Publié le 25/01/2017

Gaël Henry en résidence d'auteur à Bourgueil (37)

La Ligue de l'enseignement d'Indre-et-Loire accueille l'auteur de bande dessinée Gaël Henry, du 4 octobre au 4 décembre 2016. Lors de sa résidence à Bourgueil il poursuivra la création de son album Jacques Damour, projet d'adaptation d'une nouvelle de d'Émile Zola. Durant ces deux mois, il animera également des ateliers de création artistique autour de son œuvre pour le tout public et le public scolaire de Bourgueil et des villes alentours.

Pour l'adaptation de Jacques Damour d'Émile Zola en bande dessinée, Gaël Henry est au dessin et Vincent Henry au scénario. Cette résidence permettra à Gaël Henry de se consacrer à la réalisation des trente dernières pages de l'album, qui devrait en compter entre 120 et 130.

Présentation du projet de l'auteur :

  • Synopsis :
    Jacques Damour est un ouvrier heureux en ménage : il vit avec sa femme Félicie et ses deux enfants, Eugène et Louise. Il a un ami révolutionnaire, Berru, qui vient souvent manger chez eux.
    Les choses se gâtent en 1870 quand les Prussiens encerclent Paris. Le travail manque, Jacques et Eugène s’engagent pour sauver la ville... et gagner de quoi se nourrir.
    Puis survient la Commune pour laquelle Eugène et Jacques se donnent corps et âme. Au point qu’Eugène meurt sur les barricades et que Jacques se fait arrêter par les troupes versaillaises et envoyer au bagne.
    Il s’en échappe peu après et est donné pour mort. Il cherche alors à faire fortune avant de rentrer au pays... mais échoue dans une mine belge. C’est là qu’il apprend la grâce générale dont bénéficient les bannis. Nous sommes alors en 1880.
    Jacques rentre retrouver sa femme. Mais sa femme a disparu du domicile. C’est Berru, rencontré par hasard qui lui indiquera ce qu’elle est devenue : elle a épousé un riche boucher... Jacques et Berru se rendent donc chez le boucher Sagnard pour récupérer l’épouse remariée...

> Enjeux de l’adaptation :
Le texte d’Emile Zola permet de :

  • Dérouler une épopée humaine, celle d’un communard passé par le bagne puis présumé mort qui tentera en vain de renouer avec sa vie passé… mais finira par trouver le bonheur ;
  • Mettre en scène des personnages attachants, emblématiques de leur époque et de leur milieu d’origine ou d’élection, principalement :
    - Jacques Damour, ouvrier ciseleur sur métaux communard, bagnard puis quasi clochard.
    - Félicie Damour, sa femme, devenue bourgeoise et épouse du boucher Sagnard.
    - Berru, peintre en bâtiment, beau parleur velléitaire.
    - Sagnard, boucher, riche commerçant.
    - Louise Damour, enfant pauvre et maladive finalement devenue la « mondaine » Mme de Souvigny.
  • mettre en scène (en veillant à ne pas s’y noyer) les barricades de la commune ;
  • donner à voir le Paris du 19e avec ses transformations survenues en 10 ans ;
  • proposer une courte échappée américaine (de la réussite à l’échec) que l’on pourrait centrer sur le New-York de l’époque…

Un important travail documentaire pour rendre les ambiances et les lieux.
 

> Principe de l’adaptation : 

Le principe de l’adaptation est de faire raconter l’histoire tour à tour par Mme de Souvigny et Berru.

L’action débuterait lorsqu’un gentilhomme se présente chez Mme de Souvigny. Le serviteur va s’enquérir auprès de sa maîtresse qui lui fait répondre qu’elle ne peut le recevoir : elle vient de retrouver son père. L’homme repart donc interrogatif…

On assiste ensuite aux effusions entre la fille riche et le père misérable… Le dîner de fête et la décision de confier au père la garde d’une maison de campagne du côté de Mantes… 

Ce gentilhomme retrouve bientôt Mme de Souvigny et lui fait parler de son père. Celle-ci raconte la gentillesse dont il faisait preuve à son égard et son implication dans cette Commune honnie qui lui a volé tour à tour frère et père. 

Un jour, le gentilhomme se rend dans la propriété de Mantes retrouver sa maîtresse. Damour n’est pas là mais il mange avec Berru qui lui conte à sa manière l’épopée de son ami. En passant vite sur les épisodes qu’il connaît mal – et qui sont peut développés dans la nouvelle de Zola : le bagne, la fuite, l’Amérique, la Belgique… 

Il conte en détails les retrouvailles de Damour avec la capitale puis avec sa femme et finalement sa renonciation à faire valoir ses droits d’époux historique donc légitime. 

Cette discussion se passe sur plusieurs visites… Le gentilhomme pourrait aussi rendre visite à Sagnard… Au terme de l’histoire, il rencontrera enfin Jacques Damour qu’il pense être un sage bien rangé. Mais le vieil homme, s’il coule des jours heureux dans sa nouvelle situation, n’en a pas moins gardé tous ses idéaux révolutionnaires… 

Par cette adaptation, le propos de Zola est gardé mais on y adjoint les regards croisés de différentes personnes sur cette destinée.

 

> Principaux personnages :

- Jacques Damour, né en 1824, marié depuis 1850 à Félicie, ciseleur sur métaux, plutôt sec, (165 cm ?), il parait déjà vieux lors des événements de 1870. Un homme raisonnable, sauf quand il a bu, le lundi soir.
Quand il revient de son exil, il a 56 ans mais fait plus vieux que son âge, avec sa barbe très noire, son air très maigre, de clochard, de « spectre ».
Par contre, une fois en villégiature à Mantes chez sa fille, il reprendra quelques forces : « Il engraisse, il refleurit, bourgeoisement vêtu, ayant la mine bon enfant et honnête d’un ancien militaire. Les paysans le saluent alors très bas.

- Félicie Damour, née en 1832, mariée en 1850 à Jacques, nièce d’une fruitière, père mort en 1848, « grande belle fille » (163 cm ?). A l’approche de la quarantaine, elle est restée jeune, la peau très blanche, un peu engraissée, ronde d’épaules et de hanches, la « belle femme du quartier ». Les pieds bien sur terre, économe.
En 1880, elle est devenue une femme plus bourgeoise, bien « dodue » sans faire lourdaude (s’inspirer de belles femmes d’Auguste Renoir ).

- Eugène Damour, fils de Félicie et Jacques, né en 1851, tient physiquement de sa mère, grand et dos large (172 cm ?). Il travaille aux côté de son père dès ses 12 ans. Exalté par les paroles de Berru, il rejoint la garde nationale. Il décède en avril 1871 dans l’escalier de sa maison après un coup de feu aux Moulineaux.

- Louise Damour, fille de Félicie et Jacques, née en 1860, de constitution chétive, fut longtemps malade petite, elle reste de constitution chétive, ressemble plus à son père (158 cm ?). Blonde à la peau très blanche, elle est en 1880 une cocotte se faisant appeler Mme de Souvigny. Pour autant elle est restée simple : elle s’est enfuie de chez sa tante à 17 ans, elle connait les difficultés de la vie. Elle revêt de belles toilettes, par exemple un peignoir de dentelle, le premier soir où elle accueille son père.

- Berru peintre en bâtiment, « grand diable » (175 cm ?), farceur, fort en gueule. Très brun, avec de grands membres très mobiles. On peut le faire naître en 1935, ainsi il aurait 35 ans lors de la Commune et 45 ans ensuite.
En 1980, il a pris un peu d’assurance et de bouteille mais sans trop changer. Juste un peu plus calme et assuré.

- Le boucher Sagnard, né en 1818, encore très vert pour ses 60 ans, le commerçant honnête, bonhomme, pas mal de brioche mais pas impotent, de bonnes grosses mains, l’assurance de celui qui a réussi sa vie, sans arrogance pour autant. On peut lui donner 168 cm, plus petit que Berru mais un peu mieux planté que Damour. Zola dit de lui « il ne paraissait guère plus de 40 ans ; c’était un bel homme à figure fraîche, les cheveux coupés ras, et sans barbe. En manches de chemise, enveloppé d’un grand tablier blanc d’un éclat de neige, il avait un air de gaieté et de jeunesse. »

- Les enfants Sagnard, un garçon de 6 ans et une fille de 4 ans en 1880 encadrées par une bonne…

- Monsieur Emile, écrivain. Je propose de lui donner les traits de Zola qui, en 1880 avait 40 ans. C’est un des amants de Louise Damour, celui éconduit le soir où elle a reçu son père, amant qui a la curiosité de vouloir connaître le père…Je l’imaginerais curieux et raffiné…

 

> Extrait de scénario

Scène 6 : La rencontre entre Berru et M. Emile (10 pages)

Opéra Garnier, 1880, extérieur puis intérieur nuit.

Un carrosse arrive devant l’opéra de Paris, tourne sur la gauche pour aller vers l’entrée des abonnés. En descendent M. Emile et Louise. Somptueusement habillés : lui en smoking et elle comme la dame du centre.

 

E : Venez très chère…

L : Vous ne pensez pas que l’on arrive un peu tard ?

E : Non, peut-être un peu tôt même…  Je ne suis pas sûr que le second acte soit terminé !

 

Actions : ils donnent leurs billets à l’entrée : « Tenez, voici mon abonnement ! » / « Merci, monsieur et bonne soirée » , arrivent dans la rotonde, saluent diverses personnes sur leur chemin (chapeau levé), passent devant la fontaine, montent le grand escalier. Même s’ils sont en retard, il y a tout de même des gens qui circulent, des gens aux balcons de l’escalier…

 

E : Vous avez bien transmis son billet au sieur Berru ?

L : évidemment ! Il était ravi que vous l’invitiez dans sa loge… Je suis sûre qu’il est arrivé avant même le début du spectacle !

E : Vraiment ? (rires) Remarquez, tant mieux, grâce aux gens comme lui, les chanteurs ne commencent pas l’opéra devant une salle vide…

 

Ils trouvent une ouvreuse en haut des marches à qui ils présentent leur billet : « bonjour, madame, la loge 5 s’il vous plait » / « suivez-moi » et vont jusqu’à la loge 5 où elle leur ouvre la porte (on doit voir le numéro 5) et Emile donne un pourboire… Ils entrent dans la loge qui est à moitié pleine et vont s’installer au premier rang dont les 3 fauteuils sont vides. Dans la salle, on chante…

 

L : Mettez-vous au milieu, cher ami, vous pourrez ainsi discuter tout votre aise avec Berru.

L, en se retournant : Il est où d’ailleurs ? Je le vois pas.

Berru arrive de l’autre côté : « Me voici »

Berru est endimanché. Mais rien à voir avec les autres personnes.

Louise sursaute : « Ah ! »   « Vous m’avez fait peur ! »

E : rire : Ah ah, (rire) très chère amie, reprenez vos esprits, on croirait que vous avez vu un spectre !

L retrouvant son calme : « Berru, asseyez-vous donc à côté de M. Emile. »

E : Bonjour, monsieur Berru, merci d’avoir répondu à mon invitation.

B : C’est moi qui vous remercie… J’aurais jamais cru venir ici un jour, moi ! Quel luxe ! Quel faste… Et dire que le peuple n’y a pas accès…

Sans être indiscret, Monsieur, que me vaut cet honneur ?

L : Eh bien voilà : M. Emile s’est pris de curiosité pour la vie de mon père… Il s’est même dit qu’il y aurait peut-être là matière à en faire un roman…

 

Derrière eux, une vieille rombière peut râler : Chut ! Moins fort, on n’entend plus l’opéra.

 

L plus bas : Mais je pense que mon pauvre papa serait bien gêné par autant de questions… Alors j’ai pensé que toi, tu serais sans doute le mieux placé pour lui en dire plus.

B pas discret du tout : Avec plaisir, évidemment ! Il a eu une vie si terrible…

La rombière trépigne… Sur la scène, une cantatrice chante…

L : Alors je compte sur toi pour tout lui dire… et sans trop en rajouter ! (elle sourit)

E : Je ne sais pas par où vous faire commencer… Par la Commune peut-être ?

L : Ah non, pas la Commune ! Pas devant moi… Ce fut la pire époque de ma vie…

 

Fin de l’acte, tout le monde applaudit, même eux.

 

E : Que savez-vous de son exil après la commune ?

Berru : En fait, je ne sais rien de son séjour à Cayenne ni comment il s’en est échappé… On nous avait dit que son corps avait été retrouvé sans vie, sur un bateau, avec celui de 2 autres fuyards.

Par contre, la suite, il me l’a racontée, un soir où il avait trop bu…

Les lumières s’allument. Tout le monde se lève, surtout eux.

E : Venez, vous me raconterez cela devant une petite coupe…

Ils se dirigent donc ensuite vers le foyer en passant par le couloir des loges, le côté du grand escalier, l’avant-foyer… Ils se font servir des verres de champagne.

E : Il m’a raconté qu’à l’issue de son évasion, il avait tout d’abord pensé rentrer en France retrouver sa femme et sa fille. Profiter de sa présumée mort pour braver son éloignement forcé. Il se retint d’écrire à sa femme, de peur que ses lettres ne soient interceptées…

Et puis, il a pris peur : que ferait-il à Paris ? Il crèverait de faim sans doute, il serait obligé de se remettre à son étau, et peut-être même ne trouverait-il plus de travail, car il se sentait terriblement vieilli.

Ils trinquent tous : «Allez…  A la santé de Jacques » / « A la santé de votre père » « A la santé de papa ! »

E : Alors le prit le virus de l’Amérique… A force d’entendre parler de tous les millionnaires qu’il y a là-bas, il se dit que lui, en quelques mois, il réussirait à amasser  une centaine de mille francs… 

 

Dessin : Sur son bateau qui l’emmène en Amérique, Jacques Damour rêve de fortune.