Lumière sur... les résidences d'auteurs des mille univers à Bourges

Ciclic a à cœur de soutenir et d'accompagner les écrivains – poètes, romanciers, auteurs jeunesse ou essayistes – dans leur travail de création. La paupérisation croissante des auteurs et les réformes en cours font peser de sérieuses menaces sur les conditions économiques de ces artistes et rendent plus que jamais nécessaires les dispositifs de soutien développés par les institutions. En Centre-Val de Loire, Ciclic soutient chaque année une dizaine de structures ou collectivités grâce à son dispositif "résidences d'auteurs".
L'agence a souhaité mettre en lumière l'association les mille univers, l'une des structures emblématiques de la région, qui organise depuis de nombreuses années des présences d'auteurs sur le territoire. Éditeur, typographe, médiateur du livre, passeur passionné, organisateur des Récréations de l'Oulipo, les mille univers invitent les auteurs pour travailler, se consacrer à leur œuvre, à leurs recherches et pérégrinations... et à partager une partie de leur présence et de leur art avec le public.  

■ les mille univers, une association "amoureuse de la littérature en liberté"


par Sandra Émonet

Au sein de l’association les mille univers, les auteurs accueillis en résidence sont invités à travailler leurs projets d’écriture chemin faisant, au gré des rencontres et des découvertes qui jalonneront et enrichiront leur séjour. Lors de celui-ci, ils sont également accompagnés pour partager « leur présence et leur art » avec des complices et des habitants de Bourges et plus largement du territoire régional. Les nouveaux liens qu’ils tissent débordent largement l’espace-temps de leur invitation et font de ces auteurs de nouveaux membres de la famille des mille univers.

À ma descente du train, en ce tout début de mois d’août caniculaire, Frédéric Terrier m’attend avec un large sourire sur le parvis de la gare de Bourges. Malgré les nombreux projets en cours qui réclament sa présence dans l’atelier, il me consacre le début de cet après-midi pour m’éclairer sur les résidences organisées depuis une quinzaine d’années par l’association les mille univers, dont il est le directeur. 

Avant de nous rendre dans le quartier de l’aéroport, où se situe le logement associé à la résidence, nous faisons une halte dans l’atelier pour partager un café avec les auteurs, typographes et graphistes qui s’y affairent actuellement. Après la pause déjeuner, les presses reprennent vite leurs respirations sonores, les ordinateurs se rallument et chacun retourne à sa production, dans une chorégraphie bien réglée où chaque chantier se déploie pour partager au mieux cet espace modulable. Frédéric attrape les clefs de la maison, prévient de notre escapade, et donne rendez-vous aux uns et aux autres pour la fin d’après-midi.

Nous arrivons bientôt dans un quartier résidentiel aux petites maisons blanches, blotti près d’immeubles bas. Au n°15, le jardinet de la maison mitoyenne vers laquelle nous nous dirigeons semble jouer les rebelles parmi les pelouses rases environnantes. Frédéric s’extasie de ce havre de verdure indisciplinée et nous commençons notre visite en traversant le rez-de-chaussée pour aller observer la croissance des herbes hautes et des fleurs sauvages du grand jardin derrière la maison. Il me raconte que le paysagiste et auteur Gilles Clément, auteur associé en 2016, a définitivement marqué le regard bienveillant porté sur le végétal en liberté et l’énergie qu’il dégage autour de ce lieu d’habitation. 

Dans ce quartier à l’aspect quelque peu austère et fonctionnel, à quelques 20 minutes à pied du centre-ville de Bourges, j’ai l’impression d’être dans une maison de vacances dont les murs clairs sont percés de fenêtres ouvertes sur une végétation luxuriante, une maison propice à la joie de la lecture ou de l’écriture. 

Après avoir fait le tour du propriétaire, nous prenons place de part et d’autre de la grande table ronde du salon. Je suis prête à me faire conter les résidences des mille univers. Ma première question n’est ni quand, ni comment, mais « pourquoi » cette aventure a commencé. Spontanément la réponse fuse : « pour le plaisir de faire société ». 

Il me raconte l’héritage dans lequel s’inscrivent naturellement les résidences menées depuis 2004. L’association les mille univers, avant même d’être nommée ainsi, menait à ses débuts en 1994 des ateliers de découverte et d’expérimentations littéraires et vidéos. Toutes les actions qui se déploient depuis se positionnent résolument dans une démarche militante d’éducation artistique et culturelle. Celle-ci réside dans la possibilité offerte de rencontres directes et concrètes, de vraies rencontres humaines. 

Une dizaine d’années plus tard, avec la collaboration de partenaires financiers et opérationnels multiples, le programme annuel de résidences voit le jour. Il me précise que dès cette date l’accueil des auteurs donne lieu à la rédaction d’un contrat selon les conditions générales proposées par le Centre national du livre. Celui-ci témoigne de la considération porté aux créateurs à travers des éléments contractuels garantis, à savoir le remboursement de leurs frais de voyage, une rétribution mensuelle et un hébergement. Ce contrat pose un découpage du temps axé principalement sur le travail de création et ménageant des rencontres avec les publics ainsi d’un temps volontairement indéterminé, « la part des anges », pour garantir la souplesse et l’adaptation nécessaires à ce type d’aventure, avant tout humaine. 

Il m’indique qu’ici les auteurs ne sont pas tenus de remettre un texte à la fin de leur séjour. Toutefois, sans aucune contrainte donc, beaucoup explorent les possibilités offertes par l’atelier typographique comme par la proximité avec des plasticiens de l’école d’art de Bourges ou par les ambiances de la ville, des rues aux marais, du marché aux vies de quartier. 

Une notion centrale et fondamentale s’impose dans son récit : la rencontre. Elle recoupe tout à la fois le fait de se retrouver par hasard en présence de quelqu’un et de faire connaissance. En effet, les rencontres visées sont autant fortuites qu’informelles, provoquées ou organisées. Des moments forts tels que des ateliers, des lectures, des performances sont complétés par des promenades, des repas ou de simples discussions. 

Je lui demande comment se construisent concrètement ces collaborations et ces rencontres. « Très simplement », me répond-il, « chaque auteur vient avec un projet initial qui va s’adapter aux conditions de réalisations possibles sur place ». L’idée est de permettre à l’auteur d’interroger son projet en cours avec d’autres personnes, parfois très éloignées de son entourage habituel. 

Après avoir pris contact en amont, la rencontre artistique et humaine peut avoir lieu avec un calendrier qui se cale, ou se décale, selon les disponibilités de part et d’autre. Il n’y a pas de saison arrêtée pour l’accueil des auteurs et tout au long de ce cheminement on réfléchit et on agit cartes sur table, avec la possibilité constante d’arrêter ou de modifier les collaborations selon le ressenti, les affinités, les contraintes ou les rebondissements divers. Telle une recette de cuisine inédite, la réussite du festin tient à la compréhension fine de chaque ingrédient. Ainsi, il n’y a pas d’appels à candidatures mais des invitations ou l’étude de candidatures spontanées qui exposent un projet particulier auquel les auteurs souhaitent se concentrer de façon sereine, dégagés pour un temps des contraintes du quotidien. 

Dans cette aventure, les mille univers joue à la fois le rôle de médiateur et de nouvelle famille d’accueil. Généralement un auteur travaille avec deux groupes au minimum, toujours autour de son œuvre ou de son travail en cours. Il s’agit pour lui de parler de son univers dans une ambiance bienveillante, au sein de liens privilégiés. Que ce soit avec des établissements scolaires (de la maternelle à l’université), avec la Protection judiciaire de la jeunesse, avec des EPHAD, des associations de quartier… chaque relation se tisse dans le temps lors d’au moins trois rendez-vous. Progressivement, l’auteur fait vraiment partie du quotidien des publics impliqués et développe parallèlement un projet qui par nature se prête aux frottements. Pour les artistes comme pour les personnes rencontrées, il y a une notion d’apprentissage et de compagnonnage mutuels. 

Cette alliance autour d’une création exploratoire est visible lors des restitutions publiques où le groupe constitué s’adresse par une parole commune aux personnes amoureuses de la littérature, et surtout de la littérature en liberté. À ces rendez-vous viennent également les personnes qui suivent le travail des auteurs accueillis ou les étudiants de l’école d’art qui « aiment les livres ». 

Une résidence est donc un petit laboratoire alchimique qu’il s’agit d’accompagner au mieux en tenant compte de facteurs pratiques, techniques tout autant qu’humains et interpersonnels. Frédéric assume volontiers son rôle d’intermédiaire. Il communique en profondeur avec l’auteur puis avec les responsables de groupes auxquels il pense pour le rencontrer. Il travaille avec l’auteur, voit ce qu’il fait. Ensuite seulement il propose des actions et des modalités de rencontre, des rendez-vous possibles. Pour résumer, il s’agit d’amener les uns et les autres à une disponibilité réciproque. Chaque projet de partage, de rencontre est donc par essence singulier et repose sur le projet artistique auquel souhaite se consacrer l’auteur à cette période de sa vie. 

Mais le temps file et un regard sur nos montres nous indique qu’il est bientôt l’heure pour moi d’aller prendre mon train. Frédéric me propose un nouveau crochet à l’atelier pour me montrer quelques productions éditoriales issues des résidences.

Assise tranquillement dans l’effervescence alentour, je découvre des ouvrages de formats variés qui s’ouvrent en tous sens, réalisés dans des matériaux surprenants. Il y a des journaux, des livres-objets, des posters où je découvre des jeux de mots, des textes intimes, des inventions joyeuses et sérieuses d’enfants, d’adolescents, d’adultes unis pour des productions communes. 

Frédéric m’interpelle : « Quelles sont les questions que les artistes se posent aujourd’hui ? » et il poursuit en me confiant que selon lui, tout le monde est intelligent et sensible, même les personnes exclues des reconnaissances traditionnelles de notre société. Et ça marche ! les artistes et les publics rencontrés parlent souvent de la même chose. Ainsi, au fur et à mesure, les résidences se sont logées dans le cœur des mille univers, où la question littéraire est centrale. Elles permettent chaque année de faire grandir la bande de complices, de copains, de collaborateurs…. Et participent à faire évoluer le cadre de pensée et d’action, même bien après leur déroulement. 

Dans le train, je regarde filer les paysages à travers la fenêtre et je me prends à imaginer comment Marc Perrin, auteur associé aux mille univers pour cette année, deviendra pour un temps un nouvel habitant de Bourges, comment il travaillera avec l’université de Tours, l’Atelier passerelle et le lycée de Bourges. Je me demande surtout ce qu’il laissera de son passage et ce qu’il emportera à tout jamais de cette expérience de vie et de création. 

Quelques auteurs et autrices déjà accueilli.es. : Gilles Clément, Sylvie Durbec, Frédéric Forte, Simon Grangeat, Jacques Jouet, Guth Joly, Arezki Mellal, Ian Monk,Charles Pennequin, Dominique Quélen, Sara...

[Sandra Emonet, septembre 2018]