Lumière sur… Alice Bernard, présidente de l'Association des bibliothécaires de France

Depuis fin janvier 2019, la présidente de l’Association des bibliothécaires de France [ABF] est la bibliothécaire tourangelle Alice Bernard. Malgré son temps compté, elle a reçu Sandra Emonet à la Médiathèque Michel Serres à Saint-Avertin (37) où elle est chargée du numérique, tout en étant également présidente du groupe ABF Centre-Val de Loire depuis 2016 et membre de la commission « jeux vidéo » depuis 2012. Écouter cette jeune présidente de 35 ans revenir sur son engagement progressif au sein de l’association nous offre une clef de lecture concrète pour appréhender le fonctionnement de l’ABF et ses nombreux chantiers. 

 

►Alice Bernard, quand et pourquoi avez-vous adhéré à l’ABF ?

Tout a commencé lors de ma formation aux métiers de la bibliothèque à l’université de Limoges, il y a une dizaine d’années. J’y ai découvert simultanément le champ des possibles ouvert par le numérique dans les métiers du livre et l’existence de l’ABF, grâce à une intervention dans un de mes cours. Je me suis très rapidement spécialisée dans le vaste champ du numérique qui concerne tout autant la lecture sur tablettes et liseuses, les ressources en ligne, la numérisation des collections physiques, les jeux vidéo, la réalité augmentée, les publications Internet, la présence sur les réseaux sociaux, etc. Mon projet d’études a été de créer un site internet « boîte à outils » pour les étudiants en métiers des bibliothèques. Depuis cette période, je pratique d’ailleurs beaucoup l’auto-formation et la mise à disposition des connaissances recueillies et des expériences repérées par des articles ou des fiches pratiques sur les réseaux sociaux et les blogs spécialisés. J’ai donc adhéré à l’ABF dès 2007, mais je suis restée quelques années une simple adhérente passive.



►Comment êtes-vous devenue membre active de l’ABF ?

Au sein du quotidien des bibliothécaires, que l’on soit en formation ou en poste, il n’est pas évident de dépasser les contingences pour rendre du recul sur sa profession et ses évolutions. Il faut des occasions, des espaces, des possibilités matérielles pour sortir de ses quatre murs. Avoir besoin des autres peut également être une motivation pour sauter le pas et s’investir dans un projet collectif.

Après avoir occupé plusieurs postes en remplacement, c’est lorsque j’ai rejoint en 2012 l’équipe de la médiathèque de Saint-Avertin, en tant que « bibliothécaire-geek », que je me suis vraiment saisie des espaces et des moments d’échanges proposés par l’ABF, tel que son congrès annuel qui draine chaque année entre 600 et 700 professionnels sur 3 jours.

Je suis arrivée au moment charnière de la transformation de la bibliothèque de centre ville à l’ancienne mode, un peu obscure et ne proposant que des livres, en une médiathèque du 21e siècle, installée dans un château réhabilité. En tant que chargée du numérique, j’avais six mois pour constituer un fond « jeux vidéo » dans ce nouvel espace. Naturellement, j’ai cherché à repérer des initiatives et à bénéficier de conseils. Le congrès de l’ABF, ouvert à tous, est l’occasion de croiser des pairs, mais également d’entrer en relation avec des bibliothécaires actifs et influents publiant régulièrement via des Biblioblogs, des réseaux sociaux ou des articles en ligne. De manière générale, les publications facilitées par les espaces numériques, et les interactions qu’elles permettent, ont largement contribué au développement d’une culture professionnelle partagée. Rencontrer des professionnels, qui pensent leurs pratiques en cherchant à les faire évoluer, est une incitation forte pour apporter soi-même sa pierre à l'édifice.

C’est ainsi que j’ai rejoint, dès 2012, la commission jeux vidéo de l’ABF, dont je fais toujours partie. Cette commission est d’ailleurs en train de s’élargir vers le jeu « tout court » pour questionner tout ce qui touche aux aspects ludiques en bibliothèque. En 2014, nous avons coordonné un ouvrage de la collection Médiathème[1] sur le jeu vidéo et nous travaillons actuellement sur un dossier « jeu » pour  la revue Bibliothèque(s)[2].

►Et comment êtes-vous devenue présidente régionale, puis nationale, de l’ABF ? 

Devenue membre active, j’ai été invitée par la présidente nationale de l’ABF à rejoindre le conseil d'administration du groupe régional Centre-Val de Loire. J’ai accepté, surtout par curiosité, et de fil en aiguille, j’en suis devenue présidente en 2016 pour un mandat de 3 ans, pour lequel j’ai été réélue en 2019. Chaque président régional siège au conseil national de l’ABF pour définir la politique de l'association et élire son bureau national. On m’a encouragée à y présenter ma candidature, et c’est ainsi que je suis devenue présidente de l’ABF ce 27 janvier. Depuis mon élection, je fais beaucoup d’allers-retours entre le siège parisien, où travaille l’équipe des 5 salariés de l’ABF, et le Château de Cangé, à Saint-Avertin, qui abrite la médiathèque Michel Serres. Depuis plus de six ans maintenant, nous explorons dans ce cadre atypique et patrimonial des services numériques innovants tels que le prêt de liseuses et de consoles de jeux.



►La médiathèque de Saint-Avertin est-elle structure adhérente de l’ABF ?

Non, pas encore, même si deux personnes de l’équipe ont été formées au métier par l’ABF grâce à sa formation certifiante d'auxiliaire de bibliothèque. Un des chantiers du mandat actuel, portée par la commission formation, est d’ailleurs de garantir l’harmonisation du contenu délivré à plus de 200 stagiaires par an, en équilibrant les aspects techniques (catalogage, informatisation des livres) et relationnels (comment bien accueillir : la posture du bibliothécaire face à l'usager), sur les 14 sites de formations répartis sur toute la France.

Depuis mon élection, je sens tout de même que mes collègues sont plus vigilants aux informations et aux publications de l’ABF que je contribue à diffuser, comme la revue Bibliothèque(s) ou les informations sur les journées d'étude et le congrès à venir…Le 65e congrès annuel de l’ABF, ouvert à tous, est d’ailleurs imminent. En 2019, il se déroule Porte de Versailles à Paris du 6 au 8 juin sur le thème « Au-delà des frontières». En 2020, il portera sur les deux thématiques qui se sont dégagées du séminaire d’orientation concernant notre nouveau mandat : l'inclusion et la citoyenneté, dans les bibliothèques comme dans la société en général.
 

 

 

►Comment s’organise l’ABF entre ses échelles nationales, régionales et thématiques ?

Actuellement, les notions d'inclusion et de citoyenneté constituent un fil rouge permettant de guider la mise en place d'actions au niveau national et aux échelles régionales. L’articulation de l’ABF permet à la fois au conseil national de lancer des chantiers autour de thématiques communes et aux commissions de proposer et d’impulser des actions pouvant ensuite être portées au niveau national. Tous les adhérents partagent des finalités communes — promouvoir les bibliothèques, promouvoir l'ABF et considérer les métiers — qui se déclinent en objectifs particuliers.

Le bureau national assume un rôle fédérateur. Il recueille et valide annuellement les fiches-projets en veillant à répartir les événements tout au long de l'année dans le respect d’un budget global. Les bilans et points d'étape réguliers permettent de mettre à jour les objectifs de travail concrétisés par des lettres de mission ou de susciter des candidatures pour des chantiers à ouvrir. Parallèlement, chaque commission et groupe de travail a son propre rythme et produit en autonomie des outils, des ressources, des fiches ou des guides pratiques. Par exemple, la commission bibliothèques en réseau a un blog comportant des fiches pratiques qui permettent aux bibliothèques et aux pouvoirs publics de travailler sur un plan de lecture intercommunal.

 

►Pourquoi une association de bibliothécaires ?

En plus de ses missions principales articulant la formation continue, l’information thématique et la réflexion professionnelle, l’ABF joue un grand rôle dans la défense des intérêts de l’ensemble des bibliothèques et médiathèques. Pour cela elle développe des partenariats avec l’ensemble de l’interprofession du livre et participe activement aux organisations nationales et internationales telles que : l'IABD[3], EBLIDA[4], LIBER[5] et l’IFLA[6].

Je peux vous citer trois exemples d’actions concrètes au bénéfice de tous, adhérents ou non.

L'an dernier, la SCELF[7] a ouvert des négociations autour d'une perception du droit de représentation en bibliothèque, qui devait aboutir à une taxe sur les lectures publiques dans les établissements. L'ABF, aux côtés d’autres associations[8], a défendu les intérêts des bibliothèques qui organisent en moyenne une cinquantaine de lectures à haute voix par an. La SCELF a finalement annoncé une suspension de ces perceptions sur les lectures publiques. Pour chaque bibliothèque, savoir que l'ABF, en lien avec les auteurs, a réussi à avoir gain de cause a montré sa force et son impact, bien réel, dans le quotidien des établissements.

Actuellement, nous sommes consultés dans le cadre du « plan bibliothèque », présenté en avril 2018 par le ministère de la Culture. À l’injonction « d’ouvrir plus », nous répondons par la volonté d’« ouvrir mieux », dans un contexte de baisse de dotations générales des moyens financiers et humains. Dans ce cadre, une des perspectives que je voudrai porter lors de mon mandat est la gratuité du prêt dans tous les établissements.

Enfin, l‘ABF s’engage actuellement dans un chantier politique dans le cadre des prochaines élections municipales. Notre commission Advocacy (ou « plaidoyer ») travaille sur des supports de communication et des formats d’actions pour porter la parole des bibliothèques auprès des pouvoirs publics à l'échelle nationale et locale. En tant qu’association militante, nous voulons être au plus près des problématiques de terrain pour contribuer à faire évoluer positivement les choses à travers des prises de position nationales.

 

►Quelles sont les valeurs actuelles portées par l’ABF ? 

L’ABF affirme avec force que les bibliothèques sont faites pour tout le monde malgré les handicaps, l’illettrisme ou l’illectronisme et qu’elles sont garantes du bien vivre ensemble. Une des initiatives déjà impulsées par le passé est de promouvoir par exemple un label « facile à lire » qui met en avant certaines collections pour des personnes éloignées de la lecture. Plus généralement, il s’agit de positionner la bibliothèque comme un lieu de droit culturel et un lieu d’information plurielle, quel que soit le profil politique des municipalités qui les gèrent.

Nous défendons une politique publique de droit aux savoirs dans toutes les bibliothèques, sans pressions commerciales ni risque de censure. Nous affirmons également la neutralité de l’Internet comme une condition de l’exercice de ce droit, comme en témoigne notre charte « Bibliothèque pour l’accès libre à l’information et aux savoirs », rédigée en 2018, à laquelle tout établissement peut adhérer et demander à être labellisé Bib’lib.

 


[1] Fiche du Médiathème sur les jeux vidéo en bibliothèque. La collection Médiathèmes est une collection de guides pratiques et de manuels pédagogiques. Ces ouvrages sont destinés à l'ensemble des professionnels en poste, quel que soit leur secteur d'activité, et plus généralement à tous ceux qui souhaitent s'informer sur le fonctionnement des bibliothèques. Plus d’informations ICI sur les Médiathèmes.

[2] Bibliothèque(s) est une revue professionnelle ouverte sur la vie des bibliothèques, la filière du livre et les problématiques de l'image et du son. Chaque numéro propose un dossier thématique et un ensemble de rubriques magazine qui épousent les facettes du métier et rendent compte des initiatives du terrain. Plus d’informations ICI  

[3] IABDInterassociation Archives-Bibliothèques-Documentation

[4] EBLIDA : European Bureau of Library Information and Documentation Associations

[5] LIBER : Ligue des bibliothèques européennes de recherche

[6] IFLA : International federation of library associations and institutions

[7] SCELF - Société Civile des Éditeurs de Langue Française

[8] La Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse ; La Fédération des Salons et Fêtes du Livre Jeunesse (FSFLJ) ; Le Réseau des événements littéraires et festivals (RELIEF) et La Société des Gens de Lettres (SGDL).