Lumière sur... les éditions HongFei Cultures

Pour le deuxième numéro de sa nouvelle série thématique "Lumière sur...." Ciclic vous propose un portrait des éditions HongFei Cultures. Créées en 2007 par Loïc Jacob et Chun-Liang Yeh, la maison d'édition s'est installée en région Centre-Val de Loire en 2013, à Amboise.

HongFei Cultures, maison d'édition indépendante spécialisée jeunesse, fête ses dix ans d'existence cette année. HongFei, signifie « Grand oiseau en vol », il est emprunté à un poème de Su Dongpo (XIe siècle) évoquant la beauté de la découverte par le voyage et la liberté qu’il procure. Ce mot résonne particulièrement avec une ligne éditoriale singulière qui valorise l'expérience sensible de l’altérité, en lien avec le monde chinois.

Cécile Boulaire, maître de conférences spécialisée en littérature pour la jeunesse, apporte ici un éclairage particulier sur cette belle maison d'édition, riche d'un catalogue de près de 80 albums. 

Ciclic soutient HongFei Cultures depuis plusieurs années grâce à son dispositif d'aide aux maisons d'édition qui permet de les accompagner dans la globalité de leur projet d'entreprise.

■ HongFei, une maison d'édition du détour

par Cécile Boulaire


Pas comme les autres : Chun-Liang Yeh et Loïc Jacob, fondateurs des éditions HongFei, publient des albums pour enfants, mais pas comme les autres. Sont-ils d’ailleurs vraiment éditeurs-d’albums-pour-enfants ? On en doute parfois, en regardant leur parcours, en écoutant leurs discours. Avant d’être éditeur, Loïc Jacob a étudié la philosophie, le droit, l’anthropologie, Chun-Liang Yeh la littérature anglaise et les sciences. Chun-Liang a exercé la profession d’architecte, Loïc a été directeur des études dans un établissement d’enseignement supérieur. Créer une maison d’édition dédiée à la jeunesse, dans ces conditions, ne relève pas de l’évidence. Est-ce un métier de rencontre, comme le suggère cette jolie expression un peu désuète qui évoque le hasard ? 

extrait d'un visuel de l'album "Chine, scènes de la vie quotidienne" de Nicolas Jolivot (éditions HongFei)

Quand on pose la question, Chun-Liang se livre à un lent détour qui donne l’impression qu’il ne va pas y répondre. Pourtant, tout est là : plus que dans sa réponse, dans son détour. Chun-Liang Yeh est né à Taiwan, et pétri de culture chinoise classique. À Taiwan, la « littérature pour la jeunesse » est une notion encore assez récente : l’habitude, jusqu’à présent, était plutôt de considérer que certaines histoires s’adressent à tout le monde, enfants compris. La poésie est très vivante, même la poésie ancienne. À l’école, les enfants apprennent des poèmes traditionnels à forme fixe : quatre strophes, vingt caractères. Les apprendre par cœur, c’est un moyen de mémoriser la forme des idéogrammes. C’est aussi s’approprier la matière d’un texte vieux de plusieurs siècles, dont le sens ne se diffusera que lentement, au fil de la vie. Le poème est encore un peu obscur quand on a sept ou huit ans, dans les premières classes ; il prend un sens nouveau au temps des premières amours ; on le savoure encore différemment devenu adulte, puis à « l’âge du poète ». Chun-Liang, qui évoque manifestement des souvenirs poétiques précis, insiste : dans la Chine de son enfance, on ne donnait pas aux petits des textes pour enfants, on leur faisait apprendre des textes accessibles aux enfants. Lent détour, mais qui nous ramène à notre interrogation de départ, cette idée intrigante de devenir éditeurs. Loïc et Chun-Liang ne publient des livres pour enfants que parce qu’ils sont convaincus qu’il n’y a pas véritablement de littérature-pour-enfants, mais que l’édition est le lieu d’une rencontre de l’enfant avec les grands textes poétiques qui le feront homme.

« il n’y a pas de littérature pour enfants, il y a la Littérature »

C’est une position rare, dans le paysage actuel du livre pour enfants. On pourrait même dire que c’est une position archaïque – et qui reste d’avant-garde ! En 1973, l’éditeur iconoclaste François Ruy-Vidal, qui faisait le deuil de sa collaboration explosive avec l’américain Harlin Quist (elle avait duré 5 ans), mais recommençait à publier des albums au sein de la maison Grasset, avait cette formule fameuse : « il n’y a pas de littérature pour enfants, il y a la Littérature ». C’était quelques mois après que la très médiatique Françoise Dolto, dans un article publié dans L’Express, avait condamné ses albums, qu’elle considérait comme dangereux pour les enfants… Ce climat de provocation et de hargne, assez typique des années 1970, semble pourtant aux antipodes de la sérénité magnifique affichée par Loïc Jacob et Chun-Liang Yeh. Peut-on dire que près d’un demi-siècle après les éclats de François Ruy-Vidal dans le paysage un peu sage du livre pour enfants, ses idées ont été admises, et qu’il est possible de fonder une maison d’édition « jeunesse » en étant convaincu qu’il n’y a pas de littérature spécifiquement adaptée à l’enfance ?

extrait d'un visuel de l'album "Je serai cet humain qui aime et qui navigue" de Franck Prévot et Stéphane Girel (éditions HongFei)

Ce n’est pas si certain. D’ailleurs, les albums des éditions HongFei ressemblent bien à des albums pour enfants, et leurs livres ne font pas hurler les prescripteurs, bien au contraire ! Ils sont au contraire régulièrement sélectionnés par des jurys professionnels, et régulièrement primés : Je serai cet humain qui aime et qui navigue a reçu le prix Danielle Grondein en 2016, Un labyrinthe dans mon ventre, le prix Graine de lecteur 2017, Chine, scènes de la vie quotidienne fut Pépite documentaire à Montreuil en 2014, et La Ballade de Mulan a reçu le prix Chen Bochui à Shanghai en 2015. Le catalogue de l’éditeur joue d’ailleurs le jeu de l’édition jeunesse : il est divisé en deux parties, « pour les moins de 7 ans », et « pour les plus de 7 ans », et il est organisé en collections. À cet égard, les titres de ces collections semblent dessiner, pour la maison HongFei, une autre « raison sociale » que celle que Chun-Liang avait d’abord mise en avant : « Vent d’Asie », « Belle île Formosa », « Contes de Chine », « Contes du Palais », « Caractères chinois »… Ah, donc HongFei, ce serait une maison d’édition fondée sur la rencontre entre la Chine et les enfants français ?

Il y a deux manières, et les éditions HongFei explorent les deux.

Là encore, petit détour. « Notre intention n'est pas que les enfants français connaissent mieux la Chine : nous n’avions pas un projet patrimonial », disent les deux éditeurs. On pourrait pourtant s’y tromper, à lire le nom chinois de la maison (qui signifie « Grand oiseau en vol » en chinois), à feuilleter le catalogue faisant une large place aux contes et poèmes chinois classiques, à des thèmes relatifs à la Chine (par exemple, les Chinois « transplantés » en France pendant la Première Guerre mondiale, dans Te souviens-tu de Wei ?), à retrouver les noms des auteurs et illustrateurs chinois… Mais, répètent les deux éditeurs, l’objectif n’est pas d’être un éditeur français de livres chinois – en cela, le projet diffère de celui d’éditeurs comme Philippe Piquier, ou de la défunte maison Chan Ok, consacrée à la littérature enfantine coréenne. Alors, quoi ?

extrait d'un visuel de l'album "La Ballade de Mulan" de Clémence Pollet et Chun-Liang Yeh (éditions HongFei)

la Chine, c’est simplement un détour


On finit par comprendre : la Chine, c’est simplement un détour, comme toutes les manières de répondre déployées par Chun-Liang Yeh. HongFei s’adresse à des enfants, qui deviendront des hommes et des femmes, avec leurs complexités. Or s’il est de bon ton de faire l’éloge des différences et de prôner l’ouverture d’esprit et la tolérance, il faut se rendre à l’évidence : ce qui rend nos vies « difficiles », c’est précisément la différence. Le fait que l’autre, les autres, pensent différemment de nous. Au sein du concert des nations, bien sûr : mais aussi dans la famille, dans le couple, les fratries. Comment sensibiliser les enfants à la différence, à l’écart, à une autre manière de sentir, de penser ? Comment le faire sans essentialiser cette différence : sans en rajouter dans l’exotisme, par exemple ? Comment aider ces futurs adultes à faire face à la différence, sans qu’elle soit jamais un motif d’angoisse, ou pire, d’agressivité ?

La première, c’est de puiser dans la sagesse que nous enseignent les textes poétiques, de tout temps. Qu’ils soient écrits en 2017, par de jeunes auteurs qui vivent en même temps que nous, ou qu’ils aient été imaginés il y a des siècles, ces textes, plus que des injonctions sans nuances, nous invitent à nous décentrer, à regarder le monde sous un autre angle. Ils nous mettent à l’écoute de nos sentiments, font vaciller nos certitudes, nous remplissent d’allégresse. Le texte poétique utilise les mots ordinaires, ceux de la langue du quotidien, mais il les agence d’une manière inédite, qui nous bouleverse, et ce tremblement de la langue nous révèle à nous-mêmes.

et voilà que le très lointain nous paraît étrangement familier…

La seconde manière inverse la logique. Au lieu d’utiliser quelque chose de commun (la langue, les mots de tous les jours) pour nous emmener vers l’inconnu (des émotions dont on ne se croyait pas capable), HongFei choisit alors de s’emparer de quelque chose de très éloigné (la Chine), pour nous faire voir qu’en réalité, ce lointain est très proche de nous. Le très familier nous fait toucher du doigt l’inconnu, et voilà que le très lointain nous paraît étrangement familier… Dans Mémé Xiao goûte à la vie, il n’est pas question de la Chine, mais de nos choix de vie. Dans Te souviens-tu de Wei, il n’est pas question de la Chine, mais d’exil, de souffrance, d’intégration et de sacrifice. Mamie Coton compte les moutons ne parle pas des Chinois, mais de la tendresse qui se manifeste dans les petites attentions du quotidien. extrait d'un visuel de l'album "Réunis" de Liqiong Yu et Chengliang Zhu, traduit par Chun-Liang Yeh paru aux éditions HongFei CulturesRéunis évoque moins la Chine que la chaleur des retrouvailles, la douleur de la séparation, l’intensité des sentiments lorsqu’ils ne sont pas sans mélange. Flamme ne parle pas de Chine : d’ailleurs, c’est une histoire de renard, une histoire haletante, sur le courage, la fraternité, l’assurance que confère la solidarité. HongFei nous rend la Chine et les Chinois familiers, HongFei nous rend nos propres sentiments étranges et étrangers : dans ce double mouvement, qui repose sur une confiance profonde faite à l’enfant, voilà le lecteur à la fois déstabilisé et conforté. C’est le pari (réussi) des deux éditeurs. Et c’est une nouvelle fois un détour. À rebours des éditeurs dits « engagés » qui à longueur d’albums répètent qu’il faut célébrer l’étranger dans sa différence et montrer de la tolérance pour les particularités, les albums des éditions HongFei ne revendiquent rien, ne se prétendent chargés d’aucun message. Pourtant ils nous ramènent, par le détour de fictions tantôt tendres, tantôt épiques, tantôt mélancoliques, à notre fondamentale condition d’êtres humains : tous semblables, tous dissemblables, portant cette disparité comme un fardeau, chérissant cette diversité comme un trésor.

[Cécile Boulaire, novembre 2017]