Pierre Senges : in extremis

Pierre Senges investit le Labo de Ciclic pour un projet de création en lien avec six grandes figures du patrimoine littéraire de la région Centre-Val de Loire. Avec in extremis, il réinvente les derniers jours de François Rabelais, Pierre de Ronsard, René Descartes, Louis de Rouvroy de Saint-Simon, Honoré de Balzac et George Sand.

En s'inspirant librement de Thomas de Quincey, il compose six textes, six fictions, qui "jouent avec les détails triviaux et privés" de la vie de "grands écrivains", sur le "contraste comique entre ces détails et ce que les derniers jours peuvent avoir d’emphatique ou de métaphysique".
Pierre Senges ne cherche pas à  faire un travail d'historien pour reconstituer l’exactitude de ces derniers jours, mais a un projet bien plus ambitieux, qu'il tient en deux infinitifs programmatiques : "inventer et trahir".

Chaque texte est publié sur le site internet de Ciclic et lu dans le lieu où vécut l'auteur concerné. Une version imprimée est éditée pour l'occasion et diffusée gratuitement dans le réseau des maisons d'écrivains de la région Centre-val de Loire.
L'enregistrement de chaque lecture est ensuite mise en ligne sur le site livre.ciclic.fr, dans le Labo de création.

"Dans Les derniers jours d’Emmanuel Kant, Thomas de Quincey choisit de portraiturer le philosophe au cours de ses derniers instants, comme il choisirait le crépuscule pour la qualité de sa lumière, douce et de courte durée. Une lumière trompeuse peut-être, mais d’un genre de tromperie incitant précisément Thomas de Quincey à combiner dans les pages de son livre les éléments de l’historien et ceux du conteur, lecteur de fables et des comédies de Shakespeare.
Comme Shakespeare, d’ailleurs, ou Marcel Schwob plus tard, de Quincey peut s’attacher à une existence singulière et lui emboîter le pas s’il sait pouvoir se tenir à des détails, en plus de la longue trame officielle des biographes, des mémoires, des chroniques ou de l’état civil.
Quand les derniers jours adviennent, les grands héros de la littérature ont terminé leur oeuvre, ou presque, ils ont rangé les écritoires, ils ne font plus mine d’en découdre ; vient alors le moment où le détail peut prendre toute sa place, et s’octroyer une importance anecdotique qu’il n’avait jamais eu jusque là.
Sur la lancée de Thomas de Quincey, ces textes se proposent d’accompagner Ronsard, Sand et les autres jusqu’à la dernière minute, et jusqu’à ce grand Peut-être supposé par Rabelais – ils seront attentifs à la flamme des bougies, à la goutte au nez, au givre de la vitre et à la tasse de café froid, sauf si Ronsard, Sand et les autres mettent dehors tous les témoins pour finir seuls, sans commentaires." Pierre Senges

Pierre Senges : inventer & trahir, comme relire & relier
par Guénaël Boutouillet 

In extremis, le projet de création de Pierre Senges, fait penser à ceux des films d’action hollywoodiens, où tout explose mais rien jamais n’arrive. Ici, c’est le contraire : le malicieux « essayiste en fiction »  Pierre Senges a fait des derniers jours de Rabelais, Ronsard, Descartes, Saint-Simon, Balzac et Sand un terrain de jeu où laisser libre cours à sa fantaisie érudite. Il produit cette saison dans le labo du site livre de Ciclic, une série de textes où tout arrive, toutes sortes d’événements mineurs et magnifiques, de considérations aussi étonnantes qu’étonnées.

À l’article « mort » (d’un dictionnaire imaginaire)

« In extremis », si l’on s’en réfère aux dictionnaires (allant, comme le fait Senges, chercher dans des livres de quoi éclairer les mystères portés par les mots, pour en trouver de nouveaux en chemin), signifie « de justesse » mais aussi « à l’article de la mort ». Prise au pied de la lettre, l’expression-titre pourrait renvoyer à un onglet d’encyclopédie fictive, ouverte à l’article « mort » — tout un symbole face au travail de l’auteur, lui-même constitué en un vaste ensemble de renvois, appendices, notes en bas de page, en un geste infini de relecture et commentaires. Son récentAchab (séquelles), paru, comme la majeure partie de ses livres, chez Verticales, et couronné du prix Wepler fin 2015, imagine les aventures de Moby Dick (et du capitaine Achab) au-delà de l’espace du livre de Melville, et invente de nouvelles vies, antérieures et postérieures au livre, à ses deux principaux protagonistes. On se souvient aussi d’Études de silhouettes (Verticales, 2010) qui prolonge des fragments de Franz Kafka laissés inachevés. On comprend que l’opportunité de divaguer dans les pas de Thomas de Quincey, auteur de Les derniers jours d’Emmanuel Kant et dans les ultimes moments d’écrivains devenus monuments (et par là, forcément, un peu, personnages et fictions) ait été pour lui la promesse d’une expérimentation fructueuse. Le projet est d’ailleurs un exemple de co-construction, comme il tient à le rappeler :

« (Il) a pris forme peu à peu, au fil des conversations, des propositions et des contre-propositions ; [Ciclic] connaît mon travail, (…) ses demandes ne sont pas une lubie arbitraire ou paresseuse appliquée à un écrivain de circonstance, mais une proposition précise, réfléchie, comme un scénariste écrit pour un comédien. »

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