Publié le 30/10/2019

Ceux qui viennent en dernier – Récits de la 12e édition des mille lectures d'hiver

À l'issue de la 12e édition des mille lectures d'hiver, les quarante-cinq comédiens-lecteurs ont rendu compte de leurs tournées de lectures. De ces cinq-cents rendez-vous autour de la litérature, ils ont fait le récit. Puis Ciclic a confié l'ensemble de ces textes à Aurélien Lemant lui demandant d'éditorialiser ces « carnets de route ». Aurélien Lemant est écrivain, metteur en scène, comédien et fut lui-même l’un des comédiens-lecteurs des mille lectures d’hiver, c'est dire s'il connaît l'aventure ! Il vous invite aujourd'hui à (re)vivre la réalité intime de la 12e édition. 

Puis-je m’asseoir non loin de vous ? Mes oreilles ne fonctionnent plus très bien. Dites-moi tout !

Alors, tout.

Tout doit recommencer.

Quoiqu’autrement.

Il y a deux ans, nous écrivions : « je ne sais pas si je vous reverrai ».

Aujourd’hui nous voici à nouveau réunis, paradoxale preuve que l’on a toujours raison de s’inquiéter. Et d’exiger. Il faut se forcer à dire le désir et la nécessité. Ça paie. Les Mille Lectures d’Hiver durent et vivent. Elles témoignent, et nous autour d’elles, en elles. Affirment et garantissent que l’amitié entre le peuple et le livre lu se porte haut. Qu’à force, cette amitié fonde « une famille de curieux et d'amoureux des mots partagés en direct. Sans filet et le nez dans les étoiles ». C’est ce que disent les quarante-cinq comédiens partis en tournée dans ce tout petit centre du monde dessiné par la région.

Cela fera bientôt quatorze ans que cette idée d’envoyer en parachute des lecteurs publics dans le moindre écoinçon de la carte, pour y contacter leurs frangins autochtones, a germé et grimpé. S’est incarnée dans des tournées par paquets de dix ou douze. Ce n’est donc plus une initiative, ni un projet. C’est, non pas une institution – c’est trop fou et trop fragile, pas assez inamovible, pas assez immobile – mais un art d’aimer. Aimer les livres, et les faire lire. Aimer les gens, et le leur dire. Une fête annuelle. Avec ses lents préparatifs, ses pigeons voyageurs, ses répétitions, ses coulisses et ses cuisines. Compressés en un corps et un bouquin, apparus là. Des comices métaphysiques, où s’épanouissent les assemblées humaines pour rêver le futur via la fiction, la poésie, le récit. Rêves habillés d’horreur et de sublime comme toute révélation. « Peut-être n'y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir. J'ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s'était-il enfui ? »

Non, pas une institution. Un rêve.

Les Mille Lectures d’Hiver sont pour l’heure le seul… cherchons le bon terme. Dispositif ? Non, nulle machinerie, sortie des nécessaires paperasses préalables l’équipe coordonnée par Michèle Fontaine depuis les débuts n’épouse aucun rouage, aucune poulie. Expérience ? Trop d’incertitude encore derrière ce mot qui laisse entendre que tôt ou tard tout va s’arrêter puis se bilanter. Exemple ! Les Mille Lectures d’Hiver sont toujours, c’est très simple, le seul exemple d’envergure d’une aventure en lecture publique dans la durée et sur un vaste territoire. Un exemple, mais sans la morgue ni la prétention des premiers, des montreurs de route et des donneurs de leçons, avec leurs podiums et leurs PowerPoints. La preuve : personne d’autre ne suit le chemin indiqué, chemin moins balisé que déjà parcouru. Les Mille Lectures d’Hiver sont donc uniques, mais peut-on voir lieu de s’en réjouir ?

Au contraire.

Nous sommes quelques-uns à nous être imaginé cet exemple devenant coutume, extirpé de la région et des hommes qui le firent naître, galopant en toutes les directions de France, de ses îles et de ses points de chute à l’étranger. Puis au-delà, sans plus se soucier de francité, arpentant tous les dialectes. Ces quelques-uns et nous, nous sommes surpris que cet exemple ne soit pas davantage institué en règle, pourtant nous restons persuadés depuis plus d’une décennie que cette envie de faire venir un comédien chez soi pour nous raconter notre cosmos tel que le voit un livre, cette envie attend sagement d’être découverte puis éprouvée par ceux qui en ignorent les ressorts et la fortune. Dites aux gens que ça existe, apprenez-leur qu’ici des lecteurs de talent, possédés par des énergies telles que la passion, l’humilité, la joie ou l’érudition, ou toutes ces choses, s’adonnent à la littérature à voix haute, chez l’habitant comme dans les salles communales, les lycées, les fermes, les maisons d’arrêt, les locaux associatifs, pour les gens, qu’ils soient debout, en fauteuil roulant, en rocking-chair ou assis sur des coussins, qu’ils aient des yeux ou pas, jeunes, âgés, vieux, centenaires, dites-leur qu’il y en a pour le citoyen des beaux comme celui des bas-quartiers et que les privilèges sont abolis puisque subitement nous voilà tous privilégiés, ce qui rassure tout le monde – même le nanti qui ne voit plus de danger chez ses voisins. Dites-leur qu’on peut accueillir ces lecteurs chez soi, chez vous, chez moi. Qu’ils vous lisent des auteurs vivants, c’est-à-dire qui sont nos contemporains, nos sœurs, nos frères, nos contradicteurs et nos alliés. Que vous pouvez inviter qui vous voulez. Et dites-leur que ce n’est pas gratuit. C’est beaucoup mieux que ça : c’est OFFERT.

Ça y est, c’est tout trouvé.

Les Mille Lectures d’Hiver sont le seul cadeau que nous connaissions qui prenne la forme d’une lecture d’une heure environ d’un texte issu de la littérature mondiale actuelle, réalisée en dur, en direct, en chair et en os par un professionnel, à quelques mètres de vous tout au plus, un artiste que vous pourrez rencontrer pour parler du monde, d’elle ou lui, de vous, de toi, des « discussions qui vont de la guerre et de ses violences à la recette des lentilles », de romans et des voyages qui les inspirent, de poèmes et des luttes qui leur prêtent forme, traduits depuis toutes les langues vers le français, pendant tout un trimestre. Habituellement, quand on nous donne de la lecture, c’est celle d’un texte de loi, ou d’une lettre du Président de la République rédigée par un algorithme.

Si c’est offert, c’est que cela coûte quelque chose à ceux qui donnent. Un cachet d’acteur, des frais kilométriques, des droits d’auteur, des gestions bouleversées, des agendas détournés, des trajets inventés, du temps, du savoir-faire, du papier, de l’électricité, de l’essence, et beaucoup de sueur épongée pour une heure d’écriture rendue à sa vie.

Ce cadeau ne jaillit pas d’un néant tout propre et bien indicible. C’est en réalité le présent que nous avions oublié que nous nous faisions à nous-mêmes, par la jolie grâce d’une aspiration, et de la décision qu’elle a su appeler : ce cadeau est – tel que l’a récapitulé en assemblée un comédien de la Compagnie des Lecteurs des Mille Lectures d’Hiver, certains s’en souviendront – la redistribution de nos impôts sous les espèces d’une prestation artistique et littéraire à caractère libre et non-obligatoire, sous l’angle de la participation spontanée du contribuable. (« Tous d’accord pour dire que le vocabulaire technique participe à la beauté des phrases. ») C’est de l’Alchimie.

Une autre opération magique est celle des lecteurs. Ils transforment l’écrit en dit, le verbe en parole, la feuille en voix. Nous autres auditeurs, nous ferons de cette voix entendue et de l’histoire transportée un souvenir qui les mélange toutes deux à jamais, c’est notre transmutation personnelle dans le bol du moment. Mais après leur lecture publique, les comédiens reparcourent ce sentier en sens inverse ! Les voici qui, couchés dans leur lit d’un soir en milieu de tournée, ou penchés sur le volant de la bagnole avant de repartir, calepin ou clavier en main, deviennent écrivains à leur tour, relatant par le menu leur expérimentation de la lecture qu’ils nous ont faite, depuis la description psychédélique de la route au petit matin jusqu’à la sensation clairvoyante ou hallucinée d’avoir su, ou non, passer l’âme d’un livre à l’auditoire rencontré. Patient et indiscret, l’acteur-lecteur-auteur ausculte chaque aventure, chapitre après chapitre, avec la gourmandise maniaque de ceux qui savent qu’ils seront peut-être lus par les personnages bien vivants qu’ils ont croisés et portraiturés dans leurs comptes-rendus de voyage. Qui savent que nous les lirons.

Nous sommes ceux qui arrivent en dernier.

Nous sommes les lecteurs des lecteurs. Ceux qui découvrent des fractions de paragraphes, comme des pages arrachées à ces carnets de route. Nous pillons ici les cahiers de ces partenaires tel le cancre qui copie dans leur dos, la main juste à hauteur des sourcils, l’œil qui traîne. Pour donner à aimer ce que nous lisons de leurs lectures. Ils pleurent de joie, ils grognent, ils ont peur, ils se marrent, se demandent s’ils n’ont pas fait n’importe quoi, admirent, doutent, s’émeuvent, ont froid, et en redemandent.

Ce que nous nous apprêtons à faire maintenant, vous et nous, c’est ce que font les collègues comédiens lorsqu’après avoir lu puis relu, répété et tourné les textes dans leurs têtes – palais et cervelets – et les têtes dans leurs textes – poésies ou romans –, ils ouvrent la bouche devant vous : c’est-à-dire l’amour à un livre.

N’ayez pas peur, c’est un tout petit manuel réécrit quarante-cinq milliers de fois, au bout du compte il n’a plus d’auteur. S’y agrègent les écrivains lus, les lecteurs écrivant, les auditeurs présents qui ont leur mot à dire, et donc vous et nous. On donnera la parole à chacun, sans microphone, pas besoin, on s’entendra fort bien puisque vous lirez à voix haute pour savoir vous aussi ce que ça fait.

Alors, tout.

Nous vous avons tout dit.

A ces amis de s’avancer, maintenant.