Cent jours autour du monde
Christian Garcin #9

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.


Chine - 26 juin 2018

Parmi les mémorialistes et chroniqueurs des années qui ont suivi la Restauration, plusieurs ont fait état de la sensation d’accélération du temps qu’eux-mêmes et leurs contemporains avaient éprouvée au tournant du XVIIIe siècle. En vingt-cinq ans à peine, moins d’une génération, l’Ancien Régime s’était trouvé cul par-dessus tête, la Révolution avait tout balayé, la Terreur encore plus, la République avait été instaurée, puis ç’avait été le Consulat, l’Empire, les batailles européennes, la chute de Napoléon, les Cent-Jours, et la Restauration. La tête, pour ceux qui l’avaient encore sur les épaules, avait tourné dans tous les sens. Dans un autre ordre d’idée, il est toujours surprenant de réaliser qu’entre la première traversée de la Manche en aéroplane par Blériot et les pas de Neil Armstrong sur le sol lunaire, à peine soixante ans se sont écoulés. L’histoire des hommes et des techniques procède ainsi par sauts, ou par brusques raccourcis, comme si en pliant un tissu  on faisait se joindre les deux extrémités qui sans cela resteraient éloignées l’une de l’autre. C’est un peu l’impression que donne la Chine contemporaine pour qui l’a connue il y a une trentaine d’années. Dans les parcs nationaux américains, il y a un peu plus d’un mois, je nous imaginais côtoyant le passé immémorial d’une anté-humanité cyclopéenne, celle de races de géants bâtisseurs de monstrueuses constructions dont n’auraient subsisté, des millions d’années plus tard, que les gigantesques ruines que nous avions sous les yeux, dressées dans la poussière rougeoyante des déserts. En Chine, s’il est aussi question de voyage temporel, il s’agirait plutôt d’un saut dans le futur – plus modeste, moins délirant, et donc beaucoup plus frappant. C’est d’ailleurs un lieu commun : que ce soit au niveau de l’urbanisme, de la technologie, des modes de vie dans les grandes villes ou des comportements sociétaux, un siècle au moins semble s’être écoulé entre les années 80/90 et aujourd’hui. Lors de ma première visite à Shanghai il y a moins d’un quart de siècle, la tour de télévision de la Perle Orientale se dressait seule sur les rives de Pudong, majoritairement constituées de marécages. Dix ans plus tard, elle était entourée de dizaines de gratte-ciels presque aussi hauts qu’elle ; vingt ans après, elle contemplait d’en bas les Shanghai Tower (630m, le deuxième bâtiment le plus haut du monde, deux fois la Tour Eiffel) et autres Jinmao ou World Financial Center. La rue de Nankin n’était pas encore le gigantesque centre commercial piétonnier qu’elle est devenue, et sur la Place du Peuple, le Park Hotel, qui serait bientôt écrasé tout au fond de l’immensité verticale de Shanghai, se souvenait du temps pas si lointain où il était encore le plus haut bâtiment d’Asie du sud.

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