Le semainier d'Anne Savelli | janvier 2018
De bruit et de douceur

Le semainier est un journal d'écriture qu'Anne Savelli met en ligne chaque dimanche depuis le 1er janvier 2018 sur son blog, expérience destinée à durer un an. On y trouve du texte, des photos, des liens vers des vidéos et des fichiers son. Parmi ces derniers, apparaissent parfois des « minutes à », portraits miniatures et sonores des villes dans lesquelles elle se rend. Elles sont amenées à se développer.

Nous vous proposons de retrouver ici les extraits du semainier qui concernent sa résidence à Chartres ainsi que son nouveau projet d'écriture, intitulé Bruits, roman qu'elle entame alors qu'elle termine le livre précédent, Volte-face, consacré à Marilyn Monroe et à la photographie.
Il est parfois également question du collectif d'auteurs L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique), auquel Anne appartient, et qui propose régulièrement des actions poétiques et littéraires, en ligne ou in situ. Chaque vendredi, elle met en ligne sur le site deux lectures audio sous le titre 36 secondes

La rubrique sera régulièrement actualisée jusqu'au début de l'été prochain. 

Un semainier

Tout à coup, ce matin du 1er janvier, j'ai pensé qu'il serait bon de reprendre ce blog autrement. Depuis plusieurs mois, plusieurs années même, il me sert simplement à annoncer ce qui vient. Le reste, liens quotidiens, photos, citations, paraît plutôt sur les réseaux sociaux. 

Or je n'ai pas envie que Facebook me dise de quoi me souvenir au bout d'un, deux ou trois ans.
Je ris quand, en guise de rétrospective de l'année, il fait de Marilyn Monroe ma meilleure amie. 

2018 s'annonce comme une année déjà bien pleine, riche : et si j'en revenais un peu à ce blog, Fenêtres, tout vieillot qu'il soit, pour en proposer un recensement ? Si, chaque semaine, je postais un article nourri au fil des jours de ce que j'aurai lu, vu, entendu, au lieu de tout éparpiller ?
On essaye ?
Ci-dessus, donc, le sol de la galerie photo de la librairie L'Esperluète, à Chartres, dont je reparlerai bientôt. Pour entendre le libraire parler de son travail, c'est ici

Dire encore que ce début d'année 2018 pourra être surnommé : "De bruit et de douceur".  

>>> Janvier <<< 

Semaine #1 expositions

 

Où l'on découvre que s'intéresser aux bruits, c'est d'abord travailler avec des musiciens.
Notes :
À même la peau est le dernier livre paru d'Anne Savelli, écrit pour une pièce chorégraphique montée par la compagnie de danse Pièces détachées, compagnie dont il sera souvent question dans le semainier. Le poète Philippe Aigrain en est l'éditeur pour publie.net.
Jean-Marc Montera, qui vit à Marseille, est un guitariste bruitiste, à l'origine du GRIM (Groupe de recherche et d'improvisation musicales), avec lequel Anne travaille régulièrement depuis dix ans.

Mon annonce du premier janvier semble avoir été entendue et j'en suis bien contente : de l'élan, c'est ce qu'il faut !
Tout commence, ce jour-là, par un peu d'écriture et l'écoute de l'enregistrement de À même la peau effectué au Petit théâtre de la gare d'Argelès-Gazost, dans les Pyrénées, par Philippe Aigrain le mois dernier, lecture du texte en compagnie du musicien multi-instrumentiste Éric Chafer. Eric s'est appuyé sur le montage des deux parties du livre (Tout contre et En pièces) pour proposer des matières sonores particulières, parfois acoustiques, parfois électroniques. De mon côté j'ai effectué des variations de tonalité plus importantes que d'habitude, j'ai l'impression. Tout cela me surprend un peu, comme si brusquement je me retrouvais non plus sur scène, mais dans les gradins.
Je me souviens, en écoutant, de la vague de surprise dans le public lorsque, après le spectacle, j'ai précisé qu'avec Éric nous nous connaissions depuis l'avant-veille. Je me souviens aussi du froid qu'il faisait et des chaussures confortables choisies pour leur chaleur, la stabilité qu'elles apportaient (important, le choix des chaussures lors d'une lecture). 

J'écoute également, en grande privilégiée que je suis, les cinq sons d'une minute que Jean-Marc Montera vient d'enregistrer en studio pour accompagner ma prochaine lecture de À même la peau à la Maison de Chateaubriand le 20 janvier, et qu'il m'a envoyés. Je me sens comme une princesse. 

Le début de la semaine se déroule dans la solitude et le silence. 

Et puis il y a ce coup de tonnerre du jeudi : l'annonce de la mort de Paul Otchakovsky-Laurens dans un accident de voiture. Tout de suite, je pense aux auteurs publiés chez lui, aux poètes, aux romanciers, cette massue qu'ils doivent prendre sur la tête. Tout se superpose, les couvertures des livres de Christophe Tarkos, Leslie Kaplan, Emmanuelle Pagano, le duo qu'il faisait avec Olivier Cadiot au festival Ritournelles en novembre dernier, drôlerie bien rodée sur scène tandis que sur France Culture Olivier Cadiot est interrogé justement, parle, gorge serrée, de la nuit (POL l'appelait la nuit après la lecture de son dernier manuscrit).

On dit maison d'édition : murs toit portes fenêtres pour se sentir bien dehors il faut évidemment tout ça. 

Continuer à penser aux auteurs. Les lire, lire leurs posts sur les réseaux. Lire les articles. Penser maison, de plusieurs manières. Continuer d'écrire. 

Semaine #2 hommages

 

Paroles de chansons, mélodies, charivari... Où le projet Bruits fait au fil des jours son apparition.
Notes :
Décor Daguerre est l'avant-dernier livre de Anne Savelli. Il contient plusieurs allusions sur la chanson française des années 1970, en particulier aux chansons de l'année 1975, année de sortie de Daguerréotypes, documentaire d'Agnès Varda auquel il est fortement corrélé.
Cowboy Junkies est un livre paru en 2008, inspiré par un album du groupe de rock folk canadien du même nom.

Si j'écris vraiment ici chaque semaine, je ne vais pas pouvoir taire très longtemps le projet qui suivra le Marilyn d'ici peu (avec St Germain déjà évoqué la semaine dernière) : une sorte de roman du bruit. Alors, premier jalon, ce passage de Faubourg Montmartre (à regarder en plein écran), film de 1931 vu à la cinémathèque il y a quelques jours, dans lequel il est question de charivari, avec Gaby Morlay et Antonin Artaud en guest star : le roi du bruit, c'est lui

Jour où l'on apprend également la mort de France Gall, dont la déclaration me renvoie à une scène de La Femme d'à côté de Truffaut à laquelle je pense chaque fois que des paroles de chanson française résonnent sans avoir été convoquées :

déclaration qui se trouve dans Décor Daguerre, comme d'autres chansons de la mi-décennie 70. Nous n'écoutions pas de variété à la maison, ce n'est donc pas de nostalgie qu'il s'agit. J'ai toujours pensé, comme Mathilde dans le film, que les chansons, bêtes ou non, peuvent exprimer une vérité inconsciente. Ce qui ne m'a pas empêché, dans Cowboy Junkies, de ne pas les traduire exprès, l'idée étant de faire apparaître, non ce qu'on cache et parle à notre place quand on se prend à le fredonner, mais des images mentales.

À propos de Cowboy Junkies, Sébastien Rongier n'avait pas tort, l'autre soir, à la Maison de la poésie, de dire que le livre pouvait se concevoir comme un pivot. Ca m'a un peu étonnée sur le moment, mais en fait... Exit 87, la prochaine création de la compagnie Pièces détachées, part un peu, je crois bien, de sa lecture. Caroline Grosjean avait déjà utilisé le texte comme support pour un travail précédent, ex/tensions Cowboy Junkies. Je ne connaissais pas encore l'équipe, à l'époque, me souviens de l'émotion à découvrir la petite vidéo témoin...
Et donc, 2018 verra aussi le retour des CJ ici ou là. Caroline m'a proposé d'animer cette année des ateliers d'écriture pour les danseurs, et j'ai dit oui bien sûr. Tout ça m'a donné une idée pour écrire (ce qu'elle ne m'a pas demandé. Au lieu de l'indiquer ici de façon assez vague, il vaudrait mieux que je le note, d'ailleurs !). 

Et quand on commence, quand on déroule un fil...  Mon  nouveau projet s'appelle Bruits, tout simplement. Un échange de mails avec Magali Albespy, la danseuse de Pièces détachées, ce lundi, à propos d'autre chose (mais allez savoir, en réalité) me permet d'aller écouter et regarder ceci (venez voir, écouter vous aussi).
Je découvre également ce même jour une vidéo sur Facebook postée par la réalisatrice Nurith Aviv (la cadreuse de Daguerréotypes !), hommage à une écrivaine que je ne connaissais pas, Ronit Matalon, laquelle parle de sa langue, l'hébreu, de manière passionnante. Son roman le plus connu ici s'appelle Le Bruit de nos pas. Voilà le premier livre que j'aurai acheté en 2018. 

Le lendemain je rejoins Magali pour une séance de trois heures dans une salle de répétition. Se dessine la promesse de nouvelles explorations, de recherches, d'expérimentations régulières. Je n'en dis pas plus pour le moment mais je suis très enthousiaste, très heureuse de cette ouverture. Travailler avec des danseurs, des musiciens, des informaticiens, une céramiste, des plasticiens : quelle chance j'ai !
La journée se poursuit par la création d'une playlist bruitages / lectures pour la Nuit de la lecture de la Vallée aux Loups en partie concoctée par L'aiR Nu, le samedi 20 janvier, dont voici le programme des réjouissances. Enregistrer, bidouiller dans Audacity : j'adore ça (penser à ajouter une bonne résolution pour 2018 : se former mieux au son).
Et donc : Marilyn est dans les choux depuis plusieurs jours, mais les journées ne font que 24 heures... sans compter qu'il faut établir des devis, répondre aux mails, relancer, organiser les prochains mois. C'est une bonne partie du travail, souvent la plus importante.

Semaine #3 night and days

Où l'organisation de la résidence se met en place, faisant écho aux actions du collectif L'aiR Nu. 

La semaine commence de façon peu flamboyante : il faut finir d'organiser la Nuit de la lecture à la Vallée aux Loups et les événements ultérieurs en manquant de sommeil. Textes à lister, documents à formater, branchements, écrans, enceintes, fichiers, horaires à prendre en compte, paperasse à dompter, calendrier à mettre en place, répondre à tous, rappeler, communiquer, ne pas oublier de..., tandis que la poste ne joue pas le jeu, perd des lettres importantes. C'est s'accrocher aux todo lists, remettre à plus tard toute élaboration, création. 

réduire la voilure
se concentrer sur une seule chose
parler aux autres le moins possible 

le soir, regarder la nouvelle vidéo de Marina, la jeune femme de L'eau douce

(penser à changer de maison virtuelle tandis que Marina déménage ?) 

Est-ce que la douceur est question d'organisation ? Est-ce qu'il s'agit d'une construction ?

Mercredi Aller la chercher, cette douceur, ce sera en tout cas ce que je ferai à Chartres ces six prochains mois. Je n'en parlais pas jusqu'à présent car cela n'avait pas été annoncé mais c'est désormais officiel : la très bonne nouvelle de ce début d'année, c'est que je suis en résidence autrice associée à la librairie L'Esperluète jusqu'à fin juin. D'ailleurs, voici déjà ma page sur le site ! Il n'y a pas grand chose encore mais le calendrier va se remplir. De bruit et de douceur, tel sera le nom que je donnerai à l'ensemble des interventions qui seront liées à mon prochain projet d'écriture. 

Trouvé d'abord en arrivant un Hôtel des poèmes, puis ce qui pourrait devenir mon ABC de la ville (il s'agit d'un théâtre en rénovation qui se trouve à côté de la gare et dont j'observe les travaux). Ensuite, des signes, des lettres, le nom de cette ville... (les lettres CHARTRES forment une sculpture entre la gare et la cathédrale sur laquelle, parfois, des enfants grimpent, jouent, et que les touristes photographient). Enfin, c'est l'Esperluète, et le premier cahier carnet de la résidence (un cahier à couverture verte offert par le libraire, Olivier L'Hostis). 

Douceur du trajet et de la journée, des rencontres et des perspectives : comme si le sujet s'était imposé, ce mercredi-là, alors que nous préparions le calendrier. Dans le train, pourtant, je lisais Claustria de Régis Jauffret. 

Au retour, agenda bien rempli, il faut régler les derniers détails de cette Nuit de samedi pour laquelle l'équipe de la Vallée aux Loups, la médiathèque de Chatenay-Malabry et L'aiR Nu ont beaucoup travaillé, je crois qu'on peut le dire. 

Dans la salle à manger, on peut ainsi entendre des lectures enregistrées mixées avec des bruitages de nuit du monde entier : vous pouvez aller les écouter, vous aussi, puisqu'elles se trouvent ici. Un conseil : relaxez-vous, la page se lance toute seule. 34 morceaux, c'est parfait à l'heure de la sieste, par exemple (il était question de douceur, tout à l'heure, n'est-ce pas ?).

À ce propos, (Ni bruit ni fureur), cette autre vidéo de la semaine : 

 

Semaine #4 lectures

Le début de la semaine est rythmé par de nombreux engagements pris avant que le projet de résidence à Chartres ne soit accepté (formations, ateliers...). Cependant, les lectures effectuées vont dans le sens du projet Bruits, à commencer, étrangement, par Claustria, le roman de Régis Jauffret. Sans jamais épargner le lecteur, il évoque la réclusion, dans des conditions atroces, d'une partie de sa famille par un père de famille autrichien.
Notes :
Avec Joachim Séné et Sébastien Rongier, Virginie Gautier, dont il est ensuite question, fait partie des auteurs invités par Anne et la librairie durant la résidence à Chartres. Elle y viendra le 12 avril.
Mathilde Roux, autrice et plasticienne, est membre du collectif L'aiR Nu, tout comme Joachim Séné. 

Mercredi : je poursuis la lecture de Claustria de Régis Jauffret dans le métro plus longtemps que prévu car un acte manqué (croire avoir perdu son agenda, tiens donc) me contraint à de nombreux allers retours. J'emporte Claustria quand je veux un livre qui me tient (la claustration me fascine, pour des raisons littéraires et extra-littéraires) et que je trouve facile à lire. Je ne le prends pas quand j'ai trop de choses dans mon sac, ou mal au dos d'avoir porté trop de choses... 

Jeudi : Je lis A l'approche de Virginie Gautier dans le RER A, livre qui s'y passe, justement, en me rendant à Nanterre Université aux Enjeux de la littérature contemporaine (festival organisé par la Maison des écrivains), où j'interviens avec Delphine Bretesché. Comme j'ai envie de faire de cette journée une page pour L'aiR Nu, je lis à haute voix et enregistre directement sur le quai du RER un extrait, sans que personne ne bronche. 

(découvert il y a quelques temps que Virginie avait mentionné discrètement dans son texte les deux corps de À même la peau. Ne pas lire cet extrait à haute voix mais s'en souvenir, sourire en  grimpant dans le wagon) 

Avec Delphine, nous voulons enregistrer les 36 secondes à Nanterre (car oui, j'ai trouvé que lire, ou plutôt qui faire lire), mais nous n'en avons pas le temps. Ce sera pour le lendemain matin, à l'étage du Café de la mairie, place Saint-Sulpice, où Perec épuisa son monde. 

Vendredi 9h20 Delphine Bresteché lit donc deux extraits de Bureau 114 dont nous avons eu l'exclusivité à Nanterre la veille. J'ai bien du mal à ne pas rire quand elle "incarne" Maud la coiffeuse québécoise (je ne m'étais pas retenue hier !). Derrière nous, une jeune femme travaille sur son ordinateur. J'ai peur que nous l'ayons gênée mais, au moment de quitter les lieux, elle nous dit que non, qu'au contraire elle est contente d'avoir assisté à cet enregistrement impromptu.
Avec Delphine, nous passons notre temps à nous réjouir, à être heureuses d'être là. 

Jeudi et samedi, retourner à la galerie où l'exposition de Mathilde Roux se termine, y entendre Cécile Portier y lire un texte qui commence par l'évocation du faux plat, se poursuit par celle des bruits du monde.

La barre est haute, grande la stimulation.