Le semainier d'Anne Savelli | avril 2018
De bruit et de douceur #4

Le semainier est un journal d'écriture qu'Anne Savelli met en ligne chaque dimanche depuis le 1er janvier 2018 sur son blog, expérience destinée à durer un an. On y trouve du texte, des photos, des liens vers des vidéos et des fichiers son. Parmi ces derniers, apparaissent parfois des « minutes à », portraits miniatures et sonores des villes dans lesquelles elle se rend. Elles sont amenées à se développer.

Nous vous proposons de retrouver ici les extraits du semainier qui concernent sa résidence à Chartres ainsi que son nouveau projet d'écriture, intitulé Bruits, roman qu'elle entame alors qu'elle termine le livre précédent, Volte-face, consacré à Marilyn Monroe et à la photographie.
Il est parfois également question du collectif d'auteurs L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique), auquel Anne appartient, et qui propose régulièrement des actions poétiques et littéraires, en ligne ou in situ. Chaque vendredi, elle met en ligne sur le site deux lectures audio sous le titre 36 secondes

La rubrique sera régulièrement actualisée jusqu'au début de l'été prochain. 

[découvrez le semainier de janvier, de février et celui de mars]

>>> AVRIL<<< 

Semaine #14 – Circulations

Où l'on voit qu'il n'est pas toujours facile de se remettre de la fin d'un livre. La douceur n'est pas non plus toujours là où l'imagine...
Notes :
Franck est un livre paru en 2010 aux éditions Stock, dans lequel il est fréquemment question de parloirs de prisons.
Un oloé est un endroit où il possible de lire et/ou d'écrire, mot inventé par Anne Savelli dans le livre numérique Des oloé, espaces élastiques où lire où écrire (éditions D-Fiction) 

Dimanche Au cinéma, le film qui sort et que je veux voir, c'est Après l'ombre de Stéphane Mercurio. On y découvre d'anciens prisonniers de longues peines venus au théâtre grâce au metteur en scène Didier Ruiz qui monte une pièce forgée à partir de leurs témoignages. Non seulement ils disent ce qui est parfois indicible, mais ils portent cette parole sur scène. Le film est tout autant un regard posé sur eux, leur histoire, leur redécouverte du monde après la prison, que sur ce qui fait théâtre.
J'ai déjà évoqué plus d'une fois les documentaires de Stéphane Mercurio, découverts grâce à celui qu'elle a réalisé sur les femmes de prisonniers, A côté, à peu près à l'époque où Franck est paru. Depuis, je suis son travail, et éprouve, à chaque fois, la justesse de son approche.
Un conseil : allez-y, ne ratez pas ce film. 

Lundi mardi Cette fois, c'est la bonne, Volte-face est terminé et je commence à faire "circuler" le texte, comme on dit, en l'envoyant à des amis auteurs. Les premières réactions, le jour même, sur les premières pages sont bonnes, ce qui bien entendu m'encourage. J'ai tellement pris de plaisir à écrire ce livre que j'espère bien en avoir transmis, aussi !
En même temps, sans doute parce que j'ai fini, tout un petit cortège de phobies apparaît. Que faire ? La seule chose qui m'en distrait un moment c'est, étrangement, la lecture d'une biographie croisée de Karl Lagarfeld et d'Yves Saint-Laurent trouvée à la bibliothèque. J'y viens probablement par Cecil Beaton, l'un des photographes de mon livre (Marilyn est d'ailleurs citée plus d'une fois dans les premières pages) mais ensuite, je suis la première à m'étonner de suivre ainsi sur 500 pages la relation explosive qu'entretenaient deux types aussi créatifs qu'infernaux, semblant avoir en horreur toute relation profonde (YSL ne pouvait supporter de voir quelqu'un de déprimé face à lui, il fallait lui faire croire que tout allait bien en toute circonstance...). Je me sens carrément sur une autre planète, à des milliers de kilomètres et c'est sans doute ce qu'il faut, sorte de transition avant de retrouver Bruits

Mercredi Justement, à propos de Bruits, une très bonne nouvelle s'annonce, qui me permettra de continuer à l'écrire l'an prochain grâce à une résidence en lycée. J'y reviendrai vite. Pour l'instant, je n'arrive pas trop à en parler, toujours engluée dans mes phobies post-écriture (peur de la foule, ce genre de choses). Je reste chez moi et je copie les parties de ce semainier liées à Chartres pour Ciclic, l'agence du livre de la région Centre, qui a accepté de les publier sur son site. Je prépare aussi de nouveaux ateliers, etc.

Jeudi vendredi samedi En revenir aux 36 secondes : ce vendredi, on y entend un extrait du fameux Yoko Ono de Christine Jeanney dont je parle sans arrêt, traversé par une chanson de Sting au café, et un passage de Puissance de la douceur d'Anne Dufourmantelle enregistré dans la galerie photo de l'Esperluète, pièce qui résonne beaucoup - ce qui est d'ailleurs à prendre en compte lors de la préparation des rencontres.
Quant aux "minutes" et à leurs enregistrements, la lutte contre le vent de Chartres passera par une bonnette du plus bel effet finalement trouvée à Paris samedi dans une boutique près du conservatoire de musique, à la Villette. Un peu tentée de la tester en entendant quelques notes de piano échappées du lieu, mais non, je m'en sers plutôt l'après-midi en arpentant la gare de l'est, devenu, pour un temps, un oloé.
(y chercher les assises, y écouter les bruits)
Où l'on découvre que cette gare-là peut être apaisante, que les gens s'y côtoient sans heurt ce samedi de printemps.
Agoraphobie qui s'éloigne : merci à ce qui se frôle, se croise, s'interpénètre sans s'obstruer...

*

La semaine du 9 avril se présente ainsi : aller à Chartres enregistrer la ville, y faire de la radio et y recevoir Virginie Gautier jeudi, à 18h : bienvenue ! 

Semaine #15 – Espace-temps

Où le processus d'écriture démarre vraiment. Où l'on voit également que les lectures, comme les auteurs, circulent de ville en ville.
Notes :
Bruits est un livre qui s'ouvre à 6 heures du matin. Les minutes minuit et minuit une (autrement dit [00:00] et [00:01]), bien qu'écrites et parues en premier, n'apparaîtront que tardivement dans le texte.
L'écrivain et informaticien Joachim Séné, dont il est question à la fin de la semaine, sera l'invité d'Anne Savelli le 2 mai à la librairie L'Esperluète. 

Lundi Je commence pour de bon à écrire Bruits. Les premières minutes du livre sont tout sauf paisibles, je le savais, l'ai toujours su, et ce sont bien celles-là qui viennent. De [06:00] à [06:02] (le livre commence à 6h du matin), trois minutes de fiction violente, voilà pour la journée. Peut-être que la douceur de Chartres, je ne la découvrirai qu'après la résidence ? Ou jamais ? Qu'importe, ce qui compte est ailleurs, dans le mouvement. 
Et puis, comment faire autrement, avec ce qui se passe ces jours-ci à Notre-Dame des Landes et dans les universités ? 

Mardi Création d'une minute (sonore, celle-là) dans la galerie marchande près du Monoprix de Chartres, destinée à ce que j'aimerais voir devenir un portrait miniature et collectif de la ville, à la fin de la résidence.

J'aimerais, oui, que les habitants participent à ce projet, créent eux-mêmes leurs minutes et qu'en juillet nous ayons une heure d'écoute à proposer aux auditeurs. Pour cela c'est simple : il suffit d'enregistrer une ambiance sonore, d'écrire un texte, de le lire à voix haute, de mixer les deux sons et de faire une photo (vous habitez Chartres ? Vous avez quelque chose à dire de cette ville ? Bienvenue !). 

Jeudi Bruits commence de toute façon à vivre sa vie sans moi, puisque le 12 avril ont lieu conjointement à Paris la soirée de lancement de la revue Espace(s) du CNES, dans laquelle sont publiées les minutes [00:00] et [00:01] du manuscrit, et à Chartres la rencontre avec Virginie Gautier. 

L'équipe du CNES m'a proposé de venir lire mon texte mais s'y est prise trop tard. La minute minuit reste donc au chaud dans les pages de la revue tandis que j'interroge Virginie sur ses livres, sur le rapport qu'elle entretient avec la fixité et le mouvement en particulier. Elle nous lit à la fin trois extraits de son texte en cours, lié à la marche qui l'a conduite il y a quelques mois de chez elle à Notre-Dame des Landes : il nous fait forte impression.
C'est une très belle soirée, vraiment, et je suis contente à plus d'un titre : parce que c'est la première fois que nous organisons quelque chose toutes les deux mais également parce que je n'avais pas animé de rencontre avec un auteur depuis longtemps et qu'il me semble m'en être tirée (ouf ! joie et soulagement). 

Tant mieux, d'ailleurs, car le lendemain soir, c'est Joachim Séné que je cuisine sur sa relation à l'écriture, au numérique, au code, au collectif... Nous sommes à la Vallée aux Loups, dans la bibliothèque de Chateaubriand dont la disposition a changé pour l'occasion. Joachim a installé un réseau wifi interne et peut projeter sur écran des exemples de ce qu'il fait en ligne, sur son site personnel comme sur relire ou rature. Nous parlons également de L'aiR Nu, puis il lit un passage de son dernier livre paru, Équations football.
Il était important pour moi de faire entendre l'auteur, pas seulement le créateur numérique. L'écoute dans la salle est belle, le public semble découvrir tout un univers et nous le dit : on sent bien que quelque chose s'ouvre et circule, cette fois encore. 

Samedi Me voilà déjà de retour dans cette même bibliothèque, pour mon atelier mensuel. La veille, j'ai lu un extrait du dernier livre de Virginie Gautier dans les 36 secondes, et j'en parle un peu lors de cette session dédiée aux rencontres, aux voyages. Une fois de plus, et malgré le nombre important de participants, tout le monde s'écoute. C'est un atelier bien peuplé, littérairement parlant, aussi : on y entend des extraits de textes de François-René partant pour l'Amérique, d'Albert Londres de passage à Marseille, de Martine Sonnet qui arpente son Montparnasse Monde, de Jérôme Game nous livrant à la vie des aéroports (dans les 36 secondes également) et de Françoise Héritier dont le dernier livre est une ode aux rencontres.

Écrire, disions-nous : la suite la semaine prochaine...