Publié le 19/03/2020

Cette abstraction qu'est la vie

Voila maintenant quelques mois que je me confronte à ce drôle de matériau : des rushes. Quelques mois à errer dans la base mémoire, comme si c'était la mienne.

Dans quoi j'évolue : des milliers de films. Certains signés, situés. Certains même parfois montés, avec titre et cartons intermédiaires, scénario, déroulement. Mais beaucoup, la plupart, ne sont que captations d'instants, reliées entre elles par le seul fait qu'elles ont été tournées l'une après l'autre sur la même bobine, et on passe ainsi sans coup férir d'une scène de barque aux dentelles d'un baptême, d'une fête-dieu aux rouages démontés d'une horloge, etc... Des milliers de fragments, d'épisodes qui semblent ne jamais pouvoir se regrouper dans une série, maillons ouverts d'une chaine de vie et d'événements depuis longtemps rompue. Et moi j'avance dans la base mémoire, comme si c'était la mienne.
Je me fais l'effet d'une très vieille personne, qui s'appellerait la nation (ou bien peut-être moins, ou bien peut-être plus que ça), une très vieille personne à qui les souvenirs échappent, d'être trop nombreux. La mémoire de ma nation ne m'appartient pas, elle revient par bribes seulement, comme par hoquets, elle se désarticule en une multitude d'anecdotes pittoresques et insignifiantes, le pourquoi du comment on plantait les choux, du comment on démarrait les moteurs à explosion à l'époque, etc.
Tout me revient, à un moment ou à un autre. Tout me revient mais rien ne me dit rien. 
Je cherche ce qui est encore à moi, à nous, dans ses flux passés, étrangers. C'est d'ailleurs la seule chose que je cherche, et qui fait que je peux dire : j'avance dans la base mémoire comme si c'était la mienne.
J'y avance à tâtons et sans méthode, sans organiser aucune filière, aucun filon. J'y avance à chaque fois comme si c'était le premier pas, le premier et seul coup de pioche. Comment je fais? Je ne cherche pas des faits. Encore moins des événements. J'interroge l'oracle au moyen de mots tapés au hasard dans le moteur de recherche. Je joue, à l'aveuglette, j'attends la récompense. J'ai ce luxe : je ne sais pas ce que je cherche (à part cela, qui serait encore à moi, à nous). Je n'ai rien à démontrer, dont je souhaiterais débusquer la preuve. Je tape des mots seulement. J'écris pluie, arbre, mort. J'écris couture. J'écris abeille. J'écris chute, récolte, pierre. Je tape des mots, je regarde ce qui sort.

Ainsi je tombe (par quel mot je ne sais plus) sur ce bout de bobine où l'image est complètement voilée, sur ce bébé de baptême dont je parlais tout à l'heure, dans les bras d'un aïeul, face caméra. Je vois ce bébé, ces personnes, mais on les voit si peu ! Le voile de lumière et de temps qui a passé sur la pellicule rend leurs visages méconnaissables. Est-ce important ? Ces visages me sont de toute façon inconnus, par définition impossibles à reconnaître.  Mais ce qui se joue dans cette mise en invisibilité c'est le détachement qu'il produit. Puisqu'on ne voit rien de ce qu'on est censé voir, forcément apparaît autre chose. Ce qui apparaît c'est leurs gestes. Devant la caméra on les voit poser. Plus exactement, ils cherchent à se poser. Il s'apprêtent, ils cherchent la bonne posture. L'ancêtre est là qui tient dans ses bras, un peu gauche, l'enfant baptisé. La mère revient dans le champ, replace le bras de l'enfant, ajuste la posture. Plusieurs fois. Ils sont bientôt prêts. Prêts à quoi? Et tout à coup on comprend qu'ils ne posent pas devant la caméra. Ils posent devant un autre objectif, avec un autre objectif. Ils se livrent à l'appareil du photographe, non à celui, plus bienveillant peut-être, en tout cas désintéressé, du cameraman, qui n'est sans doute pas un professionnel, plutôt quelqu'un de la famille. Qui qu'il soit, ce caméraman vient documenter de façon seulement accessoire et périphérique la préparation de ce qui compte vraiment : l'image fixe, officielle, la photographie de baptême qui bientôt trônera sur la commode. Ces gens cherchent à poser devant cet objectif là, avec cet objectif là : atteindre l'immobilité. Je pense aux portraits du Fayoum. Visages des vivants présentés pour leur mort future, leur immobilité future.

Et c'est normal du coup, ce n'est pas un accident, si dans ces images qui bougent les visages sont méconnaissables. C'est ce qui signe cela : que tout ce qui est en mouvement est voué à disparaître. Pour le dire en tautologie : que la vie n'est pas ce qui demeure. Ces images sont là pour çà : documenter l'oubli. Cette base mémoire, qui est la mienne, la vôtre, la nôtre, est la bibliothèque de notre propre effacement. La preuve que la vie est une abstraction, c'est à dire une expérience où les identités se dissolvent dans le mouvement de la vie. La preuve que de cette expérience nous ne pouvons rien capter sans la nier, sans la renier.
Ce qui nous est commun est plus grand que la nation, et beaucoup plus petit. Cela nous relie à ces images bien plus que des poncifs, idéologies et modes de vie qui auraient été, dont nous serions les hértiers. Ce qui nous est commun c'est notre fragilité face à l'expérience du mouvement. Nous échappe dès qu'on cherche à s'en emparer. Et bien sûr, on le voit mieux dans cette trace incertaine que dans des films, plus modernes, techniquement plus assurés.

A travers ces mots de recherche tapés au hasard, pluie, arbre, mort, abeille, chute, récolte, pierre, et bien d'autres encore, de ces mots sans histoire, sans Histoire, je comprends cela, que je ne cherche que du mouvement, de la matière. Du mouvement ou son contraire. De la matière et de la lumière. Je cherche ce qui se désancre, et qui est notre part commune. 
Face à la base mémoire, je me fais l'effet d'une très vieille personne, avec cette idiotie particulière de certaines personnes âgées, légèrement démentes, qui, quand elles rient comme le bébé de la danse que fait la poussière dans un rai de lumière, se rapprochent de l'abstraction. De l'abstraction qu'est la vie. 

 

Cécile Portier