Publié le 22/09/2018

Cent jours autour du monde
Christian Garcin et Tanguy Viel

Voici la dernière chronique, en forme d'épilogue à quatre mains, du tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué par Christian Garcin et Tanguy Viel entre le 24 avril et le 20 juillet 2018. Le livre qui rassemble l'ensemble des chroniques de cette "circumpérégrination" paraîtra au printemps 2019 aux éditions J.C. Lattès. 

Épilogue

En 1942, dans son livre testamentaire Le monde d’hier, Stefan Zweig écrivait ceci :

« Et de fait, rien ne rend peut-être plus palpable l’énorme régression dans laquelle est entrée l’humanité depuis la première guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et à leurs libertés. Avant 1914, la terre appartenait à tous ses habitants. Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait. Il n’y avait pas de permissions, pas d’autorisations, et cela m’amuse toujours de voir l’étonnement des jeunes lorsque je leur raconte qu’avant 1914, je voyageais en Inde et en Amérique sans avoir de passeport et même n’en avais jamais vu aucun. On montait dans le train et on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait pas à remplir un seul de ces centaines de papiers qu’on réclame aujourd’hui. Il n’y avait ni permis, ni visas, ni tracasseries ; ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont aujourd’hui transformées en réseau de barbelés en raison de la méfiance pathologique de tous envers tous, n’étaient rien d’autre que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. »

Et, de fait, il est difficile aujourd’hui de le démentir, tant les formalités douanières, paperassières et sécuritaires viennent encombrer de plus en plus massivement le cours, ou la préparation, des voyages. Les visas, les portiques de sécurité, les multiples contrôles dans les aéroports, voilà ce à quoi nous sommes déjà accoutumés. Pour débarquer en bateau aux Etats-Unis cependant, il faut de plus un visa spécial, de « non-immigrant », qui n’est pas gratuit et vous oblige à vous rendre en personne à l’ambassade parisienne. Pour embarquer au Mexique, il faut payer, et vos bagages sont minutieusement fouillés. Pour débarquer au Japon, il faut payer, et on explore à nouveau le contenu de vos sacs et valises. En Chine, les portiques de sécurité sont omniprésents : dans les musées, dans certains magasins, à Pékin pour entrer dans la Cité Interdite ou se rendre sur la place Tian'anmen – où l’on vous demande, de plus, systématiquement vos passeports. Vous passez la frontière russo-chinoise et les formalités n’en finissent plus. Quatre heures d’attente d’un côté de la frontière, cinq de l’autre, le temps de tout inspecter à la loupe, les passeports comme les wagons. Intervalle à peine moins long (il n’y a pas de boggies à changer) à la frontière russo-lettonne, que nous avons franchie en bus : arrêt en pleine nuit côté russe, tous les bagages hors du bus, on fait la queue, on passe la douane, on se réinstalle dans le bus, nouvel arrêt côté letton, on ressort les bagages du bus, on fait la queue à nouveau, on donne nos passeports, on attend.

Passer les frontières aujourd’hui – et encore, au moins celles-ci sont-elles franchissables – est en somme une assez bonne école de la patience et de l’abnégation. A l’occasion, cela peut être assez pénible. Presque, on pourrait se dire, avec Stefan Zweig, que c’était mieux avant.

«Presque». Car, qu’elle concerne le monde d’avant ou d’après 1914, une telle affirmation reste difficile à soutenir. On peut en effet changer la focale, et considérer les choses d’un autre point de vue. Zweig parlait depuis son époque, à savoir celle du nazisme triomphant. Il était convaincu que le monde, du moins le monde qu’il avait connu, celui de la bourgeoisie européenne éclairée, était en train de disparaître tragiquement – ce qui était d’ailleurs le cas. On sait la conclusion qu’il a tirée de ce constat. Pourtant, hormis une caste de privilégiés (ou de très pauvres, mais pas pour les mêmes raisons), qui donc passait les frontières à l’époque dont il parle, celle d’avant la Première Guerre mondiale ? Aujourd’hui les classes moyennes, les groupes de touristes, ne cessent d’encombrer les gares, les aéroports et les sites touristiques. Nous-mêmes, qui sommes aussi des privilégiés, venons de parcourir la planète d’est en ouest, au ras du sol, avec un livre en ligne de mire. Dans quel état se trouvaient, il y a un siècle, un demi-siècle, les mondes que nous avons traversés ? Qu’aurait-on vu entre New York et la Californie pendant la Grande Dépression de 1929 ? Au Japon en 1945 après les bombardements de Tokyo, d’Hiroshima et de Nagasaki ? En Chine écartelée par les puissances occidentales au début du XXe siècle, meurtrie par les massacres japonais dans les années 30, ou par la Révolution culturelle trois décennies plus tard ? En Russie entre 1905 et 1945 pendant les deux Révolutions, la guerre civile, la terreur stalinienne, la Grande Guerre Patriotique ? En Lettonie et en Pologne alternativement occupées par les Soviétiques et les Nazis ? Partout des guerres civiles ou mondiales, des massacres, des camps de concentration, d’extermination, des bombes, des déportations, des famines, des populations sur les routes, des morts par millions. Tous ces pays aujourd’hui se traversent en réservant des trains, des bus et des hôtels, de chez soi, par internet, en toute sécurité. Les gens y vivent en paix. Pas toujours très bien, mais en paix.

Bien sûr nous pourrions retourner le raisonnement et dire qu’on pouvait par exemple, il y a un siècle ou un demi-siècle, traverser l’Afghanistan ou la Syrie sans trop de danger, chose impossible aujourd’hui. Ou constater qu’après tout nous ne parlons ici que d’une partie de l’hémisphère nord. Nous n’avons du reste pas l’intention de nous poser en connaisseurs aguerris de l’état de la planète aujourd’hui. Mais il suffit de lire les journaux : des guerres, des déplacements de population, des massacres, il y en a toujours. Il n’est pourtant pas interdit de penser, et même de constater que, dans les coins de la Terre que nous avons traversés en tout cas, disons entre le 30e et le 55e parallèle nord, les conditions de vie se sont plutôt améliorées depuis un demi-siècle ou un siècle – depuis l’époque tout sauf bénie où on pouvait voyager sans passeports ni formalités douanières.

Ce soir, dans le bus Cracovie-Paris, tandis que comme depuis plus de trois mois nous filons plein ouest, encore et toujours plein ouest, embrassant d’un regard mental la rotondité de la terre, la boucle en train de se boucler, toujours courant à faible allure, dans la certitude de son inaccessibilité, derrière ce soleil qui cent fois aura devant nous plongé dans les mers, les océans, derrière les montagnes, les lacs et les forêts, et cent fois sera réapparu dans notre dos, pour nous dépasser et nous entraîner à sa suite – ce soir, dans le bus Cracovie-Paris, pour peu qu’on ferme les yeux, quelques images finissent par surgir : la nageoire caudale d’une baleine qui s’enfonce dans les eaux atlantiques ; une oie et ses trois oisons sur l’eau verte et glacée du lac Michigan ; les roches et les ocres spectaculaires de Monument valley ; une bière au soleil couchant sur le pont du Tigris, quelque part sur le Pacifique ; l’arrivée à l’aube dans la baie de Yokohama aux collines ourlées de brume ; les dîners préparés à Tokyo par Akira et Michèle ; un cimetière perdu dans les Alpes japonaises ; l’île fantôme de Gunkenshima ; les platanes de Shanghai ; une vendeuse de souvenirs au point le plus haut de la Grande Muraille ; les fleuves, les lacs, les forêts, les belles immensités russes après la frontière chinoise ; la lumière sur les crêtes des vagues du Baïkal à Oust-Bargouzine ; le bateau sur le lac, l’eau que nous y avons bue et l’œil noir des nerpas ; les isbas enfoncées dans les rues d’Irkoutsk ; les bouleaux blanchâtres du transsibérien ; les escaliers et les collines de Nijni-Novgorod ; un arc-en-ciel sur la Volga et des familles en goguette ; les fresques du monastère Makarievski ; les bulbes de Moscou, les églises de Cracovie.

Nous ne savons pas avec certitude si le monde est meilleur ou pire qu’avant. Cette question n’a peut-être même pas vraiment de sens. Mais, pour en avoir bouclé le tour d’est en ouest pendant presque quatre mois, pour en avoir traversé les mers, les océans, les plaines, les fleuves, quelques montagnes et bon nombre de villes, nous ne sommes pas loin de penser que, tout au moins dans les zones que nous avons traversées, il est devenu, globalement, vivable.

[Tanguy Viel et Christian Garcin]