Les éditions Collodion, de la bibliophilie contemporaine

Rencontre avec Claire Cuenot-Poulain et François Poulain à Mers-sur-Indre, dans une maison de village qui abrite à la fois leur habitation, leur atelier de typographie et leur maison d’édition. C’est dire que la vie est toute entière liée à ce métier d’éditeur chez ces deux-là.

Claire anime également une association, “Livres en fête“, qui organise tous les ans une fête du livre en lien avec l’auteur accueilli en résidence par la Fol 36. Il s’agit de présenter les travaux menés avec les établissements scolaires, dans le cadre de ces résidences d’auteur qui ont accueilli Alain Crozon, Zaü, Sylvie Durbec, Dominique Falda, Céline Minard, Simon Grangeat et Louis Jourdan depuis 2005.

Mais pour commencer, nous avons voulu présenter cette petite maison et sa ligne éditoriale sans concessions, qui fait la part belle à l’écriture.

Comment définiriez-vous votre maison d’édition ? pourriez-vous nous faire un rapide historique ?

Les éditions Collodion proposent des livres dans lesquels il y a systématiquement un accompagnement réciproque texte-images. À partir d’un texte doté de sa propre existence – de par sa qualité et son caractère inédit-, une ou plusieurs images, élaborées intentionnellement ou sollicitées de par leur contenu, seront présentes dans l’ouvrage. Ces propositions en font la ligne directrice et la cohérence. C’est un terrain de création.La poésie proposée est issue des différents courants contemporains – idem pour la peinture. Nous restons à l’écoute de toute forme d’expression, dès lors que la mise en œuvre est réalisable dans un ouvrage dont la lecture du texte est, in fine, inaltérée et que le côtoiement des images est une proposition de lecture dont nous pensons que le propos offre une altérité.

La maison d’édition a été créée pour accompagner la diffusion de l’Art contemporain, telle que la proposait une galerie associative à Martigues à partir de 1981 sous statut associatif. L’atelier d’impression permettait de réaliser les outils de communication dont la galerie avait besoin. Rapidement, le livre a participé à l’élargissement du public de la galerie, notamment par la présence des poètes permettant lectures et/ou performances.

Comment prenez-vous la décision d’éditer un livre d’artiste ? Est-ce une rencontre littéraire ? artistique ? humaine ?

Nous ne parlons peu ou pas de livres d’artiste car ils sont rarement construits autour d’images refaites à la main dans chaque exemplaire ce qui nous semble l’un des critères de définition du livre d’artiste. Nous nous inscrivons dans une démarche éditoriale, à savoir : le tirage d’un texte (que nous proposons en principe à l’écrivain en tirage ordinaire plus conséquent afin de mieux le diffuser) et d’images multipliées selon les outils disponibles à l’atelier. Cette première édition est le tirage original de l’ouvrage. Il est le résultat de ce «couple à trois» constitué par l’écrivain, le plasticien et l’éditeur. Tous les aspects techniques sont partagés afin que le livre élaboré soit le plus fidèle possible aux attentes de chacun des auteurs et réalisables par les moyens techniques dont nous disposons, ce qui ne veut pas dire que nous nous refusons à confier à quelqu’un d’autre tout ou partie du travail de fabrication mais selon nos exigences techniques ( nous avons sous-traité certains travaux que nous ne pouvions réaliser, pour des questions de format, et les imprimeurs qui les ont réalisés ont accepté notre travail de pré-presse, nos encres et les réglages préconisés).La décision d’éditer un ouvrage découle de la sollicitation d’un, voire de deux des membres de ce couple à trois. Souhaitant que le texte soit un inédit, nous sollicitons souvent l’écrivain en premier, autour d’un plasticien auquel nous avons pensé, pour la possibilité d’un dialogue que nous (p)ressentons dans les travaux respectifs. S’il y a accord de principe, chacun d’eux fait une proposition. Nous examinons quelle construction est envisageable pour rendre compte au mieux des propos réciproques, choix de format, de techniques d’impression, de papier, etc.

Donc, il s’agit, intensément, d’une rencontre littéraire et artistique, qui ne peut aboutir à un livre que parce qu’il y a une aventure humaine. Ce que les rencontres autour des auteurs de nos ouvrages ont pu nous apporter et nous apportent toujours est immense, difficilement imaginable.

Nous sommes engagés dans un processus éditorial économique non subventionné, à l’exception de la diffusion – qui est aussi la partie la plus difficile de ce métier – dont nous tenons à ne pas sortir afin de garantir cette indépendance qui nous permet d’assumer nos partis-pris.

Depuis 1986, vos ouvrages associent un écrivain et un plasticien. Est-ce vous qui créez ces binômes ou est-ce les artistes qui vous proposent de travailler ensemble ?

(Dès notre premier ouvrage, “Florence Grattepanche”, en 1982, nous avons proposé les travaux associés d’un écrivain (ou de plusieurs) et d’un plasticien (plus rarement, de plusieurs).

Notre catalogue comprend environ 65 ouvrages, donc presque 65 binômes puisqu’il doit y avoir 1 ou 2 monographies. Dans la plupart des cas, ils ont été constitués sur notre proposition – à deux exceptions près, nous semble-t-il. Il fut rare que le peintre et l’écrivain ne se connaissent pas du tout, mais ils pouvaient ne s’être jamais rencontrés. Le rapprochement a toujours été construit autour d’un propos que nous tenions à formuler, même s’il peut parfois ne pas être évident, ou s’inscrire dans une autre réalité que sémantique (esthétique et/ou sémiologique).

Vos ouvrages sont tirés entre 30 et 120 exemplaires et vous êtes à la fois des éditeurs et des imprimeurs. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Quelles techniques employez-vous ?

Les outils étaient au départ disponibles pour l’impression de la communication de la galerie. Ils ont naturellement été mis à profit par la maison d’édition. Le fait d’avoir constamment la volonté d’être à l’écoute des techniques d’impression disponibles, qui nous semblaient nécessaires à la conduite de nos projets car imposés par la conception du livre, nous a permis de les apprendre rapidement, des plus anciennes comme la typo, la lithographie (que nous ne pratiquons presque jamais à la pierre mais à la plaque photosensible), la gravure ; jusqu’à celles plus contemporaines comme la sérigraphie, la typo par clichés polymères, l’offset et le numérique. Aucun outil n’est écarté au démarrage du projet. Son choix va avoir une influence très importante sur le nombre de tirages, mais c’est un souci qui n’intervient qu’ultérieurement.

C’est la possible exploitation de ces différents outils qui nous aide à contourner cette difficulté. En effet, s’inscrivant dans une démarche éditoriale, nous souhaitons la diffusion la plus large possible notamment du texte, imprimé conventionnellement à environ 300 exemplaires plus largement diffusés. C’est pourquoi nous proposons à l’auteur une édition dans une typographie la plus proche possible de celle de l’ouvrage original, assez souvent sans image, car la reproduction mécanique donne parfois un résultat trop éloigné de ce qui a été fait dans l’ouvrage initial. Il est difficile de résumer en quelques lignes cette dimension du travail, car du choix du papier en passant par celui du format et à bien d’autres aspects, il y a un nombre d’échanges entre chacune des composantes de ce “couple à trois” trop important, donc nous proposons souvent de le faire sous forme de discussion-causerie lors de présentation et/ou exposition des éditions.

Comment se fait la diffusion des livres d’artistes pour les éditions Collodion ?

C’est la part la plus difficile du métier d’éditeur-imprimeur. Elle prend beaucoup de temps. Le premier moyen de diffusion utilisé est les salons du livres, de poésie, de bibliophilie, etc. Nous en faisons 12 à 13 par an, tant en France qu’à l ‘étranger (même si de moins en moins à l’étranger). C’est une organisation lourde et coûteuse que nous ne pourrions pas assumer sur les rentrées financières des éditions. Nous sommes aidés par la Région Centre-Val de Loire pour les 2 ou 3 déplacements les plus coûteux de l’année, qui ne sont pas forcément les plus loin mais ceux dont les coûts de location du stand peuvent mettre en péril notre équilibre financier. Nous y rencontrons un public d’amateurs intéressés qui s’associent à notre démarche de proposition de livres originaux ou qui apprécient l’accompagnement du texte poétique par l’image, bien qu’il ne s’agisse peu ou pas de collectionneurs. Si des gens ont acquis plusieurs de nos ouvrages, nous avons plus l’impression de nous adresser à des « amoureux » de beaux livres, de beaux textes et de belles images plutôt qu’à des bibliophiles constituant une collection autour de tel ou tel écrivains, peintres ou éditeurs.

Nous diffusons nos ouvrages auprès des institutions traditionnelles du livre, bibliothèques, médiathèques et musées. C’est également balbutiant, mais loin d’être inexistant, par Internet. Nous avons un site internet (c’est notre deuxième) qui fait l’objet d’une communication par tous les documents écrits que nous distribuons et un référencement le rendant facilement trouvable. Ce deuxième site appuyé sur un logiciel de mise en ligne de collections de type muséal permet une recherche par noms d’auteurs et plasticiens qui apparaissent dans une police d’autant plus grosse qu’ils ont participé à plusieurs ouvrages sous l’un ou l’autre des statuts.

La page affichée est plastiquement mise en œuvre par la frange du papier dominant dans nos éditions, celle du Arches et du Rives mais aussi par la sensualité du toucher du papier que suggère l’expression : “un papier a de la main”. La recherche se fait selon plusieurs critères, libre par le choix d’un auteur ou d’un plasticien, assistée par des menus déroulants de listes des mêmes auteurs ou plasticiens, par thème avec les différentes techniques mises ne œuvre dans les ouvrages enfin selon des méthodes plus intuitives, nuage de mots ou hasard.

Ce site est un outil de contact et de commande. Les statistiques de fréquentation sont intéressantes, avec plus de 5 000 visites annuelles et 12 500 pages vues. La maintenance de ce site représente une charge de travail importante, que nous peinons à assumer. Mais cela reste un outil incontournable pour la diffusion des informations concernant l’édition.

Une profession doit ici, également, être citée, celle des libraires. Malheureusement, nous sommes obligés de reconnaître qu’avec ceux-ci les rapports sont souvent difficiles : les responsabilités sont certainement partagées, mais combien de fois n’avons-nous pas pu récupérer nos ouvrages, ou parfois en très mauvais état ; d’autres fois, il est impossible de se les faire payer car ils ne sont pas référençables en l’absence de code-barre, de prix mentionné, de tranche imprimée, etc. Donc nous prêtons quelques ouvrages lors des lectures des poètes ou d’expositions des peintres que nous éditons  en nous rendant si possible sur place afin de suivre nos ouvrages. Il existe toutefois quelques librairies-galeries qui font ce travail avec un suivi remarquable, comme par exemple à Lille.

Tout cela peut paraître porter plus de contraintes que d’avantages, ce à quoi il faut ajouter que nous ne tirons pour les deux personnes qui assurent l’essentiel de ce travail aucun revenu de cette activité, l’un de nos soucis étant d’atteindre si possible le juste équilibre entre les achats nécessaires pour réaliser les livres et les recettes de leurs ventes. Demeure notre passion pour cet ouvrage et un immense bonheur dans les rencontres faites autour et à partir de ce travail.