Publié le 21/12/2021

Aux oreilles la parole – #2 Récits de la 15e édition des mille lectures d'hiver

Ciclic a demandé à Aurélien Lemant d'éditorialiser les « carnets de route » de la 15e saison, si particulière, de mille lectures d'hiver ; il vous invite à en vivre la réalité intime. Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène et aussi comédien. À ce titre, il a lui-même été l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver. C’est dire s’il connaît l’aventure ! Ciclic vous propose de découvrir ici le deuxième épisode de la série...

Aux oreilles la parole

« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique, et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine. »
Christian Bobin, in Un bruit de balançoire



Les temps étaient à la confusion. Tout était possible, rien ne l’était. Des lieux venaient d’être fermés, d’autres s’ouvraient en urgence afin d’accueillir ce qui devait l’être, et c’est ainsi que l’on permit aux gens, quels qu’ils fussent et d’où qu’ils vinssent, d’entendre en dépit des événements une parole dont ils avaient été privés avec une brutalité homicide ressemblant à un hiver déposé par-dessus l’hiver.

Ici, l’on reçoit donc un lecteur public de Mauvaises herbes, de Dima Abdallah, au cœur d’une salle de projection. Et Thierry, coutumier pour ses lectures depuis 2007 des bibliothèques de lycées, des salles à manger des appartements, des salons des familles ou des espaces associatifs, doit composer avec ce nouveau lieu et ses contraintes, baigné dans une relative obscurité, moins idéale que l’on eut pu le croire venant d’un comédien professionnel : « C'est la première fois de toutes "mes" Mille Lectures que je me retrouve dans une position physique "d'acteur" sur un plateau... c'est inhabituel, moins convivial. J'aime bien voir le visage des auditeurs... ». Par bonheur, cette fatalité due à un éclairage peu adapté – l’humain s’ajuste, la technique un peu moins, il en va toujours ainsi – se verra corrigée, presque oubliée, à la faveur des échanges qui suivront : c’est une tradition, la Mille Lecture d’Hiver ne se clôt jamais dans la fin d’une performance d’artiste, ce qu’elle n’est pas ; au contraire la voilà qui se prolonge avec la discussion et les débats suscités par le texte lu. Thierry rencontrera les gens dont la lumière trop tamisée lui empêchait de découvrir les visages, les regards, les postures et la mue des expressions en direct. Ce que bien souvent, justement, le comédien de théâtre ou de cinéma ne voit pas, ne doit pas voir. Les fascinations étonnées, les ennuis patients, les écoutes concentrées, les questions conservées pour plus tard ou peut-être jamais, les sourires incontrôlés qui endolorissent les muscles au bout d’une heure de lecture, les verres de lunettes qui s’embuent au-dessus du masque serré, les hochements, approbations et autres réflexes qui soulignent l’importance de sentir ce moment ensemble et à l’unisson. 

La conversation qui vient à la suite de la lecture est toujours une surprise et un moment très attendu par les lecteurs (parfois avec anxiété, d’autres fois avec un apprêt de passionné). Ces derniers n’y sont pas des vedettes que l’on interviewe, ils ne confisquent pas la parole comme des spécialistes autoproclamés qui auraient réponse à tout, c’est même souvent et d’abord eux qui demandent aux auditeurs ce que le livre leur a déclenché dans la tête et la poitrine. Cette déclinaison de retours sur la littérature qui leur fut lue, elle transite jusqu’à CiCLiC via le prisme des comédiens, dans leurs carnets de route. L’effet produit, l’émotion glanée ou manquée, l’imaginaire qu’on réactive, le geste décisif de futurs lecteurs… Que se passe-t-il chez ces écoutants, pendant, après, au-delà ?

Il y a deux Marion parmi les Mille Lecteurs d’Hiver. L’une d’elles rapporte des fragments précis de déclarations, en lesquels beaucoup d’entre nous tous se retrouveront pour les avoir dits, ou entendus, ou pensés très fort avec les yeux : « "Moi je n’aurais jamais lu un livre comme ça par moi-même, heureusement que vous nous le lisez" », et voilà bien sûr l’un des objectifs, l’une des destinations de ces lectures. Faire pénétrer des textes dans la vie d’autrui. Des langages, des images, des concepts, des sensations.  « "C’est certain que je vais les acheter, je crois que les deux [livres que vous avez lus] je vais les acheter. Je n’ai jamais reçu de [lecture de] poésie, moi, avec les Mille, c’est la première fois. Je n’étais pas très emballée et finalement c’est très bien." » La poésie est un piège. S’il est bien posé par le poète, celui qui l’entend tombera dedans, c’est écrit : « "C'est étonnant comme on ne sait pas de quoi ça parle, et pourtant moi je me suis laissée prendre." » D’ailleurs, sur sa tournée de lecture de Ma reine de Jean- Baptiste Andréa, Thomas note que « la première personne qui a pris la parole disait en rigolant qu'elle était encore dans l'histoire »

Le premier à parler. C’est délicat à l’extrême d’être ce premier, il est rarement celui ou celle qui a raison – on dit plutôt que c’est le dernier qui remporte ce match qui ne devrait jamais en être un. Et pourtant, quel courage, à juste titre ! Quelle tâche échoit à cette première personne que de parler à la première personne, de sorte qu’elle dessine sa vision, fasse entendre son écoute en résonnance ou larsen, sa compréhension en harmonie ou sous des chaos, ses rejets comme ses adorations, parmi les membres de cette communauté d’un jour réunie par la succession des hasards. Ces gens qui ne se sont pas assis là pour t’entendre toi, qui ont fait le déplacement pour un lecteur de métier, quelle légitimité dois-tu brandir devant eux afin de braver leur indifférence ou leurs agacements ? Oh, comme il est normal d’avoir cette crainte ! Pourtant voici le secret : ta légitimité te vient d’être là. Tu es entrée dans ce cercle des écoutants, tu es ce qui rend possible l’assemblée. Sans toi, chacun serait plus seul. Un jour ou l’autre, ce soir ou demain, nous sommes toutes et tous la première personne à ouvrir la bouche ou lever la main. Guy-Frédéric en a l’habitude et sait que, parfois, il faut doucement indiquer l’exemple aux auditeurs de façon à ce que leurs oreilles se transforment en ces bouches espérées ; que le son sourde des gens d’en face, à présent que le lecteur a parlé. Guy-Frédéric se souvient : « La conversation démarre tranquillement, sans excès de vitesse, comme si chacun avait un peu de mal à statuer sur son opinion. Je me lance dans mes propres commentaires, aidé tout à coup par l'intervention d'une dame qui n'a pas du tout aimé le texte et qui m'interroge sur les raisons pour lesquelles je l'ai choisi. Je les expose, et c'est suite à cela que la conversation démarre. Des opinions variées se font jour. Ici, le texte a semblé difficile. Là, la difficulté a été surmontée dès qu'on a accepté de l'entendre autrement que par la compréhension mentale. Ailleurs, il a été entendu et apprécié. Globalement, même avec quelques réticences, on a été touché par le rythme et par les nombreuses sonorités... Les mots ont su faire leur chemin. »

D’autant que « pour certains auditeurs c’est une première », comme le rappelle Richard après avoir lu Tout ce que je sais du temps, recueil de nouvelles de Goran Petrovic. Il présente l’ouvrage comme « des fables oniriques teintées d’humour noir et de tendresse. Le public est enchanté. Les questions fusent notamment sur le contexte politique qui a présidé à la rédaction de ce recueil, la question du prochain attire l’attention d’une convive qui est enthousiasmée par cet après-midi à la campagne loin des tracas quotidiens. Pendant ma lecture, trois poussins vont naître... » Et l’on se prend à croire que la lecture a suscité cette éclosion, comme les réactions des auditeurs germent elles aussi, provoquées par les mots magiques sortis d’un livre.

« Parfois, le mugissement d'une vache venait donner un écho à un mot, une phrase ou un chapitre », lance Pierre en se souvenant de cette ferme où il lisait Un bruit de balançoire, de Christian Bobin. Le public, qui ne peut pas vraiment se permettre les interjections de la génisse, ni les pépiements de l’oiselet, se jette dans les autres aventures de la parole : « Un spécialiste du poète Bernard Dimey entreprit un parallèle entre l'œuvre de Bobin et celle de Dimey. Une personne trouvait qu'il y avait tant de pépites dans ce livre qu'il aurait fallu une pause d'échanges et de discussions tous les quatre chapitres ! » J’entends la vache, je perçois les craquements de l’œuf, les langues se délient. « J'ai été impressionné par l'attention des participants », poursuit Pierre, « et par le calme qu'apportait la lecture sur certains des gens présents. (…) Une personne qui avait du mal à s'exprimer reprend une phrase du livre, retenue par cœur : "La vie écrit au crayon, la mort passe la gomme, le poème se souvient". Et d'ajouter : "Je la noterai et la mettrai sur un mur de ma chambre". »  Benoît a vécu un émoi similaire : « Une personne avait même retenu par cœur certaines phrases qui l'avaient marquée ou touchée : c'était beau ça ! ». Autre part dans sa tournée, Pierre note que « chaque lettre de Christian Bobin prenait son envol dans cette salle teintée d'un silence tout en relief. Il s'ensuivit un bel échange, et la phrase d'une auditrice, marquant la fin de cette rencontre : "Je sais à qui je vais offrir ce livre", me sembla être un cadeau. Ma lecture allait engendrer une autre lecture..."Et le petit infini se tricote ainsi, tu le sais : le partage du pain de l'invisible", comme l'écrit Bobin. » Oui, c’est beau, ce suivi. Ce legs magnifique l’est encore plus puisqu’il est incertain, toujours sur la sellette et pas forcément affirmé face au lecteur le jour J : une bibliothécaire raconte à Antoine « quelques temps après la lecture qu'elle n'a jamais eu une liste d'attente aussi longue pour emprunter un livre. Chouette ! » En miroir, Ismael invoque une autre situation, celle où précisément « deux personnes avaient lu le texte en amont [La Petite dernière de Fatima Daas]. Quand cela se produit, il y a souvent des retours sur le souvenir qu'elles ont de leur lecture personnelle, et la redécouverte du même texte lu par le lecteur. C'est toujours une chose un peu mystérieuse pour moi car j'essaie d'imaginer comment résonne leur propre lecture comparée à la mienne, mais c'est toujours difficile à comprendre. » Quant à Yann, il s’est confronté aux deux cas de figure : « Les gens ont été sensibles au fait que, s'ils avaient lu le livre par eux-mêmes, ils ou elles ne seraient probablement pas allés bien loin dans leur lecture, à tort selon eux. La bibliothèque s'était assurée de pouvoir le proposer dans la foulée en prêt. » mais aussi « Tout le monde s'était renseigné sur l'autrice, et presque tout le monde avait lu le livre, ou tout du moins l'avait commencé. La relation créée par la lecture n'en a pas pâti, bien au contraire. » Yann avait choisi de lire Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome.

Les auditeurs se font désormais entendre, ils se confient. Stéphane prête son oreille à « Des gens très différents et contents d'être là, dont un jeune un peu paumé, venu accompagné de son litron de bière, resté jusqu’au bout et désireux de lire d'autres textes de Catherine Ternaux. » dont il offrait des extraits de Zoppot ; Danièle devient momentanément, par la grâce des mots d’un autre, les yeux d’« une auditrice de 90 ans qui, presque aveugle, ne peut plus lire et était très très heureuse d'entendre. » Entendre lire est un salut pour qui ne peut déchiffrer, quelles qu’en soient les causes. D’autres auditeurs pourraient regarder la lectrice ou le mur, leurs pieds ou le plafond, dans le vague ou avec insistance, mais décident de clore les paupières pour laisser le verbe se changer en monde. Ils pourront mieux en parler après l’avoir traversé durant ce rêve éveillé. « Certains écoutent les yeux fermés et témoignent : "on entend autrement, ça envahit plus le cerveau, on imagine bien" », relate Isabelle, « "on entend plus la musique, l’autrice choisit bien ses mots, c’est une écriture très sensible, une écriture fine, délicate, détaillée" ». Le public tisse même des liens entre ce livre de Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, et Colette ou Bobin, « "son rapport à la nature, aux arbres". »

Face à un groupe de lycéens, Sarah écoute « trois jeunes filles assises devant et qui ont l’air d’être férues de bouquins, qui font une analyse très intéressante de certains passages, il est certain qu’elles ont tout entendu. Pour les autres, j’essaie de les emmener sur le terrain de la lecture à haute voix, c’est ce dont m’a parlé leur prof, ils vont bientôt affronter l’oral du bac de français, alors on discute de ça. Et comme ils font de petits enregistrements audio d’extraits qu’ils analysent, on aborde la question du découpage, des choix, de comment lire. J’essaie de leur donner ce que je crois avoir compris sur cet exercice et, d’une manière plus générale, sur le fait de se montrer, d’être là, devant l’autre. » C’est déjà ce qu’osent ces jeunes filles, toutes élèves qu’elles sont : donner forme et contenu à leurs emballements, à leurs goûts, courir le risque d’être incomprises, parier sur soi plutôt que pas du tout, générer discorde et acquiescement, livrer une lecture de la lecture, entreprendre d’écrire leurs propres livres derrière les commentaires, les analogies, les décortications, à force de ressentis, de visions, de délires, de spéculations fragiles comme de vérités éclatantes. C’est le plus bel hommage possible à l’œuvre lue, comme à sa lectrice, comme au dispositif poétique et politique intitulé Mille Lectures d’Hiver qui rend tout cela possible, tout. Une écoute, et l’élévation de vos voix. Alors, l’une des deux Marion de conclure : « Il y a quelque chose d'un sabbat littéraire... ». Entendez-vous ces points de suspension ? Ce sont vos bouches sur le point de s’ouvrir.

 


 Fin du deuxième épisode.

Les parutions à suivre s’inspirent directement des carnets de route des lecteurs-comédiens des Mille lectures d’hiver. Leurs contributions figurent en caractères gras italiques. Pour la richesse de leurs récits, remerciements à Boris Alestchenkoff, Mélissa Barbaud, Ulysse  Barbry, Bénédicte Bianchin, Sylvie Boivin, Adrienne Bonnet, Coraline Cauchi, Yvan Chevalier, Jean-Christophe Cochard, Fabienne Courvoisier, Bruno De Saint Riquier, Caroline De Vial, Thierry Debuyser, Isabelle Destombes, Pierre Fesquet, Françoise Forêt, Stéphane Godefroy, Richard Graille, Tiphaine Guitton, Sarah Haxaire, Nathalie Kiniecik, Baptiste Kubich, Leïla Lemaire, Martin Lenzoni, Yann Lheureux, Thomas Lonchampt, Benoît Marchand, Marion Maret, Antoine Marneur, Danièle Marty, Laure Pasques, Julien Pillot, Lélio Plotton, Bryan Polach, Anne-Elisabeth Prin, Ismaël Ruggiero, Guy Frédéric Schwitthal, Marion Souillard, Anne Trémolières, Elise Truchard ainsi qu’à tous les accueillants et leurs invités.