Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #9
Chine 26-06-2018

Chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel, qui n'en savent pas beaucoup plus sur leur attelage ni sur les raisons de leur voyage.

 

Tanguy Viel :  Chine - 26 juin 2018

Parmi les relations pour le moins variées que nous entretenons avec le langage, il arrive aussi que les noms propres se dressent devant la réalité qu'ils désignent et alors lui fassent tellement écran qu'on n'y voie plus rien. Shanghai, par exemple, est un nom comme ça pour moi – comme un titre en surbrillance à l'affiche d'un cinéma de Broadway, ou bien l'épais rideau d'un théâtre dont on croit connaître à l'avance le sujet de la pièce, mais vide encore de toute épaisseur sensible. Le nom de Shanghai à mes oreilles est comme ces videurs à l'entrée de certaines boîtes de nuit, laissant filtrer par la porte entrouverte les bruits d'une musique pleine de promesses, mais peu décidés à en autoriser l'entrée. Et fouillant un peu plus avant dans mon grenier intérieur tout ce que ce nom charrie de casinos, de gratte-ciels ou de navires marchands, je me rends compte que toutes ces images s'effilochent d'elles-mêmes dans mon ciel mental, s'étirent en autant de nuages évanescents, pastels effrangés qui n'ont pas plus de charge concrète qu'une lointaine vue d'avion. Mais le sentiment tangible qu'à Shanghai des gens vivent et dorment et se lèvent le matin, la conscience véritable qu'il y a des rues avec des êtres humains qui en arpentent les trottoirs, l'idée en un mot que la ville existe, active et mortelle, en fait, non, cela ne me fut jamais donné. 

Je m'en suis aperçu au moment voulu, sur le ferry qui du Japon nous amenait vers le cœur de la ville, remontait le Yang-Tsé-Kiang depuis l'embouchure de la mer de Chine, fendant l'eau boueuse à la vitesse maximale de 5 nœuds. À regarder sur les rives croître infiniment les immeubles et les activités, à voir la ville naître sous mes yeux comme un immense jeu de construction se densifiant, j'ai compris que je n'avais jamais vraiment envisagé Shanghai et qu'entrer là, à contre-courant de l'eau qui s'en allait vers la mer, c'était comme enfoncer doucement une aiguille dans la bulle opaque d'un nom qui, au lieu d'ouvrir au monde qu'il désignait, le clôturait. Là, sur le pont ensoleillé du ferry, le fleuve comme un passage secret qui nous permettait d'entrer comme subrepticement dans la ville, j'ai l'impression d'avoir compris pour la première fois tout le sens du mot « réaliser » : quand la densité des choses perçues, atome par atome, semble tomber à l'intérieur de soi en un poids qui pénètre et traverse tout le corps, dotant soudain la conscience de cette épaisseur physique qui, la plupart du temps, lui manque et qui alors, par quel vieux fond minéral et commun, semble nous relier à toute la matière environnante, les êtres et les choses, l'eau et le ciel.
 
Et ce lien, en un sens, m'augmente. M'augmente la lumière nébuleuse qui s'étend sur les tours à l'horizon. M'augmente la moiteur matinale qui enveloppe le pont du bateau. M'augmentent les cheminées des usines qui se dressent dans la plaine. M'augmentent les mille embarcations qu'on croise le long du fleuve. M'augmente la femme qui ouvre ses rideaux à l'étage d'un immeuble. M'augmente l'homme qui fume à la barre de sa péniche. M'augmente cet autre qui regarde au loin à la proue de son bateau. Et toute cette eau limoneuse que le ferry remonte. Que devient ce limon quand il arrive dans l'océan ? À force, il devrait avoir jauni toute la mer de Chine. Mais la mer de Chine est verte ou bleue comme toutes les mers du monde. Que transporte cet homme sous la bâche usée de sa barque ? À vrai dire je ne le saurai jamais mais ça n'a pas d'importance : depuis le pont du ferry, j'ai déchiré le voile d'abstraction qui m'interdisait la ville et chaque heure désormais sera cela, une série d'alluvions prêts à sédimenter dans ma future mémoire, ayant à jamais détricoté, dans ce lent travelling de près de trois heures, les huit lettres du mot Shanghai.
 
À vrai dire, tout notre voyage lui-même n'est que cela, un lent travelling qui dans sa lenteur même pénètre comme une pluie fine dans le sol de chaque kilomètre parcouru. Ce voyage n'est pas en soi une ode à la lenteur mais peut-être à son corollaire, la gravité : en ne prenant pas l'avion, il s'avère que chaque mètre s'arpente de tout son poids, chaque parcelle d'eau ou de terre ferme se « réalise » et tombe  densément dans l'escarcelle du vécu. Et voilà que ce vécu à jamais chu du ciel des idées folles, de ces kilomètres qu'on regarde un à un s'évanouir dans le sillage des hélices et des pare-brise arrière, ils entrent, se succédant sagement, dans l'aire close et mesurable du temps, c'est-à-dire dans leur violente et sublime finitude.
C'est ainsi que je l'ai ressenti quelques heures plus tard, dans le métro cette fois, encore éberlué de toute cette vie venue cogner aux portes de la perception mais dont soudain, à regarder les visages de tous ces shanghaïens, à voir toutes ces mains qui se tenaient aux poignées du wagon, tous ces regards qui glissaient ou plongeaient vers le sol, j'ai commencé à comprendre que ce que j'en éprouvais depuis l'aube, en même temps que la charge de cette réalité nouvelle et pléthorique, et sans doute par ce fait même, c'était sa chute dans le temps, par quoi Shanghai sortait de sa nébuleuse éternité pour devenir un lieu coordonné, fini et en ce sens, mortel. Alors peut-être, la véritable joie qui depuis l'aube me liait à tout ça sur le Yang-Tsé-Kiang, le fluide qui circulait entre moi et les âmes de la ville, ce n'était rien d'autre que ce partage soudain d'un destin commun de tous les êtres et de toutes les choses, par quoi nous étions, Shanghai et moi, à égalité de mort.
 
C'était un dimanche matin et je suis entré là, dans la mort de Shanghai. Et la mort de Shanghai était partout, sur l'eau du fleuve encore quand le ferry s'amarrait sous les surfaces vitrées des grandes tours de Pudong, plus tard dans la vieille ville où klaxonnent les vespas, sous les fils emmêlés des poteaux électriques, partout elle se riait de la hauteur des tours, partout elle régnait par-dessus l'étrange odeur de Chine qui pénétrait, insistante, dans chaque ruelle étroite. Et la mort de Shanghai se tenait là, joyeuse encore, à l'arrière des taxis dans les avenues géantes, sous les pavés piétons de la rue de Nankin, dans le cœur des vitrines et des vendeurs de montres, sous les platanes centenaires qui font comme une tonnelle dans l'ancienne concession, même au marché couvert où les cris des mainates se perdent dans le chant des grillons, partout elle persistait, se faufilant jusque dans les étages du musée national, où Bouddha mieux que moi, les yeux clos dans la pénombre, murmurait à qui voulait l'entendre que le temps qui passe est un lent travelling et qu'il faut apprendre à l'accompagner dans la nécessaire impermanence du monde.