Le semainier d'Anne Savelli | MAI 2018
De bruit et de douceur #5

Le semainier est un journal d'écriture qu'Anne Savelli met en ligne chaque dimanche depuis le 1er janvier 2018 sur son blog, expérience destinée à durer un an. On y trouve du texte, des photos, des liens vers des vidéos et des fichiers son. Parmi ces derniers, apparaissent parfois des « minutes à », portraits miniatures et sonores des villes dans lesquelles elle se rend. Elles sont amenées à se développer.

Nous vous proposons de retrouver ici les extraits du semainier qui concernent sa résidence à Chartres ainsi que son nouveau projet d'écriture, intitulé Bruits, roman qu'elle entame alors qu'elle termine le livre précédent, Volte-face, consacré à Marilyn Monroe et à la photographie.
Il est parfois également question du collectif d'auteurs L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique), auquel Anne appartient, et qui propose régulièrement des actions poétiques et littéraires, en ligne ou in situ. Chaque vendredi, elle met en ligne sur le site deux lectures audio sous le titre 36 secondes

La rubrique sera régulièrement actualisée jusqu'au début de l'été prochain. 

[découvrez le semainier de janvier, de février, de mars et d'avril]

>>> MAI<<< 

Semaine #18 et #19 – fatigue et exit

Où l'on constate qu'un refus de publication, même après des années d'expérience, continue de puiser (trop de forces) en soi...
Heureusement, il y a la danse et les voyages. 

►Semaine 18

Il y a une semaine, je recevais un coup de fil enthousiaste d'une lectrice de Volte-face porteur d'espoir pour la suite (elle transmet le manuscrit). Dimanche soir : je reçois un mail fort honnête d'une éditrice (une autre) qui n'est pas allée au bout, s'est lassée – dimanche soir, oui, autant dire que je ne m'y attendais pas. Et la semaine prochaine, que se passera-t-il ?
(spoiler : rien de plus)

Quand j'écris, très souvent, je saisis à mi-parcours quel est le thème sous-jacent du livre, caché par le sujet revendiqué. C'est encore le cas pour VF. Ce mail me rappelle qu'il faut, pour le lecteur, aller jusqu'à la fin pour le comprendre aussi, et que c'est peut-être moins évident que je ne le crois. Le texte fait plus de 450 pages, c'est vrai, il faut l'envie continue de se laisser porter (ou guider, puisqu'il y a un guide : il faut croire au principe de l'exposition).
Continuer d'écrire.

Brutal coup de fatigue, tout de même. Mais c'est bientôt l'Irlande et tant mieux si ce mail arrive ce soir, ce dimanche, et non dans une semaine. 

Je repense au temps qu'a pris l'édition de chacun de mes livres : six ans pour Fenêtres, entre trois et quatre pour Décor Daguerre... C'est fou comme il faut s'acharner, chaque fois, et comme ça ne cesse pas. Au bout du compte, je le fais toujours. Entre temps, c'est désespoir (enfin non, ce n'est plus le cas), découragement (dans des délais de plus en plus réduits), comment trouver de l'argent (s'organiser, tout penser en amont, ne rien attendre), etc. Mais là, j'ai davantage de latitude, des projets, des soutiens. Et donc, surtout ne pas perdre de temps, ni d'énergie.  

Je pense à ce semainier, que je ne publierai peut-être pas en ligne avant deux semaines car dimanche prochain je serai, sauf changement d'avis, sans ordinateur. Que se sera-t-il passé d'ici là ? D'une semaine à l'autre, déjà, il me semble que ce que je raconte s'éloigne à toute vitesse tant je change d'activité chaque jour – et pourtant tout est relié.

Demain, c'est maquette à Marne-la-Vallée, mercredi et jeudi, Chartres, vendredi Dublin. 


►Semaine 19

Je voulais écrire sur la  maquette, la venue de Joachim Séné à Chartres le 2 mai et ma semaine en Irlande, mais j'ai fait un malaise vagal en rentrant à Paris et me suis abîmée un poignet en tombant. Du mal à écrire, et beaucoup de fatigue.

Je me contente de poster ci-dessous la vidéo de Pièces détachées liée à la pièce en cours de création Exit 87, filmée à Belfort il y a quelques jours (voir mon article semaine #17)

EXIT 87 - Openvia du 3 mai 2018 from pieces detachees on Vimeo.



et quelques images de cette Irlande en tous points semblables à celle que j'imaginais à l'adolescence, ce qui normalement ne se produit jamais

paysage où l'herbe prend l'empreinte du corps.

Il aurait fallu raconter le ciel et la côte, mille choses, les lectures, les salles d'aéroports.
Mais j'arrête là, vraiment trop de fatigue. À bientôt.

Semaine #20 – bleu du ciel, écoute, numérique, cartes, atelier, traduction


Où penser à la ville à distance, l'écouter quand même, préparer la suite (scoop, qui ne se trouve pas dans le semainier : j'ai l'intention d'inviter Mathilde Roux à Chartres, et cela me paraît en bonne voie !). 

En milieu de semaine ce n'est pas encore la grande forme, mais le poignet se remet et je peux donc écrire. Enfin écrire... Travailler, envoyer des mails, pas écrire Bruits, qui demande trop de concentration. La fatigue physique est encore là, un tour du pâté de maison, et j'ai cent ans.  

Je ne peux pas aller à Chartres comme je l'avais prévu, ce qui ne m'empêche pas d'y penser. Du reste, ce mercredi, j'ai le plaisir de découvrir que les émissions de radio menées par Olivier L'Hostis avec Virginie Gautier en avril et Joachim Séné en mai sont en ligne sur la page que me consacre Radio Grand Ciel (les liens conduisent vers les émissions). Elles font une bonne heure chacune mais je les réécoute avec joie toutes les deux à la suite. Il est rare d'avoir autant de place pour s'exprimer. 

Et puis, tiens, je n'ai pas encore dit qu'une nouvelle minute, liée au temps d'avril, était disponible :

 

Ni que Joachim Séné en avait fait une à son tour :

 

 et que Virginie en a fait aussi :


Jeudi Je finis de préparer la formation sur le numérique que je proposerai à des enseignants le lendemain, la lecture de Décor Daguerre avec Mathilde Roux à la galerie Michael Woolworth qui aura lieu le soir et l'atelier d'écriture de la vallée aux loups du samedi tout en me disant que trois activités à la fois, franchement, est-ce une bonne idée ces temps-ci ? Sur le moment, je vois les deux jours qui viennent comme un marathon et la campagne où je me rendrai le samedi soir comme un horizon indépassable. Et pourtant, tout me plaît, dans ces jours à venir. C'est simplement le corps qui voudrait se reposer.

Vendredi
Le matin, donc, en route pour Clichy, où a lieu une formation sur la littératie numérique que je dois animer et pour laquelle je convoque des souvenirs de la fin du XXe siècle (passage au traitement de texte, apparition du lien hypertexte, du CD-Rom, de la connexion...) et d'ancienne professionnelle de la profession (websurfeuse pour un annuaire internet, pigiste pour la presse informatique, etc) dans l'idée de poser quelques questions qui, me semble-t-il, nous travaillent toujours (celles des supports de lecture et d'écriture, de la recherche de l'information, de la surcharge de travail, de l'identité en ligne, etc.).
En guise d'introduction, je lis les premières pages de Detroit, dit-elle de Marianne Rubinstein, que l'on peut également entendre dans les 36 secondes de la semaine.
Mais vite, il faut déjà repartir. Me voilà sous un ciel bleu cru, traversant une ville en travaux que je n'ai pas le temps d'explorer - hop, hop, rentrer à Paris finir de préparer l'atelier de demain, puis rejoindre Mathilde Roux pour répéter notre lecture-projection du soir. 

Olivier Brossard, maître de conférences en littérature américaine à l'Université de Marne-la-Vallée, m'a en effet invitée à venir lire lors d'une soirée dédiée à la cartographie et l'art qui fait suite à un colloque international sur le sujet.
En fait, ce qui est drôle, c'est qu'Olivier a assisté à la lecture de Ile ronde que nous avions donnée, avec Joachim, à Bouaye, lors de ma résidence au bord du lac de Grand-Lieu : directeur de la collection chez Joca Seria, il avait accompagné l'éditeur Bernard Martin ce soir-là. Lors de la réunion à l'université où nous avons été présentés, aucun de nous deux ne s'est souvenu de cette première rencontre. Olivier s'en est rappelé quelques mois plus tard, cependant, m'a alors conviée à lire et, vu le sujet, il m'a paru évident d'associer Mathilde à l'événement. 

Nous voilà donc toutes deux, ce vendredi soir, à Bastille, dans une magnifique imprimerie d'art, présentant nos travaux après avoir écouté les poètes Stephen Collis et David Herd, et la spécialiste de l'anti-cartographie Liz Mogel. Nous reprenons, en version raccourcie, la lecture-projection de Décor Daguerre que nous avions faite à Cerise en 2013.
Avant de lire, j'explique au public qui sont les trois femmes dont je vais parler : ma mère, dessinatrice cartographe qui m'offrait quand j'étais enfant de quoi dessiner et écrire ; Agnès Varda, qui explore le monde depuis tant de temps ; et Maryse Hache, qui m'envoyait des cartes postales et m'encourageait. Olivier Brossard (grand merci à lui), traduit ces explications en anglais. Puis la vidéo de Mathilde alterne avec les extraits lus, ce qui me permet de la regarder.
Si vous souhaitez un compte-rendu de la soirée, c'est facile, il suffit d'aller chez Piero Cohen-Hadria : comme il le dit lui-même, les trois quarts de L'aiR Nu étaient là ! J'emprunte du reste à Mathilde le commentaire qu'elle a mis sous une photo que j'ai postée hier : "lieu superbe, accueil superbe, intervenants passionnants, salle comble et attentive, ambiance hautement chaleureuse (on se sentait loin des prés carrés parisiens et ce fut un bonheur)". 

Bonheur, en effet, d'autant que 80 personnes, au moins, étaient présentes, anglophones ou francophones : quelque chose, soudain, s'est aéré, élevé... Ce fut vraiment un grand moment. 

Samedi
Très belles heures également à la Vallée au Loups le lendemain, où nous avons enfin pu réaliser notre fantasme : écrire dans le parc. C'était mon avant-dernier atelier, quelque chose va se clore le mois prochain, il n'empêche : que ce soit là, à Chartres, à Paris ou ailleurs, quelle que soit l'activité à laquelle je m'adonne, tout cela forme au fond un même ensemble, rien n'est jamais séparé.

Semaine #21 – Constrastes

Où écrire, c'est être traversé. 

Mardi, mercredi, jeudi : Dire que j'allais écrire sur la douceur, c'était mentir : Bruits, c'est une histoire de violence, d'abord et avant tout - et je ne l'écris pas en ce moment. J'écris mon journal, ce semainier et un peu de Dita Kepler sur Twitter, je lis, prends des notes, disséminées partout.
Surtout, je suis traversée par cette violence symbolique, physique, sociale qui fuse de tous côtés sans qu'on puisse reprendre souffle : le mépris, maître-mot des Etats généraux du livre à la Maison de la poésie posant la question du statut des auteurs ; le communiqué sur les migrants à Paris du ministère de l'intérieur, bouillie mentale à laquelle il voudrait m'associer ("enjeux humanitaires qui ne sont plus supportables pour les parisiens", je cite, faute comprise), les lycéens d'Arago en garde à vue, fouillés, humiliés, leurs parents non prévenus ; les futurs bacheliers en plein stress, la main de l'étudiant arrachée à la Zad...   

J'essaye ici de parler de ce qui avance, se construit, progresse mais comment faire ? Non, je ne me blinderai pas, me dis-je ces jours-ci, et non je ne regarderai pas ailleurs. Généralement, je n'interviens pas dans les débats, sur les réseaux sociaux ou autres, me méfiant de moi-même, de mes emportements, mais cela ne veut pas dire que je n'écoute pas, ne réfléchis pas. Simplement, d'habitude, j'en passe par l'écriture et ça infuse longtemps, en ressort transformé.
Mais là, comment faire ?
État policier en marche.
Lui opposer une autre force. Un autre corps. D'autres mouvements, d'autres jambes. 

Pas si simple. Parfois tout paraît dérisoire.
Heureusement, voici qu'à l'instant m'arrive la "minute" de Virginie Gautier, détournée vers la ZAD. 

 

Vendredi anniversaire, jour off

Samedi départ pour Montpellier, afin de participer à un colloque sur le numérique et les ateliers d'écriture à l'université Paul Valéry animé par Juliette Mezenc, avec Guénaël BoutouilletGilles Bonnet,Virginie Gautier et moi. Dans le train, je prends des notes sur Bruits, sur mes intentions à propos du personnage principal, une petite fille désignée par la lettre F. Elles débordent vite le cadre de ce livre :  

F est un personnage abstrait. Ce n'est pas une vraie petite fille, pas plus que Dita Kepler n'est une femme, pas plus que l'exposition de Volte-face n'est une véritable exposition ni son guide un guide réaliste. Je ne cherche pas le réalisme, le fait vrai : je m'en fous. Je ne me sens pas de comptes à rendre à propos du réel, n'ai pas à prouver que j'ai vécu. Je ne veux pas démontrer que je sais imiter ni prendre la voix des autres. Franck n'est pas Franck. F a six ans, ou seize, ou soixante, il y a des géantes dans les grands magasins, Dita Kepler est capable de franchir les murs, de se scinder en deux et d'entendre des voix. Ce que je dis des parloirs de prison dans les années 80 est vrai, je l'ai vécu, mais les salles d'attente pour familles de détenus sont aussi des serres, des laboratoires.
Seule vérité : n'avoir qu'une vie, qu'un cerveau, un corps, ne pas vouloir les limiter. Vouloir plutôt le rythme, le mouvement, le désir, l'envolée, tracer en ligne droite, bifurquer sans arrêt.  

Et voilà que tout se déplace et change, justement, après la table ronde et le départ de Montpellier pour Sète. Juliette et Stéphane ont prévu de nous emmener, Virginie et moi, à la Pointe courte, le quartier de jeunesse d'Agnès Varda. 

Mettre les pieds dans l'eau, voir passer des méduses, des chats, des mouettes, des bateaux qui croisent un TGV sur le départ. Prendre l'apéritif, entendre des histoires de mer et de lectures d'enfance : de vrais amis, n'est-ce pas, ceux qui vous entraînent de ce côté-là ?
Début de semaine dans la fracture, fin de week-end dans l'harmonie, provisoire et renouvelée.
Se conforter, reprendre pied, repartir.



[Anne Savelli]