Littérature orale ou l'art de conter !

Notre dossier mensuel est consacré au conte, pratique de la littérature orale historiquement reliée à notre patrimoine vivant et interculturel. C'est l'occasion d'évoquer les éditeurs et les auteurs qui le mettent à l'honneur dans la région. Nous parlerons également des festivals, forts moments de partage, qui permettent la diffusion de nombreux spectacles, et des formations à la pratique du conte, destinées tant aux amateurs qu'aux professionnels. Bruno de La Salle nous servira de guide dans cette discipline dont il est spécialiste.

Ce genre littéraire, devenu au fil des siècles l'archétype du récit narratif populaire, est particulièrement représenté sur notre territoire. Ainsi pas moins de trois festivals lui sont entièrement dédiés ; une maison d'édition, récemment installée, y consacre une large part de son catalogue. Enfin, un centre de ressources et de formation unique en son genre consacré à l'oralité, le Conservatoire de littérature orale (CLiO), existe également depuis plus de 30 ans.

Nous avons demandé à son fondateur, Bruno de La Salle, personnage incontournable de la littérature orale, de nous éclairer sur l'historique du conte, son renouveau et les différentes tendances en pratique aujourd'hui. Il a œuvré toute sa vie pour promouvoir et développer la connaissance et les pratiques artistiques de l’oralité, dans une volonté de transmission et d’adaptation du patrimoine oral et narratif. 

 Quelle définition donneriez-vous du conte ? 

Le conte fait partie de la littérature la plus ancienne, la plus archaïque. C’est un genre littéraire qui a commencé dans les mondes qui nous ont précédés et qui étaient sans écriture : la littérature était orale, c’était un récit. Cela pouvait être aussi des proverbes, des devinettes, des chansons ou des berceuses. Tout était dit oralement, dans un instant, un lieu, une communauté, pour des personnes qui se rassemblaient et qui faisaient que ce conte était une sorte de parole partagée, par l'audition et la narration. Depuis, l'écriture est apparue, et nous sommes aujourd'hui dans une société moderne où nous communiquons avec ces deux choses : la parole et l'écriture. Aussi, le conte oral, dans sa forme ancestrale, et sa transmission d’usage a disparu. Chez nous en Occident, et en France en particulier, après les deux grandes guerres du XXe siècle, cette littérature était pratiquée dans des communautés rurales, et ces dernières ont progressivement disparues. D’abord parce qu’un grand nombre de paysans ont participé aux guerres et y sont restés, et aussi parce que notre société a subi un certain nombre de transformations notamment à travers une modernisation industrielle et urbaine.

Les conteurs traditionnels ainsi que les usages autour de cette littérature ont donc disparu, mais pas les contes. En effet, ces derniers ont été collectés à partir du XIXe, quelquefois même du XVIIIe siècle : les frères Grimm, Perrault, et puis plus tard chez nous les collecteurs français.

Qu'est-ce que le conte aujourd'hui ? 

Le renouveau du conte est apparu à la fin des années 60, pratiqué par quelques "oiseaux bizarres" qui sont apparus presque en même temps en France et en Amérique du nord (États-Unis, Québec…). Ces gens n’étaient pas nombreux et ne s’intitulaient pas encore conteurs. Puis, cette pratique d’oralité comparable fondamentalement à ce qu’elle était dans des pays sans écriture s’est peu à peu développée. D’abord grâce à l'évolution des bibliothèques pour enfants, au renouveau du folk, et aussi grâce aux militants d’éducation populaire. À la fin des années 60, l’action de la ligue de l’enseignement et de la fédération des œuvres laïques s'est intensifiée : en Sologne et en Poitou-Charentes, où il y a eu des nouveaux collectages et des pratiques dont beaucoup de conteurs modernes sont finalement issus.

Les deux outils du conteur, qu’il soit ancien ou moderne, c’est l’oralité, c’est-à-dire l’instantanéité vivante, et d’un autre côté, un récit. Le récit étant une sorte de patrimoine vivant, toujours à remettre en cause, qui n’est d’ailleurs pas forcément traditionnel. Il peut être contemporain, mais comme il est partagé, c’est une esquisse de définition d’une communauté. L’oralité traduit donc ces récits, qu’ils soient passés, ou inventés.

Les conteurs se sont développés car on est face à une communauté d’auditeurs. On a donc le conte, le conteur, et l’auditeur qui répondent finalement à :

  • une demande d’auditeurs ou de citoyens qui ont besoin d’entendre directement quelqu’un leur parler plutôt que passer par le livre, l’image ou la télé ;
  • de conteurs, qui voient un moyen d’écrire et de s’exprimer directement au moyen du spectacle vivant ; 
  • et puis d’une forme littéraire, mais orale, qui a la caractéristique de venir de très loin et d’être fondée sur passé, présent et avenir.

Peut-être est-ce d’ailleurs le destin de toute littérature : refonder, réinitialiser en quelque sorte, le langage.

Quelles grandes "familles" de conteurs ? Quelles pratiques différentes peuvent être englobées sous le vocable "conte" ?

Les conteurs actuels sont des héritiers très lointains des conteurs d’autrefois mais aussi des écrivains, des ethnologues, des folkloristes. Mais à qui s’adressaient-ils ? Comment se fait-il qu’en France en particulier (un peu moins aux États-Unis), il n’y en avait plus du tout à la fin des années 60 ? Dix ans plus tard, ils étaient 10 ou 15 qui racontaient oralement devant un public mais pour eux, ils n’étaient pas conteurs. À la fin des années 80, on pouvait en compter peut-être une centaine. Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a 1 200 conteurs professionnels, qui gagnent leur vie et qui sont intermittents du spectacle, c’est ce qui a permis en France le grand développement du conte.

Une association les regroupe, l’APAC : association professionnelle des artistes conteurs. Ils racontent beaucoup pour les enfants, c’est comme ça qu’un conteur raconte, c’est d’ailleurs comme ça que j’ai commencé. Cela continue d’ailleurs à se développer puisque maintenant certains conteurs racontent pour les enfants de moins de 3 ans. Ils racontent dans les milieux scolaires, mais également dans les lieux extrascolaires, un peu comme le pratiquaient les fédérations d’œuvres laïques au début des années 70. Les conteurs racontent dans tous les endroits où il y a besoin d’une intervention "collective" et où il y a des difficultés d’insertion, qu’elles soient à cause de l’immigration et des langues, des difficultés physiques ou psychologies ou les hôpitaux (de jour, en particulier), dans les quartiers difficiles, dans des endroits où l’on s’occupe d’enfants handicapés ou en difficultés psychologiques. Certains conteurs se sont d’ailleurs spécialisés dans des interventions de ce genre tout en continuant leur travail avec les autres publics.

Paradoxalement, le monde de la lecture publique (dans les bibliothèques par exemple) s’est trouvé à accueillir et favoriser une pratique orale avec l’heure du conte notamment. Elles ont également permis une autre activité du conteur : l’initiation et la formation au conte. Certains conteurs deviennent finalement plus largement pédagogues qu’artistes sur scène. Quelques conteurs, qui sont tout à fait caractéristiques, n’interviennent que sur des scènes nationales ou municipales. Seulement une vingtaine de conteurs en France disposent d’une notoriété suffisante pour apparaître sur des scènes. Parmi eux, on trouve des conteurs écrivains, c’est-à-dire qui sont publiés.

Il y a deux sortes d’écoles : l’une qui défend l’importance primordiale de l’épopée car elle contient le patrimoine initial et les éléments indispensables d’une société ("L'Iliade" et "L'Odyssée" d'Homère pour l’Europe, "La chanson de Roland" pour la France, "Le Mahabharata" pour l’Inde, "Niebelungen" pour l’Allemagne). Chaque civilisation a son fleuve linguistique et narratif à travers lequel il se retrouve. Le conte, dans cette forme-là, est reconnu comme un patrimoine immatériel de l’Humanité à travers notamment les fables, les contes de fées, les randonnées... Cette action de conteur, ou de barde, ne peut être réelle, et une société ne peut s’y retrouver qu’à la condition que ce soit re-prononcé, re-partagé. C’est l’idée qui prévaut dans le monde du conte contemporain : le conteur improvise et s’exprime en prose alors que l’épopée sera beaucoup plus formelle et sera probablement chantée. Ces deux écoles peuvent être pratiquées par la même personne.

L’épopée représente le patrimoine, elle rassemble des petits contes qui vont se fonder en un seul dans lequel on va retrouver des motifs de contes merveilleux ou de fables mais qui peuvent être dits séparément ou au contraire intégrés. Si l’on prend l’Odyssée, l’histoire du cyclope par exemple est un motif, simplement il s’inscrit dans l’ensemble du récit puisque l’aveuglement du cyclope va être la cause de l’exil d’Ulysse.

Quelle est l'importance de l'édition pour le conte ?

Il y a un combat commun, que la littérature soit écrite ou orale, elle poursuit de toute façon le même objectif : un transport du langage et des connaissances. Simplement, la transmission par la lecture n’est pas la même que la transmission par la narration et l’audition. Si l’on prend les grands récits ( "Mahabharata"…), l’écriture est d’une certaine manière une partition de paroles. Pendant très longtemps, depuis l’invention de l’écriture, les paroles qui étaient écrites quand on envoyait des lettres (les lettres de Madame de Sévigné par exemple), ne pouvaient être lues sans être prononcées. Il fallait absolument parler pour comprendre ce qui était écrit. Et puis peu à peu, on s’est mis à lire sans parler. Pour un conteur, il y a un retour à une partition, comme pour la musique, certains savent la lire et l’entendent en la lisant. Pour les conteurs, pour faire entendre cette écriture, l'écrire est utile, puisque nous sommes enfants de la parole et de l’écriture.

Les plus anciens documents écrits dont nous disposons aujourd’hui dans le monde, sont des documents mésopotamiens. C’était comme des partitions ou des mémos, donc illisibles à notre manière de lecture contemporaine puisque tous les mots qui doivent être dits sont écrits. Alors que finalement, un roman d’aujourd’hui n’est pas fait pour être dit : si nous devons le dire, il faut remettre le texte en "audition possible", presque en musique. Tout cela a été perdu puisque ceux qui ont collecté des contes au XIXe siècle ont essayé de bien écrire, pour qu’ils puissent être lus, et non dits.

 


Bruno de La Salle vient de terminer un essai intitulé "Lettre à un jeune conteur, ou le jeu de la narration tranquille" pour lequel il recherche un éditeur.