Cent jours autour du monde
Christian Garcin #8
Repos et tombolo

Extrait d'une chronique d'un tour du monde sans avion, en cargo, en train, en voiture, d'est en ouest et dans l'hémisphère nord, effectué en ce printemps 2018, par Christian Garcin et Tanguy Viel. 
L'intégralité de ces textes paraîtra aux éditions Lattès au printemps 2019.

Repos et tombolo

Je ne peux pas demander aux lecteurs de ces lignes d’avoir lu mes livres précédents, mais je ne peux pas non plus faire comme si je n’avais pas déjà écrit un livre entier sur le Japon, avec notamment un chapitre sur les jardins de Kyoto et un autre sur Hiroshima – dont il ne sera donc pas question ici. Heureusement il m’est parfois arrivé, lors de ce voyage, de ne pas marcher dans mes propres traces. Ainsi dans les Alpes japonaises il y a dix jours, ou ces jours-ci au bord de la mer du Japon, laquelle baigne aussi, quoique sous un nom différent, les côtes coréennes – l’ouest, donc. Mais la péninsule sur laquelle nous nous trouvons est orientée de telle sorte qu’Amanohashidate, où nous logeons, et le petit village d’Ine, où nous sommes allés passer une journée, sont l’un et l’autre tournés vers l’est. À Kanazawa voici quelques jours, la côte était bien orientée en direction du couchant, mais nous n’étions pas restés assez longtemps pour la voir, si bien que cela n’avait pas changé grand-chose à cette sensation étrange d’avoir perdu, depuis notre arrivée au Japon, non pas le nord, mais l’ouest. 

Amanohashidate est célèbre pour son tombolo, autrement dit « un cordon littoral de sédiments reliant une île à un continent ou plus généralement deux étendues terrestres » (Wikipédia). C’est en outre un des trois sites majeurs du Japon – du moins fut-il un jour officiellement répertorié comme tel. Les deux autres sont les îlots de Matsushima, du côté de Sendai, et l’île de Miyajima, avec son grand torii rouge aux pieds dans l’eau, au large d’Hiroshima. Et en effet, l’endroit est beau. On peut en apprécier le panorama grâce à deux télésièges qui, de part et d’autre de la grande langue de sable et de pins qui unit les deux rives de la baie, permettent d’accéder à  deux collines aménagées en points de vue pour touristes – lesquels, c’est frappant, ne sont pas si nombreux, ni les structures destinées à les accueillir. 

Quelques hôtels, quelques restaurants, quelques boutiques, mais pas trop : juste le strict minimum, et avec parcimonie. Impossible, par exemple, de trouver un magasin où acheter les cartes postales que j’envisageais d’envoyer à quelques amis. Les Japonais pourtant ne sont pas, c’est le moins qu’on puisse dire, avares de babioles – mais comme les bains de mer, les cartes postales semblent ne pas faire partie a priori du patrimoine touristique de base, celui qui découlerait tout naturellement pour nous de l’équation bord de mer + chaleur + site touristique majeur. Ce qui n’est pas si mal. Difficile aussi de trouver un endroit où dîner le soir où nous sommes arrivés – tout était fermé, sauf une mini-gargote à sushis, d’ailleurs délicieux, que le patron confectionnait en direct devant nous, d’un rapide mouvement de mains qu’on devinait issu d’une longue chaîne de transmission technique des savoirs. On imagine comment, en Europe, un tel lieu, considéré comme un des principaux attraits du pays, aurait été aménagé à grands coups de restaurants les pieds dans l’eau et de structures touristiques à n’en plus finir. Rien de tout cela ici. Je l’ai dit dans ces chroniques, Tanguy en a parlé aussi, le Japon est souvent imprévisible, si ce n’est déroutant, et dispose en outre de plusieurs manières de ne pas être là où on l’attendait – d’au moins deux en fait. D’abord, il n’est pas rare de s’égarer dans les entrelacs de sa géographie. Ensuite, il ne correspond pas toujours à l’image qu’on s’en était préalablement forgé à grands coups d’idées reçues et de simplifications télévisuelles. Par exemple, quelques-uns chez nous imaginent volontiers les Japonais comme un peuple d’automates hyperactifs en proie à un fourmillement incessant. Bien sûr, dans les grandes villes, il y a des foules. Mais, comment dire – ce sont des foules calmes. Le Japon est, paradoxalement, le pays le moins pressé qui soit. Il n’est pas compliqué d’en faire l’expérience : conduire une voiture, prendre le bus, marcher à pied sont autant d'écoles de la patience. Tous, conducteurs et piétons, passent leur temps à attendre, parfois très longtemps, sans jamais manifester le plus petit agacement. Le bus s'arrête, les passagers descendent par l'avant et paient, le conducteur adresse une formule de politesse à chacun, et cela prend un temps fou – on se dit qu’en France ça râlerait, pousserait, soufflerait. Une fois que tout le monde est descendu, les portes de derrière s’ouvrent, et montent ceux qui attendaient à la queue-leu-leu sur le trottoir sans jamais râler, même si cela a duré cinq bonnes minutes parce qu'un type qui descendait peinait à trouver sa monnaie. Tout le monde a le temps, ou fait comme s’il l’avait. Aussi, les trajets en bus sont parfois très longs. Les feux rouges n’en finissent plus. Les verts non plus, d'ailleurs. Et les piétons attendent leur feu vert patiemment, même s'il n'y a aucune voiture à l'horizon. Bref, tout est calme, lent et ordonné. Courtois et civil. Parfaitement reposant.

Ceux de mes amis japonais qui connaissent bien la France me disent souvent à quel point ils ne se sentent pas toujours très à l’aise dans leur pays – d’un point de vue politique notamment : un gouvernement hyper-nationaliste, un parti-pris tout-nucléaire, l’absence d’une réelle société civile, des conditions sociales souvent difficiles (retraites misérables – on voit partout des personnes âgées exercer de petits métiers pour compenser leurs maigres allocations –, prestations sociales minimales), et les multiples scléroses d’une société volontiers oublieuse et très conformiste, pour laquelle il ne fait pas toujours bon être dans les marges, quelles qu’elles soient. Je n’ignore pas tout cela, mais il reste que l’impression qui s’impose d’emblée aux visiteurs est que le Japon est un pays peuplé de gens particulièrement serviables qui semblent toujours se mettre en quatre pour vous rendre la vie facile. « Le peuple le plus aimable de l’univers », écrivait Lafcadio Hearn. L’affirmation tient toujours : Il suffit de venir dans le pays pour la vérifier. Peut-être les Japonais sont-ils en outre le peuple le moins avide, le moins arquebouté sur les notions de profit, de rentabilité, de bénéfice, lesquelles se développent souvent au détriment des relations humaines et du respect dû à autrui. Rien ne se marchande, évidemment ; laisser des pourboires serait incongru, et nul ne pousse à la roue de la consommation – ou du moins pas trop. Ce qui, encore une fois, est très reposant.

Il n’est donc pas surprenant que la journée à Amanohashidate ait été paisible. La saison des pluies était supposée avoir commencé la veille, mais ce jour-là semblait devoir ménager un répit. Nous avons pris le matin un petit bus dont l’odeur, un peu métallique, me rappelait celle du vieil autocar bleu ciel qui nous emmenait, à la fin des années soixante, ma mère, ma tante, mon cousin et moi, vers les plages de Saint-Vincent et du Grau, à Agde où vivaient mes grands-parents. Une heure plus tard nous arrivions à Ine, village de pêcheurs constitué de maisons en bois sur pilotis (funayas). En sortant du bus nous avons presque immédiatement grimpé dans un bateau qui proposait une sortie dans la baie, d’où nous pourrions avoir une vision d’ensemble du village, échelonné au pied de collines luxuriantes et touffues qui plongeaient presque à la verticale dans l’eau verte. Des myriades d’oiseaux, goélands et rapaces entre buse et faucon, disons des sortes de milans, qu’on appelle ici « tonbis », nous accompagnaient, habitués à ce que les touristes leur tendent du bout des doigts des biscuits secs que depuis longtemps les volatiles avaient appris à saisir, les uns du bout du bec, les autres d’un mouvement sec des serres avant de soudain plonger vers le haut d’une belle et brusque échappée pour s’en saisir à loisir, recourbés en plein vol, tête penchée sur leur butin, loin du pullulement des goélands. Puis, de retour au quai, nous avons marché à pied dans les rues du village – ou plutôt la seule rue, une route qui faisait le tour de la baie. Un peu d’hésitation et de perte de repères ne faisant pas de mal, nous avons attendu quelque temps un bus qui ne viendrait jamais, car l’endroit où nous nous trouvions n’était pas desservi ce jour-là, en dépit de ce que nous avions cru lire sur un panneau explicatif. Ayant trouvé le bon arrêt quelques virages et centaines de mètres plus loin, nous avons grimpé dans l’autocar, et décidé de nous séparer. Après tout, cela ne nous était pas arrivé depuis deux mois. Je suis descendu de l’autre côté du tombolo (« l’autre côté » par rapport à celui où nous logions), Tanguy quant à lui a continué jusqu’à l’hôtel. Il se baladerait à vélo sur la bande de sable et de pins, je monterais en télésiège jusqu’au point de vue, puis rentrerais à pieds à l’hôtel, le long de la même bande, où d’ailleurs nous ne nous croiserions pas, l’un arpentant les plages, l’autre le chemin carrossable. La journée s’étirait doucement. Marchant sur les trois kilomètres de plage qui bordent le tombolo, seul hormis deux pêcheurs à la ligne et, plus loin, un couple se photographiant au bord de l’eau, je pensais au lac Baïkal, où nous nous trouverons dans (à peine) trois semaines. Même silence, même solitude, même clapotis. Mois d’immensité, sans doute. Moins de fraîcheur, aussi.

Un peu plus tôt, à l’arrivée du télésiège, une fois dépassé le point de vue où il convient, paraît-il, de contempler le site à l’envers, la tête entre les jambes, pour avoir l’impression, au cas où vous n’auriez pas suffisamment perdu vos repères, que le ciel est devenu eau et vice-versa (et accessoirement qu’un dragon s’y déploie), j’avais grimpé un vieil escalier de pierres menant à un tout petit temple près duquel se tenait un magasin de bric et de broc, tenu par une vieille dame qui correspondait assez à ce qu’écrit Balzac au sujet de Mme Crochard dans Une double famille (« À la voir au repos, sur sa chaise, on eût dit qu’elle tenait à cette maison comme un colimaçon tient à sa coquille brune »). Quelques cartes postales, mais pas trop, étaient (enfin) proposées à la vente. En somme il suffisait d’attendre le bon moment et le bon lieu, fût-il perché au sommet d’une colline. La patience, le calme et la parcimonie, toujours.