Cent jours autour du monde
Tanguy Viel #8
Japon 18-06-2018

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

 

Tanguy Viel :  Japon, 18 juin 2018

Le territoire américain fabriquait le poème dans le mouvement de la route, dans le lent défilé qui n'en finit jamais d'asphalte et de roches rouges, dans le glissé métamorphique de ses paysages, appelant de ses vœux cette langue théogonique qui circule dans les légendes indiennes comme dans les hymnes de Walt Whitman – quelque chose d'originel et de gigantesque, d'astral et de tellurique, quelque chose qui sans cesse hésite quant au contrat qui le lie à la nature, entre symbiose et démesure. Le Japon, c'est différent. Le Japon ne promet pas les déserts ni les immensités. Le Japon a signé un pacte clair avec son territoire et se ressemble à peu près partout  : archipel de moyennes montagnes qui tombent dans la mer et ménagent quelques larges plaines et rivages urbanisés, hors du grand spectacle et de la variété, au point que, passé la curiosité des premiers regards, on peut serpenter dans le silence de ses vallées, lever les yeux sur les versants densément arborés de ses montagnes sans que le poème vraiment ne s'active – endormi, semble-t-il, sous la végétation, ouaté par sa discrète luxuriance. Rien ici ne crie son exotisme, rien n'exhibe bruyamment son charme, et la pensée du voyageur finit par se laisser bercer ainsi, au gré de cette sobriété presque répétitive qu'on observe des fenêtres des Shinkansen qui traversent l'île du nord au sud. Pourtant, quiconque vient de passer plusieurs jours dans ce pays le sait déjà : il y aura un moment où naîtra l'émotion. Il y aura un moment où se découvrira la grâce des lieux, comme dans ces endroits que les Japonais appellent leurs « vues », sites plus ou moins célèbres où le panorama enfin prodigue ses largesses, sorte de point focal depuis lequel éprouver l'harmonie naturelle du monde : Amanohashidate, Miyajima, Matsushima. Mais en réalité, il suffira d'un lac dans le matin brumeux, d'un pont rouge sur une rivière, il suffira d'une lumière  tranchante sur les feuilles d'un érable, et le cœur se soulèvera. Car le Japon est ainsi : il fabrique ses intensités par touches et ravissements soudains, à l'image de ces maîtres zen qu'on voit dans certains films, si placides, si indifférents et puis soudain se révèlent plus vifs que tous leurs contempteurs.

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