création d'un chantier poétique ?

Ces questions, nous aimerions les poser à cinq « jeunes » poètes. Ici : Amandine André, Justin Delareux, A.C. Hello, Yannick Torlini et Laura Vazquez.
Ces questions, c'est en lecteur que je les pose.
Mais elles demandent, me semble-t-il, d'être développées.
Pour cela, peut-être faut-il que je précise d'où je parle ; je veux dire : en quoi, pourquoi, lecteur, je suis en compagnonnage avec la poésie (où ce qui est nommé poésie, mais cela est un autre débat) ; en quoi « lire » m'engage au point d'être également en compagnonnage avec des écrivains (qu'ils se revendiquent – ou non – poètes, mais qui, chacun à sa façon, nourrit le chantier poétique contemporain).


1. Qu'est-ce que j'attends de la poésie ? Ou plutôt, à quoi me sert-elle ?

Choisir de vivre, faire au mieux son métier de vivre, c'est accepter de prendre son quotidien à bras le corps et se le coltiner dans son à-vif (qu'il soit expérience du vivant donc, et jamais autre chose qu'expérience) ;  d'être, en quelque sorte, pleinement mortel ET sensible. Cela demande de la vigilance. C'est un travail à plein temps. En ce qui me concerne, la lecture de la poésie aide à l'exercice de la pensée. C'est-à-dire à l'exercice de la veille. Ici, la poésie ne serait pas pour ou contre, mais aurait valeur d'enquête, de compte-rendu d'expérience. Une poésie qui nous aide à lire le monde, et à agir sur lui. En prise directe avec le réel. Nous partons d’un postulat : le monde entier peut être lu ; en vertu de ce postulat, au lieu de penser et traduire le monde, nous le restituons.

L'espace poétique est, pour moi, le lieu où se réinventent les mots pour dire le monde qui nous entoure ; où est remise en question, à la question, la langue de la domination – retournée comme on retourne une peau, dépecée comme on dépèce l'horloge pour en comprendre le moindre rouage. Dans un premier temps, parce que le simple geste de la mise à l'étude crée la distance nécessaire pour éviter la contamination – mais ensuite, parce qu'une arme démontée et comprise devient un mode d'emploi possible pour élaborer de nouveaux outils, ceux-là mêmes dont on a besoin pour s’armer contre la domestication de nos esprits.
Vos ruines, nous habitons.

La poésie se doit d'être forme de vie, c'est-à-dire éthique de l'autonomie, complexité réflexive et réactive ; comme une sorte de machine performative contre les Enigma renouvelées. Elle se doit de s'inscrire dans une logique de résistance.

Ici, oui, je parle comme en temps de guerre. En état d'urgence.
Je prends le temps de l'urgence.

(J'entends cela, que nous sommes en guerre. Je l'entends chaque jour, à chaque instant.)
Je l'entends des réfugiés morts d'avoir tentés de passer des frontières. J'entends la guerre. Elle a des mots. Je l'entends des cadavres qui racontent leur pays en guerre laissé derrière eux, leurs amis leurs familles dans la guerre laissés derrière eux. Et la guerre qu'ils ont trouvé ici où ils sont tombés. Assassinés. Disparus. J'entends la guerre des corps des réfugiés qui ont survécu. Qui ont fui les armes là-bas. Qui sont debout aujourd'hui, face à de nouvelles armes ici. J'entends la guerre de la bouche des réfugiés, qui disent qu'ils sont partis de chez eux, ont survécu aux multiples pièges d'un voyage qui ne fut pas un voyage mais une aventure terrible, épopée longue trop longue ponctuée d'épisodes éprouvant, intolérables. Qui disent qu'ils sont aujourd'hui aux portes de nos frontières et ne peuvent imaginer avoir résisté au pire pour finalement mourir ici, ou être chassés ailleurs – retour au pire. J'entends la guerre, je l'entends des réfugiés qui nous rappellent, dans un murmure qui s'amplifie en rumeur et qui va pour s'amplifier encore et encore plus, vers un cri sans limite, qu'ils sont aujourd'hui face à nous car obligés de fuir des guerres que nous avons créé là-bas. J’entends que là-bas, c’est chez eux. J’entends qu’ici, ils sont d’ici, ils sont chez eux.
J'entends cela, que nous sommes en guerre, je l'entends du silence imposé aux Rroms chassés des bidonvilles. Et j’entends la parole qu’ils prennent malgré tout et qu’ils sont droits, eux, dans leurs mots. Je l'entends des paroles suffoquées des familles et des amis des enfants tués dans les quartiers populaires - des enfants dont le seul crime était d'avoir fui devant la police, d'avoir eu peur des uniformes. J’entends leurs paroles suffoquées et qu’ils sont droits, eux, dans leurs mots.
J'entends cela, que nous sommes en guerre, de cette voisine, joyeuse et avenante encore hier et qui, du jour au lendemain, les yeux voilés, la peau ternie, la chair enflée par la chimie des médicaments, s'est enfermée dans le silence pour, séparée du monde, disparaître totalement.
En mémoire une image qui m'obsède, une image de guerre elle aussi : l'absence totale d'image, comme une trouée blanche, de ce jeune Darius qui ne s'appelait pas Darius, et dont on a retrouvé le corps inanimé, dans un caddie, à la lisière d'une cité HLM nommée "La cité des poètes".

J'entends cela que nous sommes en guerre, que de la machine médiatique qui tente d'imposer sa léthargie mentale, surabonde un chaos informatif, une confusion funeste de laquelle s'écrit à vif cette phrase en chair et en os : la grande confrontation ne pourra être indéfiniment reportée.
Je parle en temps de guerre, et me pose la question de la distance. Du temps et de l'urgence.

Et me pose, toujours et encore, la question de l’adresse...


2. Quelle poésie pour aujourd'hui ?

Si écrire engage, lire engage tout autant. Ce que l'expérience de vivre exige de moi comme effort, comme « discipline », c'est de me comprendre et de comprendre le monde dans un même geste ; de me comprendre avec le monde (ici, la préposition avec fusionne également ce qui solidarise de ce qui sépare, ce qui unit de ce qui fâche). La poésie qui m'est utile, qui m'est outil, s'adresse tout autant à l'un qu'au multiple – pose l'idée du un et travaille à la construction du nous (vigilance à ce que la pratique de la poésie ne soit jamais séparée du social).
(Dans un même geste : je parle de geste, car il y a du mouvement dans cette poésie qui met le présent au service du présent : une poésie qui ne soit déjà plus au présent (le présent posé passe), pas encore au futur (le futur est hypothèse), mais juste entre les deux, en énergie, en souffle, en mouvement d'un point vers... Une écriture qui se fabriquerait et se penserait dans le mouvement vers... en somme, une écriture performative. Une écriture ouverte – ce qui se passe dans le texte ne doit pas rester dans le texte).
Cette poésie-là, je l'imagine écrite par des poètes qui travaillent, parallèlement au savant et au militant politique, comme eux avec passion dans une lumière froide.

Dans ce geste poétique, auteur et lecteur sont engagés ensemble dans ce mouvement.


3. Mais à qui s'adresse la poésie ?

La poésie a cela qui permet une certaine liberté, d'être une forme d'art non tangible, voire de non admissible, par les instances décisionnaires qui font et défont le « milieu » culturel (ici, le mot culture est employé dans son sens le plus trivial, c'est-à-dire qu'il n'a de sens que par ce qui se trame en son nom, comme dans n'importe quelle entreprise, comme dans un immense ministère aux ramifications multiples et insoupçonnées, et où chaque personne se revendiquant de la culture en serait de facto l'employée).

La poésie n'existe pas comme force économique (elle n'influe en rien sur quelque commerce artistique que ce soit) ; la poésie n'existe pas comme force propagandiste (elle ne participe en rien de la société du spectacle, elle ne délivre pas de message – ou plutôt, elle n'est pas porteuse d'opinion, elle ne déplace pas les foules et donc il n'y a pas lieu de la commenter). Ou lorsque que, par hasard, ou par malentendu, ou par stratégie ambitieuse, elle intervient dans les champs du spectacle ou de la finance, elle n'est plus poésie, mais devient – alchimie de l'argent et du pouvoir – œuvre plasticienne ou scénique…
Sans pouvoir (économique ou propagandiste) elle a peu de relais (commerciaux et communicationnels).
Se construisant hors des lieux de décision,  elle échappe aux généalogies universitaires et journalistiques. Elle est donc peu commentée, encore moins théorisée.
S'élaborant souvent dans des logiques formelles autonomes, qui sont libérées des formes textuelles « classiques » (ici, classique signifie reconnue comme répondant aux attentes des lecteurs – sic), ces poésies sont souvent suspectées d'étrangeté, de bizarrerie, de loufoquerie, de complexité ou d'ennui… voire accusée d'être inconfortables, absconses ou élitistes.
Le paradoxe du poète, est de s'atteler à une écriture pour tous, qui sera lue par peu… et compagnonne d’encore moins.

C'est le paradoxe de ceux qui privilégie la justesse de l'adresse plutôt que l'audience à tout prix.

Cette poésie, par sa façon d'échapper à tout pouvoir ; par sa façon également d'être le moins possible du côté de l'achevé, pour se rapprocher du mouvement ; par sa volonté de s’identifier à une pensée en action... se voit rejetée en marge des circuits de diffusion officiels de l'art et de la littérature.
Il y a comme une décision politique à ce que la poésie soit laissée là où elle se pense et se fabrique, sans faire quoique ce soit pour qu'elle soit portée là où se trouvent ses lecteurs.
La poésie est inadmissible. D’ailleurs, elle n’existe pas.

Et pourtant, l'espace poétique ne cesse de se nourrir de nouvelles pratiques, de nouvelles expérimentations où se confrontent et s'hybrident écritures et supports. De nouveaux auteurs donnent de la voix, qui questionnent toujours et diversement la poésie, en redéfinissent les enjeux, en malmènent les frontières, inventent de nouvelles stratégies de diffusion, réfléchissent autrement les notions d'impact et de réceptivité… fabriquent des textes indociles et irréconciliables qui produisent de nouvelles trouées de lumière acide dans l'opacité de nos certitudes.
Oui, nous habitons vos ruines.

*

Alors, comment se posent pour ces jeunes poètes la relation au monde, le lien au social, à la politique ?
(Se pensent-ils en guerre ou non ? Hors guerre ? Pensent-ils guerre ou sans guerre ?)
Comment réfléchissent-ils les notions de distances et d'urgence ?
Comment font-ils pour allier – ou non – leur recherche formelle d’écriture et le monde qui les entourent ?
Comment réfléchissent-ils les écritures de la domination ? Comment s'y confrontent-ils ?
Avec quels matériaux travaillent-ils ?
Pour quels lecteurs écrivent-ils ?

(C'est quoi, pour ils, pour elles, pour iels, la poésie ?)

Ils/elles viendront à notre rencontre, nous feront découvrir des fragments de leurs travaux en cours, nous ouvriront les portes de leur « atelier », inviteront d'autres écrivains (ou artistes, ou penseurs…) avec qui ils/elles sont en dialogue… Ainsi nous pourrons participer, nous lecteur-e-s, aux débats et questionnements qui les animent.
Car si écrire engage, lire engage également.

Oui, nous habitons vos ruines, mais.

[Laurent Cauwet]

(Ce texte a été construit en empruntant à Julien Blaine, Sylvain Courtoux, Justin Delareux, Frantz Fanon, Jean-Marie Gleize, Francis Ponge, Cesare Pavese, Denis Roche...)

... nous habitons vos ruines, mais. [Chantier(s) poétique(s)]

Laurent Cauwet

responsable d'Al Dante (espace d'interventions poétiques, actif depuis 20 ans).

 

 

 

 

Un projet proposé et financé par Ciclic en partenariat avec la médiathèque de Bourges et l'École nationale supérieure d'art (ENSA).

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